18.3 * JAMES * ANGLES MORTS ET LIGNE DROITE
CHAPITRE 18.3
ANGLES MORTS ET LIGNE DROITE
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JAMES.L.CAMERON
30.10.22
11 : 44
♪♫ CIGARETTES AND COFFEE — OTIS REDDING ♪♫
Je m'envoie une ultime cartouche de tabac, les poumons pleins de carbone et de fantômes. À la périphérie de mon champ de vision, un mouvement. En deux pas mesurés, Victoria rejoint le rondin de bois improvisé table basse, se penche pour étouffer son mégot dans le cendrier. Je l'imite. Une fois redressée, elle réajuste son gilet et se remballe dedans, puis.... s'approche. Je n'ai pas le temps de piger son manège que ses doigts se posent sur mes poignets. Je plonge dans ses prunelles whisky pour y déchiffrer le sous-titrage, mais elle brise la distance. Ses bras m'encerclent, son visage fusionne avec ma chemise. Elle joue les mécanos du cœur ou c'est elle qui tombe en morceaux ? Dans le doute, je réponds par le corps. Toujours. Ma paume trouve le chemin de sa nuque, explore les tensions, défait les nœuds un à un. Elle soupire longuement, se tortille légèrement, devient un poids mort de tendresse contre moi, une ancre qui m'empêche de foutre le camp, même si je sais que la tempête arrive.
Voilà le plan que j’aurais dû suivre à l'aube : rester. Juste rester peau contre peau, à inhaler le parfum de ses boucles et attendre que midi nous débusque. Concept révolutionnaire : ne pas tout compliquer. Try that sometime, genius[1].
On s’était « endormis » emboîtés comme deux cuillères dans le tiroir de la nuit, avant que ses gigotements de pile électrique m'éjectent sur le dos à l'autre bout du lit. J'ai maté son plafond, décidé que la vue me filait le bourdon. Entre du plâtre blanc et son visage assoupi ? La balance a basculé instantanément. Bien sûr que j'ai préféré admirer ma bonnie lass pendant qu'elle dérivait.
Trente minutes. C'est tout ce qu'elle a eu. À peine le temps de sombrer que le monde venait déjà toquer à la porte. Qui règle une alarme à huit heures un dimanche matin ? C'est censé être le seul jour où le cadran n'existe pas, isna't it ? Aye, well, Victoria fait la course avec... Puis le piano a débarqué. Une mélodie délicate. Pour le commun des mortels, sûrement, aye. Pour ma gueule de bois et mes shivers[2]qui me labourent l'échine parce que j'ai coupé le robinet ? A pure fuckin' séisme auditif. Je me suis vu mourir. Sur un Yamaha… Et ça sonnait, ça sonnait, et ça glissait dans l'air sans la tirer du sommeil. J'ai fixé l'écran qui s'illuminait sur sa table de chevet, immobile, sans oser trucider cette luciole de malheur. Pourquoi ? Je voulais que Victoria dorme, c'est pas le sujet, mais… une part de moi, la plus cloprtique, espérait qu’elle ouvre les yeux, me voie, et que je puisse disparaître dans son regard.
Elle a cogné sur le bouton snooze encore, encore et encore. Moi aussi, d'ailleurs. Un coup pour rien, deux coups pour le principe... Entre chaque rappel du piano, j’ai dégusté. Un sac de frappe, ni plus ni moins. J'ai encaissé les coudes, les pieds, le textile et même le projectile de 180 grammes en plein museau. Sans oublier mes tibias lacérés par ses orteils vernis. Et puis, les cils ont papillonné, la pupille s'est diffractée. Elle m'a capté. Pas de cri, pas de recul, juste une ascension fulgurante : elle a rampé sur moi, sauvage et ensommeillée, pour briquer sa bouille dans ma gorge. Et... elle nous a foutu dans une de ces positions, help my Boab[3] ! Jambe relevée, bassin maçonné au mien. Innocent ? Subtil ? No' a chance in hell[4] ! On pouvait pas faire plus proche, plus sismique. Franchement, la nature a un humour de merde. Vous feriez quoi, vous, avec ce genre de ticket gagnant gravée sur les nerfs ? Réponse A : sagesse. Réponse B : incendie criminel. Mes tympans étaient plus les seuls à hurler, oh, ça, non ! J'ai serré les dents… et les burnes surtout.
Pour mon salut, elle est pas restée longtemps dans cet axe-là. Une fois l'arbitrage de son sommeil rendu, elle a aménagé son confort et... aye, d'accord, pas non plus l'idéal d'avoir son cul calé contre mon aile droite pour garder les capteurs au neutre, mais, au moins, l’artillerie lourde a quitté la ligne de mire. Je préférais encore cette torture latérale au corps-à-corps suicidaire d'avant. Parce qu'au fond, les angles morts, c'est ma juridiction. Question de tempérament. Les trajectoires easy-osy pour glandeurs ? Bonnes pour les amours de caniveau ou les urgences de parking. Ça manque de sel, ça fait procédure industrielle, vous voyez le genre.
Moi, les positions plans-plans me gonflent le mou. Je veux de la stratégie. De la sueur. Chaque muscle réquisitionné. J'aime quand la peau résiste, quand il faut chercher l'ajustement millimétré. Sinon, mes nerfs s'endorment. Atteindre le climax m'intéresse pas si j'ai pas à batailler avec la géométrie des courbes. Sérieux non ? Confondre le plaisir avec le passage d'un article au scanner d'un Sainsbury's ou un créneau réussi dans une rue déserte, c'est de la figuration ? Je suis le genre de mec à prôner la famine volontairement jusqu'au banquet, quitte à attendre plusieurs jours et accumuler une pression à m'en faire siffler la cuve, plutôt que prendre trois repas équilibrés par jour. La vidange syndicale de 23h ? L'horreur. Les rapprochements tactiques valent mille fois une pénétration monochrome. Le service direct, je le garde pour les coups de sang, les dépannages. Un expédient de naufragé, réservé aux soirs où j’ai les neurones en bouillie et le système saturé de poisons, même les meilleurs.
Avec Vi, je vise le sur-mesure, la friction qui raconte une histoire. Je sais m'adapter, hein. Je suis pas un bourrin qui impose sa carte routière. Juste, j'ai très vite capté qu'on était sur la même longueur d'onde au pieu. Elle cherche le répondant autant que moi, elle veut sentir le bois craquer. Et le clou du spectacle ? Victoria est une chevaucheuse de compète, du genre à cravacher l'orage plutôt qu'à l'attendre. Et une adepte des lieux cocasses, aussi… puisqu'il faut, comme je l'ai dit, parfois céder aux embuscades du décor et aux copines très très transgressive. Tout pour saboter la routine, en vrai. Et Vi, elle a cette réserve de celle qui a pas beaucoup de pratique, une timidité de débutante sans cran de sûreté. C'est encore plus bandant. À mes yeux, son manque de bouteille, sa jeunesse de lame fait que rendre le feu plus pur. Déléguer la conduite à une femme qui sait pousser la structure à bout ? Du respect, pas un abandon de poste. Le pourboire ? Je m'installe au premier rang et je me délecte du paysage. Et quel paysage !
Down, lad ! Surveille tes pensées ! T’es en train de simuler des angles d'attaque et des postures de Kamasutra pendant qu’elle écrase sa joue contre ton torse ? Redescends de ton nuage orgasmique, mon vieux. Ici, pas de transpiration ni de lutte pour le contrôle. Juste le silence sédimentaire du matin, chargé de toutes les couches d'hier, l'odeur du tabac froid sur nos fringues et le poids de Victoria qui s'épanche.
Son souffle chaud traverse ma veste, ma tick-tick box cogne contre mes côtes. Je pulse enfin. Mes mains, ces foutus outils de précision, sont plus que des étais pour stabiliser l'édifice.
— On ferait mieux de rentrer, tu vas finir en glaçon, dis-je.
Elle feule, une vibration qui me parcourt tout le thorax.
— J'ai surtout sommeil, et l'impression d'avoir… dormi dans une essoreuse, soupire-t-elle sans bouger d'un pouce. Laisse-moi juste... hiberner contre toi.
Fair enough, pour l'hibernation, mais si je ronfle, ce sera pour faire fuir les autres ours…
— Tu veux une berceuse en gaélique ?
Gloussement.
— Nan, juste, s'il te plaît, fais moins de bruit avec tes pensées.
— Parce que tu sais lire dans les pensées, toi ?
— Mmh-mmh. Pas besoin d'être devin. Tu as cette façon de respirer... et un rythme cardiaque plutôt très élevé. Vu l’insistance du signal, tu n'es pas vraiment en train de réciter tes tables de multiplication.
Va planquer quoi que ce soit quand elle a l'oreille collée à mon amphi naturel ! Elle me charrie alors qu'elle tient à peine debout. J'aime ça chez elle : même à plat de batterie, elle a encore assez de jus pour me shooter en pleine lucarne.
— Déso, c’est un vice de forme génétique : mon cœur a pas de silencieux. Je vais penser à des trucs chiants, genre la construction de murets en pierre sèche ou la drache à Glasgow. Ça t'ira ?
— Mmh. Et toi, t'as froid ?
Moi ? Froid ? Tu parles à un Écossais, love. On naît dans la brume. On meurt dans le vent.
— Dinna fash, cold is a state of mind[5]. J’ai le sang qui bout pour un rien. Quand je frissonne, c'est rarement à cause de l'hiver.
Elle bruite doucement mais reste inamovible. Quelques secondes de battement, calme plat sur les radars, et, lentement, comme à regrets, elle désengage ses appuis, reprend son autonomie de mouvement et lisse ses mèches derrière ses oreilles. Je sens immédiatement son manque. Comment ce petit bout de femme peut-elle gripper l'intégralité de mes rouages par le simple fait de couper le contact thermique ? Arrrrg, t'as pas le droit de me quitter d'un micron, Vi ! Mes poumons refusent de filtrer l'air si ta peau n'est pas là pour le chauffer.
Le froid vient rincer la chaleur résiduelle. Victoria redresse la tête, et même si elle a encore les traits un peu tirés, son regard a retrouvé son point de focalisation : ma gueule. Brace yerself[6], Cameron.
Son aplomb soudain me file le vertige :
— T’as raison, rentrons, dit-elle d’une voix qui tremble plus. J’aimerais qu’on discute, James. J’ai… j’ai besoin de réponses.
Magnifique. Le mot « discuter ». Code universel pour « ça va saigner ». Bienvenue dans la zone des conséquences… Ma pomme d’Adam encaisse l'annonce comme un changement de braquet foiré. Mon estomac se noue en un temps record. En plus, l'usage de mon matricule me fout les poils. Un prénom, c'est la fin de l'anonymat, le signal que les emmerdes sortent de leur trou. Adieu la planque, bonjour le désastre.
Je lui emboîte le pas, mes yeux fixés sur sa ligne de dos qui a repris toute sa verticalité.
No more smoke and mirrors[7]. Je dois vider mon sac. Plus de paravent. Plus de détour. Il est temps de purger. Victoria mérite de savoir à qui elle a affaire. Vraiment. De toute manière, à force de se taire, les non-dits fermentent, les secrets pourrissent, les mensonges rouillent et, tôt ou tard, la mixture te pète à la figure. Tout devient moisissure de conscience. Donc, y a un moment où jouer au type réhabilité, ça capote. Stop le bluff.
Elle s'engage derrière l'îlot de sa cuisine, son regard déjà investi de sa mission de ravitaillement prioritaire :
— Tu veux bien m'aider ? Je l'ai planqué tout en haut.
Diagnostic immédiat : elle parle de la Perc, le réservoir de caféine qui va servir de carburant à mon grand nettoyage de printemps. Elle me délègue la mécanique et lance une offensive sur le placard à provisions.
J'écoute son petit monologue d'agacement contre l'organisation de ses étagères. Elle finit par claquer un paquet de mouture sur le plan de travail, comme on poserait une munition sur un établi.
— Tu vas t'en sortir seul ? J'ai besoin d'aller au... petit coin.
J'accuse réception d'un « Mmh », mimant une inspection scrupuleuse de la propreté du filtre... neuf. En vrai, je fais de la figuration technique. Sous le capot, mon cerveau est en pure pré-panique. Je simule un focus extrême sur cette petite tour octogonale pour masquer le fait que mes mains cherchent désespérément un interrupteur d’urgence qui n’existe pas. Ctrl + Z. Ctrl + Z. Ctrl + Z.
[1] Essaie ça parfois, génie.
[2] frissons
[3] Que Dieu me vienne en aide !
[4] Pas le moinsdu monde !
[5] T'inquiètes, le froid est un état d'esprit.
[6] Accroche-toi
[7] Plus d'écrans de fumée ou de miroirs.

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