17.4 * JAMES * ROOM SERVICE POUR DIVA OCCITANE
CHAPITRE 17.4
ROOM SERVICE POUR DIVA OCCITANE
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JAMES.L.CAMERON
30.10.22
10 : 32
♪♫ IF I CAN DREAM — MANESKIN ♪♫
Au passage piéton, le ronflement métallique d'un skate sur l'asphalte accroche mes oreilles et ma nuque pivote. Un jeune, casque vissé au crâne, l'air muré dans sa bulle, dévale pépouze l'allée. Je l’observe me griller la politesse, puis s’éloigner, slalomant entre les obstacles avec une insouciance qui me tire une pointe de nostalgie. À son âge, je faisais pareil. À mon âge, je paierais cher en séances de kiné. Si mes genoux pouvaient parler, ils grinceraient des dents : « Thirty on the clock, ye're past it, man. Gie it a rest ![1] ».
La dernière fois que j'ai tenté le diable de la glisse terrestre — snowboard, y a cinq ans, au Val d'Isère — mes articulations m'ont lâché en plein atterrissage. Résultat : croisés arrachés, un bout de tibia parti avec le ligament et le cartilage qui fait la gueule depuis. Trois secondes pour tomber, trois mois pour réapprendre à mettre un pied devant l'autre normalement. Belle prouesse ! On mesure pas la chance qu'on a de marcher droit tant qu'on a pas fini dans le décor.
S'écraser dans l'océan : tsunami de dopamine. Définitivement pas le même délire que manger le goudron ou rouler bouler dans la neige. Dans les deux cas cités : taquet bien senti de la gravité ! Alors, OK, j'aurais peut-être toujours la dégaine — à défaut de certitude — mais mon squelette a listé chaque impact pour les pourparlers à venir.
N'empêche, cette énergie adolescente, la griserie du mouvement, la montée d'adrénaline, la sensation que le monde entier se courbe sous ta trajectoire, je connais bien. Sur une vague, en selle, ou en mode essorage de poignées, même ivresse : filer droit, sentir le corps et l’élément ne faire qu’un, repousser les confins du possible — juste assez pour avoir l’illusion de flirter avec l'apesanteur. Un vertige qui a rien à envier à l'orgasme. 'Fin... quand elle est pas dans les parages...
Une bourrasque s’engouffre dans l'avenue, douchant net l'euphorie de mes souvenirs de glisse. Le vent s'insinue sous le revers de ma veste de costume. Ok, il pèle sec, j'avoue. Dressed like a braw laird at a waddin[2], un dimanche matin, les toulousains vont penser que ma nuit a été bien plus longue que la leur... Ou que je suis un 007 dont la couverture vient de sauter. A gey shaky spy I’d be[3], avec ma mine de déterré, mes yeux plus secs que le désert des Mojaves et ma mâchoire un peu trop serrée pour être honnête. À ma décharge, en sortant en boîte hier soir, j’avais pas franchement programmé une parade en centre ville au petit matin façon rescapé de l'open-bar.
Le feu passe au vert, j'entame la traversée.
Bon sang, depuis quand j'ai pas goûté au sel et aux rouleaux ? Si je me base sur mes souvenirs, je dirais… au moins une éternité et demie. Autrement dit : à une époque où j'avais encore du sable collé aux veines, et pas du sucre glace plein le nez... Non, en vrai de vrai, c'était début septembre. Un aller-retour éclair à Tiree pour renouer avec la planche, encouragé par AquaVi, qui avait prévu d'aller barboter avec ses potes et profiter du confort d'un lac sans marée ni courants traîtres. Chacun son spot, then. Chaos de l'océan pour le barbare. Lagon de poche pour la sirène toulousaine. Une super journée dans la machine à laver de l'Atlantique et son eau à 10°C qui te mord la peau juste ce qu'il faut. Le paradis. It pits smeddum in yer banes[4] en deux canards sous la mousse.
Madame, quant à elle, voulait faire du wakeboard. Elle a surtout passé son temps sur un pédalo. Mais, — she's a sleekit lassie[5], ma Victoria — pour me décider, elle a dégainé un arsenal d'arguments taillés sur mesure :
« Pas question que je sois la seule à me vautrer aujourd’hui. » « Si je me jette à l’eau, t’as pas le droit de rester au sec. » « Quand j'aurais enfilé ma combi, je t'envoie un selfie. »
L'appât a mordu : j'ai mangé l'hameçon avec la canne, même. Cette déesse moulée dans du néoprène ? Pas meilleure carotte pour oublier ma flemme et me faire avaler n'importe quel trajet jusqu'à la mer. Appelez ça motivation ou manipulation lubrique, je m'en carre le kilt. Même en combi de ski, j'aurais quand même dit oui.
Hormis le surf, j'avais la moto avant aussi... Hors-jeu depuis des années. Récemment, l'expérience approchant le plus cette sensation de liberté que procure un barrel[6] de 4 m à Teahupo'o — jamais tentée d'ailleurs, mais avec les JO 2024 à l'horizon, la soif de dompter la redoutable lèvre assassine polynésienne me chatouille les nerfs. Du coup, que ce soit la planche ou une pointe sur la North Coast 500, virages en épingle, vent qui te plaque contre le réservoir, phalanges cramponnées au guidon, c'est ma chevauchée à Ridgebroch, la veille de mon rapatriement en France. Galop effréné, mottes de tourbe propulsées sous chaque foulée, pulsation fiévreuse qui te vrille la colonne, pas le temps de respirer, pur rush.
Le lendemain, plus de landes, plus de solitude, plus de ciel qui pèse ou de falaise, rien qu'une fourmilière de briques roses, de bruits, et qui, malgré tout, te donne envie d’y poser un peu tes gros sabots, ne serait-ce que parce la femme la plus merveilleuse au monde y vit... Bon, là, elle roupille à poings fermés, lovée sous sa couette chaude, tranquille et belle comme jamais. Toulouse, rien à voir avec la nature sauvage, mais avec Miss Victoria de Saint-Clair dans la place, je m'accommode aisément.
En attendant de la retrouver, peut-être même de la sortir doucement de ses rêves façon partition silencieuse qui va finir en crescendo, et parce que c'était quand même mon plan initial, je vais m'offrir une première piqûre de caféine au Starbucks du coin. Quasi blasphème, à vrai dire. L'équivalent d'un single malt 15 ans d'âge salopé sous une pluie de cubes glacés et de coca. M'enfin... Chacun ses goûts.
Je pousse la porte vitrée et un mur d'air tiède et pressurisé me percute. Pas de clochette ici, juste le sifflement strident des buses à vapeur et le poc incessant des couvercles en plastique qu'on emboîte. Je m'incruste dans la queue, mate vite fait la faune locale : un tapis de têtes penchées sur des lucarnes digitales, le raclement des chaises et ce bourdonnement de ruche urbaine qui me martèle les tempes. Devant moi, un couple de mecs parlemente sur les vertus comparées du lait d'avoine et du lait de vache. De l'eau de craie ou du jus de pis pasteurisé ? Perso, j'ai tranché lorsque, à cinq ans, grand-père Graham a trempé son doigt dans son single malt pour me genciver et m'a fait prêter serment sur son alambic de jamais diluer mes créations avec de la « lavasse de mammifère ». Grand-père Niall, pas mieux : il me tendait son café « spécial » en jurant que c'était le secret de longévité des leprechauns. Du lait, donc ? C'est pas pour faire des yaourts, à la base ? Si ça peut pas s'enflammer, m'intéresse pas. Je laisse leur débat lacté derrière moi pour me concentrer sur l'essentiel : la chimie du grain.
D'ordinaire et par principe, je moud mes pépites noires minute — Sud-Américains de préférence, avec leurs notes de chocolat et de noisette qui dansent sur les papilles. Quand j’ai besoin d'un truc qui secoue la pulpe, je me sers un Sumatra : forêt liquide, fumée en spirale, avec des airs tourbés qui parlent ma langue. La plupart du temps, je me cale sur une torréfaction brune à la française, bien ronde, ou italienne, pour le côté corsé, réveilleur de neurones. Bref, je cherche du caractère, des arômes qui en ont sous le capot, pas cette flotte marron calibrée au millilitre, livrée dans un gobelet en carton où mon identité finira écorchée par un gribouillis illisible.
Mais que voulez-vous, Vi ne sirote que cappuccinos, macchiatos, viennois et tout ce qui ressemble plus à un dessert qu'à un café. Avant de sortir, j’ai farfouillé vite fait chez elle, dans l’espoir de tomber sur un paquet de moka digne de ce nom. Verdict : uniquement des dosettes en plastique serrées dans leurs bocaux... et toute une collection d'infusions, thés, feuilles séchées prêtes à être trempées dans l'eau chaude façon tisanes de sorcières ou, au choix, apéros pour elfes et autres lutines.
Rendu aux faits, j’ai haussé les épaules. Sa montagne de polochons ? Tolérable. Son diffuseur d'huiles essentielles réduit à une seule mission : propager la cannelle partout ? Jouable. Ses suspensions en macramé ? Limite folklo, mais on va pas en chier un pendule. Par contre... la Dolce Gusto : walou. On oublie. Direct au recyclage. Vi dégustera la crème de la crème servie par : ma loyale De’Longhi. Carrosserie en acier brossé, boutons tactiles, réservoir haute capacité, pression dynamique, vapeur sifflotante, accélération de parfum, grondement aguicheur quand l'espresso jaillit, aussi précis qu'un coupé italien filant dans les virages — on parle d’une véritable machine de course là. Pas sûr que Vi saisisse l’analogie, mais je parie qu’elle remarquera la différence. Je devrais la convertir pour de bon. Sauf que : probabilité de divorce gustatif trop élevé. Alors, tant pis. Manœuvre de persuasion sur la touche.
À mon tour. D'ici à ce que ma future barista en herbe troque ses gadgets pour du matos de pro, je joue le jeu et sécurise un latte mousseux pour elle et deux doubles Sumatra pour moi. Je livre mon patronyme en pâture et regarde la dénommée Shé le tamponner au feutre noir baveux sur trois parois cartonnées. Six minutes de sur place plus tard, je récupère mes munitions, m'écarte de la cohue et siffle le premier café sur le champ, debout, comme on prend un médicament d'urgence. Le breuvage incendiaire me récure l'œsophage et réinjecte un éclair de haute tension dans mes synapses.
Ensuite, direction la boulangerie fétiche de Victoria. Je quitte le temple du jetable pour le parfum de la levure chaude et, un trottoir plus loin, franchis le seuil du QG de la baguette, lesté de mes boissons brûlantes. Court entracte derrière un habitué qui tchatche météo avec la patronne. Lèche-vitrine assumé. Voix de moteur diesel par -10°C. Un croissant, une chocolatine, un pain aux raisins, un triangle aux amandes et un chausson aux pommes — mon préféré. Et ce truc que je connais pas là : un Fénétra. Plus la gueule d'une tarte macaronnée que d'une viennoiserie, mais ça donne envie de taper dedans. Comment ça, six, c'est trop ? Combine de vieux sioux : un exemplaire de chaque. Entre Vi et moi, le deal est simple : au lieu de risquer la dispute croustillante, tout passe par la case couteau. On coupe en deux et puis voilà. Protocole zéro jaloux, juste du feuilleté partagé, tranché en harmonie.
J'ai la dalle… Genre vieux loup affamé depuis trois lunes. Mon estomac grogne, menace, réclame. Ça bourdonne plus fort que le carillon de Big-Ben, là-dedans. Je traîne des guibolles depuis quasi deux heures alors, logique, mon mode chasseur-cueilleur a fini par se mettre en maraude. Rien bouffé depuis le gratin de butternut au comté et les œufs brouillés à la truffe de la veille au soir. Autant dire : je navigue à vide.
Non, j'ai pas « soupé » dans un palace : c'est juste Yelly qui joue les chefs de brigade à domicile. Faut dire qu'elle mitonne comme une pro : entre ses petits plats qui frôlent le Michelin et mes pâtes au ketchup approximatives, je choisis la gratitude plutôt que la critique. Mais parfois, elle se prend trop au sérieux niveau diététique. Moi, viandard invétéré, gladiateur de la côte de bœuf, guerrier du cerf rôti, j’ai besoin de protéines en pagaille pour tenir debout. Antoine, tout grand gaillard qu'il est, pense pareil mais… pratique l'apnée diplomatique dès qu'elle attrape une spatule. Le pauvre a bien compris : un mot de trop devant Isla et bam, sanction culinaire sept jours minimum.
Donc aye, j'aurais préféré shredder un bonne hampe bien fibreuse, mais ma frangine me concocte un plan de sauvetage musculaire, gravé dans le marbre de sa cuisine bio, que je suis forcé de suivre sous peine de déguster sévère. Si j'en déroge comme… bah là, I'd be in the bad books for an eternity[7]. Sauf que faute à pas de bol, elle m'attrapera pas : ce qui se passe à la boulange reste entre moi et ma conscience, qui de toute manière, à les crocs…
Faudra juste que je prévienne Vi de me couvrir ; quoique, pour la mettre dans ma poche, j'aurais pas d'autre option que de lui fournir des explications. Fuck o' ! Obligé de lui vendre la mèche sur ma situation de toxico. T'es con ! Comme si elle allait pas me passer à la questionette sitôt le paillasson franchi…
Presque coupable — presque, pas de là à renoncer, faut pas pousser — je tends ma carte pour payer les trois kilos de bombes caloriques, avec une part de… Fénétra en soum soum. Mon ventre a destitué ma galanterie. État d’urgence décrété, intervention immédiate requise : des bonbons ou la mort. Quand le bide aboie, la courtoisie prend la porte. Sorry, Vi…
Minute... Un doute m'attaque au moment exact où la cloche de cuivre s'étrangle à ma sortie : est-ce qu’elle a au moins une bouteille de jus à la maison ? Non, parce que dans les films, le gars débarque avec son plateau d'argent chargé à bloc, right ? Coffee, check. Gowden croissant, in the pock. The rose, I'm on it.[8] Manque pas le grand verre d'oranges pressées ? J’aurais dû capter son frigo avant de filer. Je pile sur place, tourne la tête à gauche à droite, scrute les enseignes alentours en quête d'une planque à victuailles providentielle. Le Carrouf du coin attire mon regard. Celui proche de chez ma sœur possède une tireuse à fruits : fraîcheur garantie. Tentant… sauf que Vi boude l'orange, trop raide pour son estomac, elle m'a dit. Autant viser dans le mile donc : l'ananas.
Dix bornes sur la montre plus tard, en-cas matinal sous le coude, gâteau à l'abricot et café numéro 1 déjà dévorés, je fonce vers le fleuriste repéré sur internet tout à l'heure. Seulement voilà : l'orientation et moi, ça fait quatre. Le métro ? J'avais. La boulangerie ? Pareil. L'été dernier, j'ai ratissé le terrain, en solo, ou avec Vi pour copilote. La mission ravitaillement ? Rien de neuf sous les cocotiers : j’étais déjà le groom officiel de petits-déjs à l'époque. Tout pour ma marmotte préférée. Prendre soin d’elle, anticiper son sourire, ça me remplit toujours de joie. Allez, un petit coin coin pour la route, James ? Pfff. En vrai ? Ballec. Si l'amour donne des ailes, qu'importe qu'elles soient ébouriffées, branlantes ou à contresens, pas vrai ?
Les fleurs, en revanche… nouvelle épreuve. Et là, pouf : fil d’Ariane, envolé ! Plus de repères au radar. Je frôle la panique. Main en quête de mon portable, je convoque Google Maps en GPS sauveur. Gros hic : téléphone introuvable. Poches désespérément vides... Mon front rencontre ma paume mentale. Facepalm d'anthologie version masterclass de l'incompétence ! Bien sûr, mon con d'appareil se gave d'électricité sur la table de chevet. You dafty…[9] Penser, planifier, foirer : trio classique chez bibi !
Sérieusement, comment je vais retrouver le temple des bouquets maintenant ? Y en avait qu'un dans les parages, en plus ! Hors de question que je me pointe sans le giga méga paquet de pétales enrubannés du lover qui tue. Pas le choix : au pifomètre, quitte à écumer des kilomètres de trottoirs jusqu'à ce que mes mollets flagollent. J'ai du carburant en stock au cas où, non ? Un pain aux raisins en moins, elle y verra que du feu. Mensonge : elle verra la désertion pâtissière à trois pâtés de maisons à coup sûr !
James, ye're a dafty, bu ye're a lover, aye ?[10] No stress. Résolu, je m'engouffre dans la ruelle d'en face. Quête « Bouquet légendaire » activée.
[1] Pour rappel, trente ans au compteur, t'as passé l'âge. Lâche l'affaire !
[2] Habillé comme un beau seigneur à un mariage
[3] Je serais un bien piètre espion.
[4] Ca te met du caractère dans les os
[5] c'est une fille maligne
[6] tube ou rouleau en français, désigne une vague qui s'enroule sur elle-même, aussi nommée pipeline, et dans laquelle le surfer s'engouffre
[7] Je serais sur sa liste noire pour l'éternité
[8] Café, check. Croissant doré, dans le sachet. La rose, on s'en occupe.
[9] Quel idiot...
[10] James t'es un nigaud, mais t'es amoureux, pas vrai ?

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