18.1 * JAMES * VI

16 minutes de lecture

CHAPITRE 18.1

VI

* *

*

JAMES.L.CAMERON

30.10.22

11 : 29

♪♫ TENERIFE SEA — ED SHEERAN ♪♫


Premier constat : deux bras, un seul moi, trop de fatras. Deuxième : j’ai clairement sous-estimé la logistique quasi critique de mon comeback triomphal. OK pour la débrouille botanique. On repassera niveau crochetage de serrure pour infiltration de domicile en catimini. Me voici aux prises avec une porte hostile ! James Bond du paillasson, bonjour !

Main gauche : les fleurs — pardon, l’arme fatale forestière compressée en composition végétale à faire pleurer un nain de jardin anglais. Coude gauche : cargaison dorée-beurrée garantie sans retour, moins fragile, c’est vrai, mais Ô combien indispensable. Main droite : le chant de métal du trousseau démoniaque, passeport officiel pour le petit monde de Victoria. À mes pieds — non, parce que je suis pas Shiva, hein — le porte-gobelet poireaute : fallait bien que je sacrifie un pion pour payer le prix du déséquilibre.

Mon objectif ? Rien de plus que terrasser ce fichu obstacle en bois massif sans transformer le couloir en zone sinistrée, soit un mix malheureux entre un salon de thé visité par un éléphant et un crash d’épines au lancer de la mariée.

Steady on, lad[1]. Clé dans la serrure, je m’autobriefe.

Plan A : Victoria debout, humeur indéterminée, cheveux en bataille, drapée dans un de ses kimonos hyper sexy. Bordel, l'image est un aller-retour vers l'arrêt-cardiaque !

Si j'ai bon, alors : rester cool, sourire maîtrisé, posture zen, regard franc, distance respectueuse. Surtout, pas me précipiter sur ses lèvres pour l’annexer comme un ado excité. Ouais, bah, tu vas foirer cette étape, j'te le dis. Sérieux : interdiction de balbutier sous son nez en lui remettant le bouquet, il en va de ta dignité, mec. Et évite de sortir une vanne pourrie aussi, même pour décoincer l'ambiance. La laisser choisir le terrain, c'est ton motto.

Plan B, scénario plus probable : Victoria pionce toujours.

Quatre heures d’oxygène cérébral au compteur, insuffisant pour Miss Marmotte. Pour préserver les troupes : mode furtif obligé. Zéro bruit. D'abord j'irai sécuriser les victuailles : jus au frais, viennoiseries sous cloche, boissons prêtes à être réchauffées. Après ça, retraire stratégique sur divan et, histoire de sauver l'honneur, je me la joue entrepreneur dynamique. J'ai deux trois doss qui prennent la poussière : des mails, des bons de commande pour des fûts de Sherry, des relevés de cadastre et quelques lettres d'intention de futurs fournisseurs, des vérifications de normes françaises pour le stockage de produits inflammables — le whisky, c'est pas de la limonade. Et puis, vu que mon cerveau est aimanté à la chambre d’à côté sans espoir de décrochage, bah, petite session de tapotage intensif, qu’on requalifiera « d’entraînement réflexes-réactivité sur mobile » : j’ai une campagne d’expansion géopolitique à mener, à coups de pouces et de patience, parce que même un royaume fictif mérite un leader impliqué. Quoi ? Autant rentabiliser le silence, non ? Me détendre du slip avant de paniquer et éviter à tout prix de trop psychoter. Aye, faut que je me canalise, sinon risque de partir au triple galop trop élevé. Pas question de détaler comme un lapin. Je suis un bonh… Wheesht[2] !

Et si... et si au lieu de me vautrer dans cette dérive pour légume connecté, je retournais simplement me blottir contre elle ? Aff wi' the screen, on wi' the dream[3]. L’idée me frappe, rapide et irrésistible. Quelques secondes suffisent et ciao Impero Virtuale, place à une cure de cocooning-sauvage. Et puis, si vers midi, pour peu que Victoria soit toujours en pleine plongée sous-marine, alors peut-être — je dis bien, peut-être — j’envisagerai un réveil tout en nuances... Pas façon requin affamé, non. Plutôt version câlin signature, celui qu’elle aime tant.

Mais… rien de tout ça va se passer comme prévu.

Clic : porte ouverte. Je pousse le battant avec l’avant-bras. Une odeur familière s’enroule dans mes sinus : cannelle, linge propre, soupçon de jasmin capricieux. Oreille tendue : calme plat. Bon, soit elle médite, soit elle campe au septième cercle du sommeil profond. Je m’introduis à pas de loup, le cœur tambourinant plus fort que mes semelles sur son parquet. À gauche, le banc d’entrée, en velours marine, avec ses étagères à pantoufles et autres nuages pour orteils — d’ailleurs, je bute sur ses escarpins de la veille, vestiges du règne nocturne de Miss Je-danse-pieds-nus-dans-un-nightclub.

Avec la précaution d’un démineur, pour pas décapiter les renoncules ou écrabouiller le croissant, je dépose vite fait le sachet à gourmandises et le bouquet sur l’assise. J'oublie pas de ramasser les cafés, puis referme tout doucement derrière moi. Oh, fuck… J'ai failli zappé : Mind your feet, you clarty beast[4]. Chaussures enlevées — forcément, pas le droit de pénétrer avec nos pompes terreuses dans le royaume de sa majesté des Sols Immaculés — je remets la main sur mon attirail de mea culpa, glisse vers le salon, et : haut les mains !

Vi, recroquevillée sur le canapé, poings crispés autour de la couverture grise sortie pour moi la nuit dernière, les yeux ronds comme deux pleines lunes. Rien à voir avec le regard fougueux que je fantasmais… Ni le regard tendre que j’espérais… Ni le regard chiffonné du réveil que je m’imaginais cueillir entre deux bâillements. Celui-là, là, — de choqué à plissé à suspect — annonce plutôt : « Bouge pas, tu vas te manger un attentat au duvet dans dix secondes, mon grand ! »

Clignement de paupières. Coupure générale. Serveur mental HS. Le temps de reboot, j’ai sans doute l’air d’un type pris la cuillère dans le pot de Nutella à 4h du mat.

Ses iris me mitraillent en rafales, style flèches invisibles à chaque battement de cils, et mon circuit neuronal tente un sursaut d’intelligence sociale. Échec critique. Grammaire dissoute. Coordination motrice : en coton. On applaudit le sex-appeal écossais en pleine déconnexion. Et dire que j’entendais sauver la mise, me pointer en Lancelot, pas en Jesse James. Enfin… à bien y penser, le procès est mérité. Dossier James : coupable de conneries multiples, confession attendu devant la juge suprême du charme, alias Victoria de Saint-Clair. Apparemment, l’audience commence plus tôt que prévu… Genre : là.

Comble du sort : Madame est canonissime ! Ma centrale a beau planter, la partie reptilienne est au taquet. Mèches or et miel entortillées comme des rayons de soleil égarés. Peau satinée à s’en lécher les doigts. Va-et-vient cadencé sous le décolleté… Oh la, remonte ! Remonte ! Ligne claire de sa gorge. Col du menton. Arête fière du nez. Prunelles d’ambre assassines. Si elle pouvait arrêter de me crucifier sur place, que je puisse recouvrer la parole. Peut-être. Et puis cette bouche couleur pêche mûre… She's pure stunnin', it's no' fair[5]. C'est drôle, j'ai les bras chargés de viennoiseries, mais le seul festin qui m'intéresse, c'est elle. Fait chier. C’était quoi la consigne, le débile ? Ne pas fixer. NE PAS FIXER. Trop tard… Qu’est-ce que j’ai encore fait pour qu’elle veuille me tanner vivant ? Pourquoi, quand il s’agit d’elle, furieuse et vexée rime avec sublime et divine ? Je devrais flipper, pas gémir. Surprise surprise : mon cœur a choisi le camp de la stupidité. Si éblouissante soit-elle, j’aimerais survivre assez longtemps pour continuer à l’admirer — sans finir écorché vif.

Montre patte blanche, James. Respire. Détends-toi. T’es pas un prédateur, t’es un chaton. Inoffensif. Presque mignon.

Tentative de contact dans 3, 2, 1 :

Aye… salut.

Organe vocal qui part en sucette, diction du mec qui essaie de sauver un râteau annoncé. Bravo l’artiste !

En face ? Silence en or massif. Rien ne remue. Elle ne respire plus, pas plus que moi. Et ça dure des plombes, des plombes… Puis, doucement, ses traits s’animent : un frisson traverse l’air, un soupir lui échappe — sec, tranchant, indéchiffrable. Soulagement ou agacement ? Joker. Elle entrouvre ses lèvres pulpeuses, libère une jambe de son armure de laine, glisse ses orteils nus au sol, sans se lever pour autant. Suspens incarné. Damn... Âpre moment pour mes cellules grises. Alors quoi ? Si je bouge, j’active l’alarme ? Donc, j’attends ou j’agis ? C’est dans ces moments-là que les nazes sortent une connerie du genre « je peux tout t’expliquer », non ? Ou se font trucider par le tueur à la hache planqué derrière eux. Ou, dans mon cas, se prennent les pieds dans le tapis et explosent le café sur les lames du parquet.

Tant pis pour la raison. Moteur enclenché — par réflexe, bêtise, espoir, j'en sais foutrement rien — je me jette à l’eau. En avant, marche. Mouais. Ma prestance de prince conquérant vient de muter en un truc qui ressemble à un... livreur avec 15 minutes de retard.

Les gobelets Starbucks, déjà bons pour l’autopsie thermique, atterrissent sur le comptoir de la cuisine : protocole de dégel à mettre en place d’urgence.

— Je t’ai commandé un latte et euh… J’ai aussi… Attends.

Allez, rebelote, ma voix me désavoue. Puceau, va !

— … je suis passé à la boulangerie.

Putain, encore une bouillie verbale de gosse mal fini ! Je m’empresse de récup les pots-de-vin à 80 % de matière grasse sur le banc des accusés — de l’entrée — et revient poser le reste du petit-déj sur la table basse.

— J’ai pris… un peu de tout comme d'hab... enfin, comme avant et... et du jus d’ananas. Je sais que c’est ton… préféré.

Toc. Goulot hors de son fourreau et ventousé sur le bois. Moove 2 : bouquet brandi tel un bouclier magique, je… Merde ! T’aurais dû commencer par là, abruti !

— Tiens, c’est… pour toi.

Bah oui, c'est pour elle, Ducon ! Pour qui d'autre ? The Holy Father ?

Ses yeux, embués de trouble, délaissent mon visage pour glisser vers mon plaidoyer fleuri. C'est moi ou... Ou elle scrute ces pétales l'air d'y percevoir un colis piégé plus que le cadeau d'un tocard désespéré ? Och, aye... Vu la manière dont ses sourcils se parent pour la bataille, elle semble plus prête à piquer une crise qu’à m’accorder un sursis. Sors le parapluie, James... There's a storm brewin', I ken it[6].

Détail après détail, j’inspecte son joli minois en haute résolution. Chaque cil, chaque ombre, chaque tressaillement devient donnée vitale. Après les rides sur le front, place aux lèvres pincées et... aux globes en mode piscine à débordement. No ! No, no, no ! Elle va pas pleurer quand même ?! Pas deux fois en une seule putain de rotation terrestre !

Panique cardiaque instantanée : l’organe tente l’évasion. Moi, non ! À peine j’amorce un mouvement que boom ! Façon catapulte humaine, Victoria bondit sur moi. Par miracle, je sauve les meubles végétaux, sinon, paix aux pétales tombées au combat, écrasées entre deux torses en détresse.

Coudes autour de mon cou, visage enfoui contre ma peau, elle me serre comme jamais. Proximité maximale. Respiration comprise. Putain de sensation ! J’en ai la tête qui tourne et les jambes qui flanchent. Courant de 10 000 volts en plein plexus. Dinnae flop, man[7] !

Ma main libre épouse sa colonne, devient son tuteur. Ses cheveux m’envahissent le pif, et je fais le plein de son odeur : shampoing, parfum, nuit éreintée, clope et ce fond inimitable : elle. Addictif. Mettez‑moi ça sur ordonnance, j’en gobe matin et soir.

Ses doigts se cramponnent à ma nuque, ses ongles y tatouent des étincelles — piqûres minuscules, chaleur immédiate. Je m’en contrecarre. Qu’elle m’écorche, qu’elle s’imprime, qu’elle m’érode jusqu’au sang, pourvu qu’elle fasse de moi son territoire, je signe direct. Un gémissement étranglé, un reniflement vite étouffé plus tard, et la gravité reprend ses droits : Victoria retombe lentement sur ses talons, ses billes d'or plantées sur ma pomme. Envoyez-nous une pluie de météores, les cavaliers de l’Apocalypse, le tonnerre d’un millier d’éclairs synchronisés, un ballet de pingouins en tutu sur le lino de la cuisine, je ne décrocherai pas d’elle.

Ses pupilles balancent entre typhon et eau stagnante, entre marée haute et reflux. Je m’efforce de capter la mesure, de deviner ce qui s’y joue. Colère ? Peur ? Soulagement ? Je nage en plein labyrinthe, zéro tuyau sur l'ambiance. Une seule pensée me parasite : si elle persiste à me lorgner de la sorte, je l’embrasse. Là. Cash. Au diable la diplomatie et le costume de gentleman, je mise tout sur un scellé de salive préventif. Parce que ce mix de fragilité et de force, de rage et de manque, et ce reste de tendresse qu’elle tente de planquer en sourdine, me désarme, me foudroie, me tire à bout portant. Foutu algorithme du cœur. Foutue passion. Foutu moi.

Ok, bien, l'échange de bons procédés buccaux attendra. La juge de paix vient de démarrer l'audience.

— Tu m’expliques où t'étais et pourquoi t’as zappé mes coups de fil ?

Je cligne, déphasé, incapable de recalibrer l’attaque. Dans la famille « Je roupille au volant de ma vie sentimentale » je demande : moi. Quand ? Comment ? Lesquels d'appels ?

Huhye call me ?

Ouh la, ça sent le thuya. Jez ! Sourcils en escalier, bras croisés, menton relevé. L’expression typique de Madame Je-sais-très-bien-ce-que-j’ai-fait.

— Évidemment que j’ai appelé. Trois fois, au moins.

Trois fois ? Pas possible. Je cherche, je rembobine et… le parpaing du souvenir me tombe en pleine poire. Putain, je suis con ! J’ai laissé mon téléphone en mort clinique se refaire une santé pendant que je bricolais mon plan petit-déj héroïque.

Faut que je récupère la balle avant que tout parte en couille.

Aye, 'bout that, ma batterie était à plat. J’ai emprunté ton câble pour le recharger. Il est resté dans ta chambre.

Victoria pouffe, agite la tête de gauche à droite :

— Non, je crois pas, non.

Huh ? Pourquoi elle plisse les paupières comme si j’avais deux boulons en moins ? Elle me prend pour un arracheur de dents ou quoi ?

Je rajoute une deuxième couche sur la peinture de sa suspicion :

— Si, il est sur ta table de nuit.

Nouveau hochement catégorique. Eh ben… Je la savais coriace, mais là, elle pourrait donner des cours de négation appliquée. Sainte patience, protège-moi de mon envie de la secouer. OK, du factuel donc. Je vais pas la convaincre par télépathie.

— Déjà, un, pourquoi je te mentirais ? Deux, pourquoi t’irais pas vérifier ? lâchè-je, moitié sur la défensive, moitié piqué d'orgueil.

Yeux au ciel, bouffée de dédain, Madame s’agace. Et la voilà qui dérape vers sa piaule, pieds nus sur le parquet, déterminée à résoudre cette affaire de smartphone suceur de prise coûte que coûte. Qu’elle turbine, tiens. Dans dix secondes, elle tombera nez à nez avec la preuve de ma bonne foi, et je me réjouis d’avance de savourer sa tête quand elle pigera qu’elle s’est gourée.

Bien sûr, je la rattrape, décidé à inverser la vapeur — ou, a minima, à réhabiliter mon matricule. Ma Van de Kamp version blonde contourne le lit d’un pas vif, jette un coup d’œil rageur sur le chevet côté fenêtre et clame, victorieuse :

— Voilà, tu vois ? Aucun portable en vue.

Dafuck ! Be damned if I… Wait.[8]Je me poste à sa hauteur et passe la zone au peigne fin. Lampe, boîte de Kleenex, bracelet en rade, pommade pour les mains : pure géographie intime. Téléphone ? Que tchi. Comment ça, il… Minute. Un détail me saute au visage : un câble dépasse, serpentant hors du champ. Ah. Ah-ha ! Je me penche par-dessus le matelas — dangereux périmètre de fusion potentielle — et soulève un de ces soixante-douze coussins d'apparat. Appareil en évidence, bien au chaud, écran éteint, témoin silencieux de ma non-réponse à ses calls.

— … Oh.

Quel splendide petit son contrit ! Son procès finit en queue de poisson. Pendant deux secondes, la vacherie me chatouille la glotte, prête à dégommer sa moue de procureure offensée. Un truc du genre : « T’étais pas obligée de me tomber sur le gras de la couenne ». Ou la variante classique : « CQFD, j’avais raison ». Mais, garde ta punchline, champion. Pas d’idiotie, pas d’épate.

Un survol visuel suffit à calmer mes ardeurs de matador verbal : profil coupable, bouche tordue, regard fuyant. Victoria, sans griffes, bouclier baissé. Merde. J’ai tout sauf envie de la voir chafouine, pas ce matin. Modus operanti : velours et coton. J’aimerais juste faire revenir le soleil sur ses lèvres, pas lui chauffer les oreilles. Faire naître de la joie, non exiger ses excuses. Pour en faire quoi ? À mon échelle de dégâts, mes remords mangent les siens à plate couture. Sa tranquillité est tout ce dont je rêve. Qu’elle pose ses yeux sur moi sans chercher à m’étriper, et j’appellerai ça Victoria.

Sans mot dire, je récupère mon téléphone et le range dans ma poche. Zéro commentaire. Zéro triomphe exhibé. J’inspire, cogite deux secondes — parce qu’il va bien falloir embrayer la langue et balancer une phrase potable. Ou creuser un trou. Mon œil accroche le matelas. Literie pêle-mêle, logique. Mais, éparpillés sur le beige de la couette et le jaune safran du drap-house, quelques brins solitaires, deux-trois pétales en fuite, des feuilles agonisantes. Déco confettis botaniques ? Oh merde ! Sérieux, t’étais pas capable d’être délicat cinq minutes ? Mon bouquet perd ses plumes ! En fouillant pour dénicher le portable, j’ai orchestré, bien malgré moi, une scène de crime végétale !

Déconfit, je ramasse les vestiges du carnage à la volée, opère un triage express des blessés, et entreprends un ravalement esthétique en mode système D. Genre, je m’y connais en art floral... Victoria m’observe. Amusé ou exaspéré, son regard me transperce plus que n’importe quel reproche. Si elle rit, tu gagnes un peu ; si elle te démembre, adieu ton ego. Je lui tends l’arrangement rafistolé, sourire d’idiot fier de son bricolage sentimental et balaie d'un signe de main.

Well, I... c'est ma période… expérimentale. J'appelle ça : « Averse botanique localisée sur zone de... de... repos... dominical ». T'aimes pas ?

Putain, j'allais dire corps-à-corps humide... Quelle tentative d’humour extranulle ! Je guette sa réaction à la dérobée. Elle bronche pas. Masque de porcelaine, prunelles opaques, le vide intersidéral de l'expression faciale. Je suis à deux doigts de m'excuser platement d'exister quand, soudain, le coin de sa lèvre tressaute.

— Des pétales cette fois ? Finis les capotes ? Il y a du progrès, je concède.

Fuck, elle a mordu ! La vanne est passée, le mur de glace a une fissure. Je me sens pousser des ailes et je reste scotché au parquet, comme un con, ébloui par son répondant. Son côté caporale mal lunée ? Le pied total !

Et là, miracle ! Victoria s’empare ENFIN du bouquet, avec une délicatesse qui affole mon pouls. Nos doigts s’effleurent : coup de jus dans le myocarde. On est si près l'un de l'autre que l'air entre nous s'électrise. J'ai une envie furieuse de lui bouffer la bouche, et une pulsion encore plus violente de la plaquer contre ses soixante-douze coussins de malheur pour lui faire crier mon nom. Retenir mes mains, c'est comme essayer de freiner un convoi en pleine descente : ça brûle, ça grince, et la douleur est atroce.

Un murmure de remerciement adorable me parvient, ponctué d’un rictus sucré de gêne lorsqu’elle ose m’adresser une œillade à la sauvette avant de piquer droit vers les fleurs, nez perdu dans leur parfum. Dommage… Puisque les mots s’agglutinent derrière mes dents sans trouver leur cible, j’aurais aimé que mes yeux se dépatouillent à ma place pour traduire mes sentiments.

En vrai, je déconnecte. Mon intellect vient de déposer le bilan pour se transformer en pâte à modeler fondue, tandis que je l'observe en silence.

C'est quoi, mon problème ? Est-ce que je suis à ce point maso pour qu’un tacle sur mon chef-d’œuvre aux préservatifs me file un coup de fouet sous la ceinture ? Apparemment, ce petit rappel grivois de sa part a suffi à pousser mes curseurs dans la zone sauvagerie. Ou bien c'est son côté reine des glaces qui a mis les doigts dans la prise de mon ADN de barbare écossais ? Est-ce un pur réflexe de survie darwinien ? Mon corps panique et cherche à transmettre ses gènes en urgence avant que la Veuve Noire me décapite ? C’est de la biologie de l'extrême, c'est ça ? Éjaculer ou mourir, le grand saut avant le rideau final.

Et puis, y a ce matelas... Mon regard glisse malgré moi sur la surface ensoleillée. Je sens encore la résistance élastique de la bête sous mes coups de reins. Par contre, sa tête de lit a l'air d’avoir la solidité d’une gaufrette. Elle a pensé à la question de l'impact quand elle... Bah, non. En tout cas, j'espère pas. Est-ce que le jaune me transforme en prédateur de chambre à coucher ou c'est juste que je suis devenu complètement frappadingue ?

— Je... Je te souhaite un joyeux anniversaire, Victoria. Et, enfin... si jamais t'as besoin de quoi que ce soit... un café, une aspirine, un avis sur la solidité de ton mobilier...

Wheesht, ye glaikit numpty [9] !

— ... ou que je dégage pour que tu puisses respirer tes fleurs en paix... t'as qu'à dire.

Relevage de menton. Hochement discret. Déglutition. Éloquence en cellule de dégrisement, visiblement. Pas causer, ça lui ressemble pas. Alors, je me fais mon propre film : émue ? Bingo. Mission accomplie.

Les rayons filtrant par la fenêtre embrasent ses traits et révèlent les minuscules grappes de rousseurs qui parsèment ses pommettes. Désarmé par la simple vision de son beau visage baigné de lumière, sublimé par le halo éclatant de dahlias, bruyères, roses et autres corolles tendres qui l’entourent, je fonds. Guimauve sur feu de camp, miel chaud coulant, confiture en fusion, mon cœur se caramélise façon beurre salé sur poêle affective.

Guidé par un instinct mille fois plus fort que moi, mes doigts trouvent sa joue, mes lèvres, les siennes. Approche en apesanteur. Nos souffles se tricotent. Le chrono ralentit. L’aimer devient plus qu’une évidence.

— Tu es le seul à m’appeler comme ça, articule-t-elle d’une voix éraillée.

Doucement, mes mots creusent la vérité dans son regard :

— Est-ce que ça te dérange ?

— Pas du tout. Au contraire.

Ses yeux pétillent, vibrants, et son sourire s’ouvre en une éclaboussure de sincérité.

Vi… Ce n’est pas un raccourci, mais un sens. Ce qu’elle représente, ce qu’elle signifie. Une vie. Une victoire.


[1] Reste calme, mon gars

[2] La ferme !

[3] Éteins l'écran, allume le rêve.

[4] Fais attention à tes pieds, espèce de souillon

[5] Elle est carrément époustouflante, c'est pas juste

[6] Il y a une tempête qui se prépare, je le sens.

[7] T'effondre pas, mec !

[8] Je veux bien être damné si... Attends

[9] Ferme-la, pauvre con !



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