18.7 * JAMES * L'ARNAQUE ÉTAIT PRESQUE PARFAITE

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CHAPITRE 18.7

L'ARNAQUE ÉTAIT PRESQUE PARFAITE


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JAMES.L.CAMERON

30.10.22

12 : 08


♪♫ DEMONS — IMAGINE DRAGONS ♪♫




Silence complet côté Victoria. Mes doigts tambourinent une fois contre le stratifié de l'îlot. Mauvais plan. Le contre-coup claque comme un pétard dans une église.

Ma créancière m’inflige une mise au pain sec émotionnelle et une cure acoustique carcelaire. Franchement ? Je l'ai pas volé. Quand tu gerbes une telle bile de glauque dans une cuisine qui respire le petit-déj honnête et la vie saine, café chaud, confiture ouverte, avec une maîtresse des lieux enveloppée dans son nuage de laine bien sage, et son pyjashort en coton bleu ange — sacrément loin de tout ce qui pourrait ressembler à une égérie de fin de soirée sous Oxy ! — va pas t'attendre à ce qu'on te serve des scones à la marmelade dans de la porcelaine de Sèvres, pauvre tache... Pour une bouse qui a confondu son honneur avec un paillasson d'hôtel miteux, à ce stade, le tarif syndical, c'est ce silence radio — réaction la plus charitable qu'il lui reste avant de te dégager à coups de talons au cul.

Ses doigts flageolent jusqu'à sa tempe, redressent l'épi rebelle qui lui hache la vue. Chacun sa croix : elle chasse sa paille, pour ma poutre faudra sortir les chaînes de débardage... Victoria crible mon portrait à la manière d'un examen toxicologique, à la recherche du spectre de cette « quatrième descente » et du junkie en moi que j'avais pourtant si bien maquillé jusqu'ici, sous mon folklore de baroudeur écossais fan de surf, whisky et feu de camp. Aye, si tu grattes suffisamment sous la surface de mon bronzage, Vi, tu liras facilement les cernes de la came. Et vu que t’es une fille intelligente, je te laisse faire la corrélation avec mon dossier médical. Les marques que t'as caressées cet été, cette nuit, du bout des doigts, du bout des lèvres ? Zéro blessure de guerre, que des stigmates de mes sorties de route. Ça en jette, pas vrai ? Avoue que l'arnaque était presque parfaite, huh ?

Le choc finit par la propulser hors de son siège haut. Le métal ripe contre le parquet et le bruit me griffe les méninges. À croire que l'odeur de cette chambre viciée d'Édimbourg vient de contaminer son air toulousain, brusquement, sans un mot, sans un drame, elle part faire sauter le verrou de sa baie vitrée d'un coup de poignet sec, permettant à la fraîcheur d'automne d'assainir, même superficiellement, la décharge ouverte sur mon passé. Elle dégaine ensuite sa nicotine, les phalanges en vrac, et braque son briquet face à la brise. Son dos fait écran et m'exclut de son cadre. Lorsqu'elle balance l'allume-feu dans le vide-poche du comptoir, coincé entre le bouquet d'un côté, les pots de confiture de l'autre, celui-ci rebondit et termine sa course pile devant moi. Voilà la ponctuation brutale de mon aveu.

Victoria cravache sa clope façon sérum phy, le regard en exil vers le ciel toulousain, loin du tas de fumier que je viens d'étaler sur son beau parquet. Och, aye, me too, I scunner myself [1]. Je suis même président du fan club du dégoût personnel…

Une colonne de fumée s'étire vers la terrasse, se casse contre les rayons du jour. Sa silhouette découpée à la serpe par le soleil de novembre pardonne rien. Elle se retourne pas quand elle prend la parole :

— Continue, James. Je veux les détails. Tout. Ne me fais pas l'offense de m'épargner maintenant. Vide ton sac : les tenants, les aboutissants, chaque recoin de... de cette chambre d'hôtel, de ta désertion, de ton historique. Je dois comprendre quel homme se tient réellement dans ma cuisine...

Lâchons les gaz, donc. Chapitre 18602 : comment foutre son futur en l'air en une nuit ?

Je commence mon grand déballage, alternant entre le sordide et l'indicible, avec pour point de départ, l'aube de ma descente aux enfers. Le décor extérieur disparaît. Tout se résume à ces quelques mètres carrés où mes conneries me sautent à la gorge.

Un putain de carnage... Ce matin-là, j'ai ouvert les yeux sur les restes fumants de ma dignité. Le papier peint baroque de cette suite pleine aux as me placardait ma nullité à la tronche, sans prendre de pincettes. En dépit du blackout intégral qui me servait de mémoire, les preuves étalées ont largement suffi à autopsier le désastre : cadavres de gnôle ; préservatifs à la dèche sur la moquette ; boulevard de neige à même l'orfèvrerie pédante d'un plateau d'argent qui, God's sake, à peine aperçu m'a tout de suite fait saliver, malgré mes spasmes gastriques ; pompes sur la table de chevet, artillerie de luxe, naturellement. Le starter pack du suicide assisté. Pas besoin de mémo pour piger que j’avais splatché au fond du ravin, le nez dans la sciure, avec les félicitations du jury. Et même si j'avais été aveugle, mes tripes me le confirmaient : je transpirais l'échec et le produit par tous les pores de ma carcasse de rat.

Dans ma gorge, cette sensation de semelle rance, millésime d'un Calvin Klein[2], une rallonge goupillée pour faire durer le plaisir. Le plaisir... Bloody hell. Faut croire que mon alter-ego « nuit blanche » donne pas dans la demi-mesure. Mon palpitant galopait tel un canasson dopé, mon corps était de plomb. J'avais le caisson qui flottait à trois mètres du plafond, les mains qui picotaient, des flashs blafards dès que je lignais les pupilles. Et, ma signature au bas du contrat : un élancement sourd à l'intérieur du coude gauche. Hématome violacé, frais, piqué d'un point rouge. Kiss o' the needle[3]. À côté de la plaque, en plein dans l'abîme. Putain de route veineuse !

Mon regard dérive fatalement vers mon bras… En parfait petit soldat de la ruine, j l'ai tendu comme on tend un bordereau d'exécution. Quelle boucherie... J'ai pas juste sniffé, je me suis shooté de la foudre en IV direct dans la tuyauterie. De 70 à 150 en deux coups de cuillère à pot. 150… Aye, pour battre la mesure d'un porno dont j'ai été le larbin mécanique, pas flanqué de nommer la moindre de mes figurantes. Juste de la viande. Moi ? Le boucher… Non, l'asticot.

Parce que j'aurais pu me limiter à une défonce en circuit fermé — quoique, sans le premier gramme, j'avais aucune foutue raison d'aller gratter le fond de la cuve, bien au contraire. Mais non, fallait que je surenchérisse dans l'ignoble... Sous perfusion de synthèse, lumière éteinte sous la caboche, j'ai besogné comme un crevard. Et j’ai dû être une sacrée machine de guerre pour m'être enquillé un trio ! « A belter o' a shagger[4]. » Les mots de la rousse, pas les miens. Elle m'a mis un cinq étoiles… Moi, j'avais juste envie de m'arracher le cuir pour plus habiter avec moi-même… A belter o' a shaggerNo jokin'. La magie de la G, miracle moderne : ça transforme n’importe quelle épave humaine en queutard infatigable, tout en te garantissant l’amnésie du charo. Une chance, en vrai, huh ? Y a déjà de quoi se flinguer rien qu'à l'évoquer, alors me farcir le film en boucle ? Nae danger[5].

— S'injecter du néant, c'est qu'une formalité. L'utiliser en carburant pour raser chaque centimètre de la confiance que tu m'as offerte, c'est le genre de performance dont on revient pas, Vi. Un terminus. Au fond du trou.

Je fixe le feu qui a transité entre mes doigts tout le long de mon défilé des horreurs. Ce petit rectangle de plastique pèse une enclume, non ? J'ose pas lever le nez vers mon auditrice silencieuse qui semble s'être changée en statue de sel. J’ai la trouille. La trouille de découvrir que l’espace que j’occupais dans ses yeux une fraction de vie plus tôt, quand je lui mordillais le menton pour sceller son gémissement au creux de ma gorge, nos bassins soudés dans le ressac de notre orgasme, sa peau brûlante contre la mienne, a déjà été rincé à l’eau de Javel.

Scoliose de la honte sur mon tabouret, les avant-bras amarrés au plateau blanc, je perçois pourtant nettement sa présence, jusque dans mes vertèbres. La raideur de sa nuque. Le frottement de son pouce sur les ongles de sa main gauche, celle qui tient pas la cigarette, pendue le long de sa cuisse. Le grignotage de papier brûlé à chaque fois qu'elle tire sur sa garo. L'odeur du tabac et l'effluve de lessive qui nous parvient de l'étendoir à l'extérieur. Son refus de se retourner. Son refus de me faire exister autrement que dans le bruit de fond d'une chasse d'eau.

L'air vif de cette journée ensoleillée finit par dissiper les dernières vapeurs de mon récit de caniveau. Victoria se galbe à nouveau, sa ligne de flottaison remonte comme si elle venait d'achever le tri sélectif de mes ordures et qu'elle reprenait pied dans sa propre cuisine. Le silence de crypte s'effiloche sous le bourdonnement métallique du cendrier qu'elle écrase pour engloutir ses braises. Elle m'accorde toujours pas un regard, mais sa voix, quand elle la décoince enfin, est d'une précision clinique, dénuée de tout le pathos que je mériterais sans doute.

— Quand tu dis « à ton insu », tu veux dire que tu n'as… rien vu venir ? Que ce n'était pas un... un choix, même infime, de renouer avec... ton passé ? Peut-être... une fuite en avant ?

Boulonné sur mon assise Ikea, je fige mes poumons. Remonter le courant de ma propre merde ? Réveiller la bête qui croupit ? Recoller les morceaux de mon ancienne peau ? Couper les réacteurs en plein vol pour voir si je plane mieux sans ailes ? Fuck, no ! Je vais pas rouvrir la cicatrice en guise de pèlerinage pour asticots. Christ

Ma propre violence me reste entre les dents. Je guette la moindre tension dans l'arc de ses épaules, mais elle s'érige en un bloc de marbre qui m'offre aucune prise.

L'avalanche d'insultes a pas retenti. Moi qui m'attendais à ce qu'elle me gicle ma bassesse à la gueule, je profite de ce glassy inespéré pour tenter de blanchir les ruines de juillet.

— Non, j'ai pas succombé de mon plein gré...

En tout cas pas ce premier soir...

— ... j'ai pas ouvert la porte, Victoria. On me l'a enfoncée. Pourquoi j'aurais tout saboté, huh ? Tu crois vraiment que j'aurais pris le risque de tout foutre en l'air juste après t'avoir ouvert le bocal ? J'étais à fond, j'avais les deux pieds cimentés dans notre histoire et aucune raison de déserter le navire.

Liar, liar, pants on fire[6] ! Merci, conscience…

Un soupir fantomatique soulève ses épaules, tandis que ses cervicales ploient vers le sol. Elle semble peser le poids de mes mots, un à un, avant de se décider à rompre son face-à-face avec la terrasse pour pivoter à demi. Rotation mécanique de sentinelle qui change de garde... Elle cale ses lombaires contre le vitrage, ses chevilles s'entremêlent nerveusement, puis elle barricade son buste derrière ses bras croisés, véritable herse contre mon intrusion. Toujours pas de contact visuel. Mais son profil, baigné dans cette lumière douce qui souligne chaque regret, m'ouvre un passage. Seule brèche, unique fente où je peux encore glisser mes explications de fiote.


[1] Moi-aussi, je m'écœure moi-même.

[2] Mélange dissociatif de cocaïne et de kétamine dévastateur.

[3] Baiser de l'aiguille.

[4] Une pointure au pieu.

[5] Pas moyen.

[6] Comptine populaire dans le monde anglophone, scandée par les enfants pour huer un camarade pris en flagrant délit de mensonge.

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