18.4 * JAMES * GOUDRON NOIR ET GELÉE RUBIS
CHAPITRE 18.4
GOUDRON ET GELÉE RUBIS
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JAMES.L.CAMERON
30.10.22
11 : 50
♪♫ BETWEEN THE BARS — ELLIOTT SMITH ♪♫
Vi s'éclipse. J'embraye. Étape 1 : l'évier. Le jet d'eau fouette l'inox froid. Je remplis la base avec une précision de laborantin, m’arrête pile au ras de la soupape. J'en profite pour débarbouiller nos tasses, exfiltrer les restes de Sumatra et de le nuage lacté de son Starbucks.
Est-ce que je commence par lui avouer d’emblée que toute la came que je me suis envoyée dans le système m’a cramé les fusibles ? État des lieux : mémoire corrompue, concentration fracturée, hyperirritabilité, agressivité à seuil bas, sautes d’humeur — du genre, j’ai la patiente d’un zombie affamé dans un ascenseur et me mets en mode bulldozer si mon propre reflet me revient pas. Elle a tiré le gros lot, pas vrai ? Avec option « implosion spontanée » et grand chelem liquido-flingue : malt, caféine, taurine. Nouveaux fouets, même bourrique.
Retour sur le plan de travail. Je fouille le tiroir pour en arracher les ciseaux à leur cachette, puis décapite le paquet. L'arôme s'en échappe illico, assaille mes narines. L'odeur du réveil. L'odeur du champ de bataille après l'orage. À l'aide d'une cuillère, je transfère la poudre noire dans l'entonnoir. Ma main tremble un micron de trop. Mais regardez-moi ça, putain… Un monticule de café s'effondre sur le mélaminé nervuré. Be damned ! Ce tremblement... Signal de plus que le gyroscope est naze. Même si je garde le silence sur mon sevrage, ma carcasse tourne sur trois cylindres et ça se voit...
Je passe un coup d'éponge pour effacer la bavure.
Les symptômes physiques… Tout un carnaval de dysfonctionnements !
Motivation dans les choux, lassitude chronique, réflexes en différé, coordination défaillante — ce que je remarque surtout au surf, où j’ai dilapidé des années de fluidité, perdu cet instinct marin qui me guidait les yeux fermés. Le cardio et les sessions sport me maintiennent encore à flot, m’empêchent de sombrer, sauf que certains jours, lever mon gros derche du canap' demande de négocier avec une flemme millénaire qui me pourrit l’existence. L’action, le rush, la poussée de l’effort me replace dans mon châssis. Inutile, pourtant, de se voiler la face : machine et matière ont morflé. Oui, je transpire, mais mon usine interne tourne à plein régime, version jacuzzi en fusion. Je prends cher, tout le temps.
J'arase la mouture d'un geste sec, sans tasser — ne pas rajouter de pression là où y en a déjà trop. Je visse le corps de la Moka : le filetage mord le métal jusqu'au blocage complet. Tight as a gnat's chuff[1]! Si seulement, ma vieille caboche pouvait se visser aussi proprement !
Une fois scellée, je pose l'engin sur la plaque et enclenche la chauffe. Le toc du bouton résonne comme un départ de chrono. Cinq minutes. Cinq minutes de sursis avant que la vapeur ne force le passage et que le liquide remonte. D'ici là, Vi m'aura rejoint. D'ici là, faut que j'aveugle les fissures, renforce la cloison étanche avant que toute la flotte ne s'engouffre dans la cale.
Le calme de l'appartement vacille. Mon ouïe se boucle sur ses faits et gestes. J'entends tout : une chasse d'eau, le déclic d'un verrou, l'écho étouffé de ses pas, le coulissement de la porte de la salle de bain. Gaspillage d'énergie pur et simple : tout capter, tout analyser sans jamais pouvoir presser le bouton off. Cette hyperacousie de chaque seconde me bouffe les synapses. Là-haut, c'est le subwoofer de Gashouder[2] à cinq heures du mat' en permanence. Un simple froissement de papier et j’ai l’impression qu’on allume un pétard dans mes tempes. Même un ronron de chat devient un solo de cuivre à mes oreilles. Le comble ? J'ai lancé un jerrican de solvant sur mes connexions à vif avec cette descente en boîte foireuse. M'enfin... Je devais bien sortir de ma grotte un jour… J'ai choisi le niveau kamikaze. Ma foi, vous étonnez pas, c'est tout moi…
Et dans le journal de maintenance du système, les pièces prêtes à lâcher sont nombreuses : grippage brutal des muscles — comme si mes pistons tournaient sans huile ; circuit de refroidissement en roue libre qui transforme mes draps en mangrove nocturne. Rajoute les bonus de ma dernière rechute : les flashs visuels qui dansent dans les marges de mon champ de vision, les migraines ophtalmiques qui me barrent la vue, le goût de clous rouillés au fond de la gorge, l'hypersensibilité cutanée — le moindre tissu me gratte jusqu'au sang, mais ma frangine a eu la brillante idée de me tirer de mon squat pour me coller entre ses quatre murs et le look « Adam au petit-déjeuner », pas son kiff. Puis les vibrations parasites de mains impossibles à stabiliser et la foreuse qui s'acharne sur mon lobe frontal.
Autre fleuron de ma déroute : le sommeil. Mes relais synaptiques boycottent ce concept primaire et la nuit… Putain, la nuit, freestyle total ! Le tableau de bord continue de surcharger grave. Ça clignote, ça surchauffe, ça hurle à plein volume ! L’été dernier, j’avais mis mes insomnies sur le compte de la chaleur, histoire de pas alarmer Victoria : pipeau magistral. Sauf qu’aujourd’hui, va lui cacher le cocktail du toubib ! Toutes ces pilules censées me raboter les pics et les creux pour éviter que je me désintègre trop vite. Les sucrettes camisolées qui me cotonnent la matière grise, celles qui m’envoient flotter entre deux cauchemars, celles qui tiennent mes battements en laisse. Des chaînes chimiques pour m’empêcher de bouger, broyer du noir, m'exploser. Rien de moins qu’un triste compromis entre calme et lobotomie. Du « c’est mieux que rien » à la con qui fait le taf en attendant mon recâblage artisanal, puisqu’il est hors de question que je retourne me coffrer en cure. Jamais deux sans trois, non ? Parfait, j'ai épuisé tous mes jetons : quota atteint et pas l’intention de tester la marge d’erreur. Quatre, les stats me contrediraient. No, thanks, i'm not rolling those dice again[3].
Enfin, y a les séquelles de fond aussi, celles qui ont pris racine : une arythmie cardiaque qui s'invite sans prévenir, et ce trou dans la cloison nasale, mon petit stigmate du sniff, qui siffle dès que je respire un peu trop fort. Une simple émotion ou une fatigue et hop, la chaudière fuit, le cœur bégaye et le mouchard dans mon pif me vend aux flics.
Est-ce que Vi a remarqué ? Of course she did. Comment j'ai noyé le poisson ? Je lui ai servi la même soupe que pour mes balafres. Je lui ai vendu un pack « Aventure et Sport Extrême ». Mon renifloir ? Mes patrouilles hivernales dans de la flotte glacée. Le cartilage qui pousse de travers pour se protéger. Blablabla. La cicatrice derrière la tête, celle du jour où j'ai soi-disant embrassé le récif à Thurso alors que c'était une baie vitrée à Maryhill, un soir de défonce, où j'ai eu la chance de pas y laisser la carotide. Olympique, la déchéance. La trace de l'aileron sur mon deltoïde, ma vraie caution morale, ma médaille du Pacifique, une estafilade nette causée par ma planche qui m'a percuté dans le bouillon à Uluwatu. Et la dernière, la plus sale qui me barre tout le flanc gauche. Pour elle, une brûlure de frottement contre du sable volcanique imaginaire. En vrai ? Le sceau de mon impuissance, prix d'une glissade de trente mètres à sentir ma couenne fumer contre l'asphalte. J'ai labouré la route de mon propre corps pendant que... pendant que... FUCK ! Don't you dare break now in front o' her[4] !
Mon poing s'abat sur le plan de travail avec un bruit sourd, un choc sec qui fait sauter les cuillères dans le pot. La douleur — dans mes métacarpes ou ailleurs — est la seule chose qui arrive à couvrir le hurlement des pneus dans ma tête.
— Tout va bien ?
Fuck...
— Aye, kens fine... Je... j'ai... Les cuillères s'endormaient, j'ai dû leur sonner les cloches.
L'humour, c'est le sucre. La vérité, c'est la carie.
Je lance un coup d'œil par dessus l'épaule… Elle est là. Le regard réduit à deux fentes de lumière, dans son attirail de nuit, un duo de jersey qui contient à peine sa pudeur. Kilomètres de peau juste bronzée, diaphragme exposé, de quoi me faire sauter les plombs. Elle inspecte la cafetière, puis moi.
— Tu frappes souvent du poing quand tu es en colère après l'argenterie ?
Elle sourit, mais ses yeux de scalpel cherchent la faille. Rien à voir avec les bloody ustensiles, elle sait. She’s nae fule, Victoria[5].
— Je trouvais que ça manquait de percussions. Pas fan du silence.
— Le silence ? Oh, je peux y remédier. Discutons de ce qui te fait cogner des meubles, veux-tu ?
Merde. Je viens de lui me foutre le disjoncteur entre les mains et de pisser dessus. Vite, un filon !
— Tu t'es pas plainte du boucan quand c'était la tête de lit contre la cloison.
Elle râle en ricanant.
— Joli tir, James. Mais ma tête de lit, elle, n'essayait pas de masquer le tremblement de ses mains. Je suis prête à écouter. Plus de paratonnerres.
J’ouvre la bouche, rien ne sort. Juste le vent qui s’engouffre. Ye’re a coward, Jamie ! A pure, bog-gin, muckle coward ![6]
Elle détourne le regard, me laisse seul avec mes démons et mon silence de bouilloire percée, puis disparaît derrière la porte du frigo.
— Bon... et ce café ?
Retour dans le champ, bouteille de jus d'ananas calée sous le bras et un pot de confiture — non, deux, à la main.
— Tu as réussi à apprivoiser la cafetière ? Tant mieux.
La voilà qui envahit mon périmètre, s'étire sur la pointe des pieds pour atteindre le placard derrière mon crâne. Le contact est inévitable. Christ ! Back off, woman[7] ! Ou au moins, préviens, quoi ! Tout son corps devient une ligne de tension qui presse la mienne, de la naissance de sa cuisse jusqu'au creux de son épaule. Cette contiguïté est telle que je respire l'odeur de son cou — un mélange de rêve et de jasmin. Le noir dans ma calotte s'allume d'un coup de blanc : le chaos se tait, terrassé par l'évidence de sa proximité. C'est chimique. Pas négociable… Ma paluche, celle qui boxait le silence de la cuisine, brûle de se poser sur sa hanche pour la saisir et l'encastrer dans ma réalité. Do it. Don't ! Le boucan dans ma tête ? Mort et enterré — sens propre et figuré. Reste plus que le rythme de son souffle de prédatrice.
Verres récupérés, elle se retire, brisant l'aimantation aussi vite qu'elle l'avait créé. Un ouf de soulagement saccage poitrine : la soupape lâche. Mais c’est un mensonge pourave. Mon corps fait la gueule sevère. Il réclame sa ration de flammes.
— On les mange, tes viennoiseries ? Je peux avoir le croissant rien que pour moi, cette fois ? J'ai un besoin vital de glucides pour soigner ma… disons, mon indisposition.
Elle trace sa route verbale, tourne les talons, pose les coupes à l’extrémité du comptoir et centralise le petit-déjeuner : victuailles et autres couverts. Ses jambes interminables et nues l'assoient sur le tabouret haut face à moi. Le jus d'ananas coule, solaire et acide.
Mes paupières battent le rappel. Elle a déjà son nectar tropical en bouche, me propose une dose ce carburant fruité en poussant l'autre verre rempli dans ma direction et, moi, toujours pas décroché un mot. Top marks[8], champion.
— Aye, sers-toi. Je voudrais pas avoir ton cadavre sur la conscience…
Virgule de soie sur ses lèvres.
— Quelle délicatesse, dis-moi… Merci pour cette touche de poésie.
Son ton n'est pas hostile. Pish ! Elle t'offre le soleil, tu lui dégueules une morgue.
— Sorry, I’m a wee bit slow today, ken[9]. Je mise chaque cellule de mon cerveau sur l'efficacité de ce café.
Justement, je vérifie la bête à facettes. Depuis le temps qu’elle glougloute, si c’est pas du goudron pur, c’est un miracle. Je guette le dernier pshhhh de vapeur, puis soulève la trappe d'acier avec la prudence d'un démineur. Passé un certain stade, la Moka ne coule plus, elle crache ses poumons sur tout ce qui bouge. Le noir absolu a fini de monter, épais et fumant. Je mélange le dépôt huileux au jus de soute et verse deux charges de survie. Si ça ne nous réveille pas, rien ne le fera.
— Oh, non, je ne pense pas que–
— Goûte, au moins, insistè-je en ignorant son refus du regard. Dinna fash, si c'est trop fort, je t'en déchargerai moi-même, je suis plus à une dose de caféine près.
Une lueur de défi s’allume dans ses prunelles et elle laisse échapper un petit rire qui ne dépasse pas la barrière de ses dents.
— CE café ? Sans sucre ? Je vais plutôt m'envoyer une cuillère de cette gelée de groseille à la place, merci.
Je l'observe plonger ladite cuillère dans le pot rubis. Elle est déjà ailleurs, dans sa bulle.
D'un revers de main gracieux, elle me largue le bocal, une contre-proposition de douceur insolente face à ma prétendue austérité, comme elle me le souligne si bien :
— La vie est trop courte pour l'amertume, James. Montre-nous plutôt ce qui se cache dans ce sachet.
Je m'exécute, déballant les pains aux raisins et autres feuilletés. Je lui tends le croissant : elle le confisque avec une avidité élégante puis s'empresse de le tartiner de rouge. Je m'installe à mon tour et la regarde, elle, cette pure incarnation du possible.
Mais vous voulez connaître l'apothéose dans l'inventaire de ma liste de course chez le croque-mort ? Le foutage de gueule biologique ? Ma touche finale au tableau des horreurs ? Le genre de vérité qu’un médecin vous jette à la tronche en pointant vos analyses de sang foireuses en désintox.
Sous le calbut, la roulette russe de la génétique, autrement dit, les dommages collatéraux : au jour d’aujourd’hui, moite-moite pour produire un héritier. Quitte ou double chromosomique. Mon armée de spermatozoïdes tire à la courte paille, pendant que mon axe hormonal sabote la chaîne de montage. Je suis une bombe ambulante pour ma future progéniture et ça me fait marrer jaune autant que ça me flanque la gerbe. Je devrais pas être autorisé à me reproduire, pas même à en projeter l'absurde. Mais merde, avec la candidate idéale sous les yeux, en train de manger un croissant à trente centimètres de toi, et malgré le danger, je sens l'envie me bouffer les entrailles.
Aye, right, au lieu de t'imaginer pondre des gosses à Victoria, pense à t’excuser d’en avoir baiser d’autres, espèce de raté chronique du cul ! Parce que niveau cases à cocher dans mon bingo de défaillances internes, faut pas oublier les mégacrises de nostalgie et de culpabilité gluantes, le déficit de jugement, les décisions à vomir, les arbitrages miteux — comme la connerie absolue d’aller courir caves poisseuses, friches urbaines, clubs dorés en pistant des clones de Victoria supposés me désintoxiquer d’elle à jamais. Résultat : cortex en apocalypse, enveloppe en foire aux vices...
Et maintenant, what ? Comment on balance un truc pareil à la femme de ses rêves, sans qu’elle se barre au galop ? Comment lui avouer que la dope, c’est pas qu’un arrière-goût, mais une réalité qui squatte à nouveau ma cage d'os ? Que la dernière fois que j’ai merdé, c’était pas uniquement un excès de whisky et de regrets, mais une rechute bien crade, avec poudre, sueur, déni et foutre ? Quadrifolie du naufrage. Par quoi j’ouvre le bal, huh ? Mon sevrage ? Mon réveil à l’hôtel pêle-mêle avec deux trois nanas ? Mon texto de gros enculé ? Le fait que je l’aime comme un damné ?
Vi, mo chridhe, by the way... voilà un mois que j'ai tiré ma dernière ligne et jeté l'Oxy aux chiottes. Enfin, pas moi... Isla s'en est chargée quand elle m'a ramassé à la petite cuillère à Édimbourg. Depuis, je survis à coups de substituts pour pas crever de honte et fais la planche dans le scotch pour oublier mon propre mépris. Oh, et, même au quatrième dessous, shooté et calciné, je t’ai cherchée dans des orgies tristes, j'ai enquillé les baises en pensant à nous. Ton nom me servait de prière entre deux rails de coke et des cachetons. Si c'est pas une preuve d'attachement indéfectible, je sais pas ce qu'il te faut.
Aye, parfait ! Fais ça, crétin ! C'est le top du top des entrées en matière, vraiment ! Niveau sincérité, strike. Niveau décence et dignité : carnage absolu ! J’y arriverai jamais, c'est foutu d'avance.
Sans réfléchir, je siffle l'antidote cul-sec. Le liquide bouillant me ramone la plomberie, mais je ne sourcille même pas.
[1] Aussi serré que le derrière d'un moucheron.
[2] Salle de techno mythique à Amsterdam
[3] Non merci, je parie plus ma peau là-dessus.
[4] T'avises pas de craquer devant elle.
[5] Elle est pas folle, Victoria.
[6] T'es un lâche, Jamie ! Une vraie merde, un putain de gros déglonflé !
[7] Marche-arrière, femme !
[8] Note maximale.
[9] Désolé, je suis un peu lent à la détente, aujourd'hui, tu sais.

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