19.1 * VICTORIA * LA GRANDE ROUE
CHAPITRE 19.1
LA GRANDE ROUE
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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR
30.10.22
12 : 21
♪♫ ?? — ?? ♪♫
Je n’ai jamais aimé les parcs d’attractions. Oh que non ! Incompatibilité ontologique. Pas la moindre affinité. Et je déteste encore plus qu'on me force à monter dans un de ces engins d'apocalypse à rivets apparents sans harnais. Ce n’est pas une question de goût, c’est une question de survie.
Pour commencer, j’ai toujours eu une sainte horreur de sentir mon estomac changer de densité. Vous savez, ce moment précis où vos entrailles semblent abdiquer en une masse de plomb qui vous tire vers les talons. C’est un parasitage, une intrusion sensorielle que je refuse. Quel intérêt de s’imposer délibérément cette moiteur cervicale et ce goût d'oxydation dans la bouche ? On se le demande. Non, vraiment, le concept m'échappe.
Passé le haut-le-cœur pointe l'insulte. Mon cerveau est une machine conçue pour l'équilibre, les angles droits, les sols qui ne se dérobent pas. Le vertige, forme la plus pure de l’impuissance, devenu une petite mort tarifée. Une hérésie pour quiconque tient à son intégrité, surtout. Mes viscères jouant au flipper ? Han-Han. Être réduite à l'état de primate glapissante ? Bah té ! La démission de l'être face au vide ? Merci, mais non merci. S'ajoute la trahison de l’oreille interne qui vous hurle que l’horizon a déserté sa rectitude pour devenir une promesse de collision. Non, non, je passe mon tour. Et puis, se retrouver captive d’une force invisible qui se moque éperdument de notre volonté ? Être suspendue à une structure métallique grinçante, miser sa vie sur la résistance d'un boulon ou d’une courroie de transmission... Non. Quadruple non. Ma curiosité cesse là où commence l'absurde. L'expérience n’offre qu’une chorégraphie du désastre, un affront à la sérénité.
À chaque « caprice » sous couvert d'immaturité, je réponds réflexe de conservation. Je n’y peux rien si mon corps refuse. À ce que vous nommez « affaire de préférence », communément traduit par, « fais un effort, y a pas mort d'hommes », j'oppose ma stratégie de survie. Négocier avec ma propre finitude ? Très peu pour moi. Là où vous voyez du « cinéma de drama queen », je ne vois qu'un calcul de probabilités létales. Et si vous diagnostiquez une « névrose passagère », je conclus par un impératif biologique de viabilité. Point. Suis-je de mauvaise foi ? Non coupable. Je plaide le pragmatisme exacerbé. Le reste n'est que sémantique.
C'est vrai, non ? Au fond, quel esprit sain paierait pour expérimenter les prémices d'une défaillance organique ? Avez-vous seulement analysé ce que vous faites subir à votre anatomie pour un simple ticket en papier ? On ne m'ôtera pas l'idée que c'est une complaisance masochiste face à l'inconfort, plutôt qu'un réellement amusement. S'il me faut du rire, je mate la vague lunaire de Paul Mirabel, la satire noire de Jeremy Ferrari, l'humour intime de Panayotis, l'autodérision d'Artus, la poésie absurde de Roman Frayssinet ou du Élodie Poux, tiens — moi aussi, je projette suffisamment de décibels de de mouvements browniens dans ma future salle de classe pour me payer un ticket d'entrée pour l'asile… Non, je rigole, je vais adorer m'occuper de trente petits anarchistes qui braillent « Maitresse » comme si le monde allait s'arrêter s'ils ne me montraient pas leur production picturale sur support cellulosique d'inspiration dadaïste involontaire et autres exégèses de leur dernier bonhomme têtard...
Les montées d'adrénaline, pourquoi pas, oui. Memorandum : les trente petits anarchistes… Bien que je les préfère à la veille d'un examen national, au milieu d'un festival dont la régie technique menace de capituler en plein changement plateau, ou à fleur d'eau, pas à trente mètres du sol, ligotée à de la ferraille qui vrombit. Je parlais de l'adrénaline. Et puis, quitte à parier mon souffle sur un grand frisson, au lieu de m'infliger un G-force de l'enfer, je choisis l'ivresse d'un corps qui s'abandonne au mien. L'extase m'attire bien plus que la menace. Quoi, comment ça je fais des manières ? Je n'exagère pas du tout. Et je ne suis pas perchée. Navrée.
Il y a une limite entre l'aventure et l'autodestruction, pas vrai ? Une limite entre faire preuve de résilience, de souplesse d'esprit et applaudir un déraillement programmé. On ne grimpe pas dans une machine dont les soudures lâchent. Et là, à ce que je vois d'ici, le mécanisme de l'homme fantôme dans ma cuisine, dont mon cœur avait cru la solidité infaillible, est définitivement grippé. Me servir ses sentiments et sa déclaration-massue pour me contraindre à monter dans un wagonnet en chute libre, me mettre ainsi devant le fait accompli et attendre que... que quoi au juste ? Qu'attend-il de moi ? Que je savoure le glamour du naufrage sous prétexte qu'on s'y jette ensemble ? Que je valide la poésie d'un crash parce qu'il est dédicacé ? Quoi, après ? Je devrais peut-être noter la qualité de ses remords selon le socle commun de compétences émotionnelles et passer sa sincérité tardive au crible d'une grille d'évaluation critériée ?
Livret scolaire postapocalyptique de l'élève James Cameron à besoin éducatifs… très spéciaux :
•Validation des acquis de l'expérience en matière de débauche, spécialisation « Omerta et Mythomanie ».
•« Félicitations du jury » pour dissimulation de substances illicites et maîtrise avancée de l'altération de la réalité par voie intraveineuse.
•Barème d'autoflagellation conforme aux programmes officiels.
•« Objectif non atteint » pour l'ensemble de son œuvre en trois actes intitulé « Permis de démolition appliqué à l'être soi-disant aimée ».
•Avis du conseil : un potentiel immense gâché dans l'étude du vide. Copie blanche rendue sur le sujet du « Nous ». Élève doué pour l'architecture du rêve, mais incapacité notoire dans le maintien de ses propres fondations. Redoublement immédiat sans séance de rattrapage sur matelas !
Signature de la représentante légale du désastre : Victoria de Saint-Clair.
Document non contestable, même en cas de larmes.
Ah, James... On ne demande pas à quelqu'un d'apprécier la vue quand le sol se dérobe ! Pourquoi a-t-il fallu que tu nous balances dans ce décor de foire au lieu de juste être honnête dès le départ ?
Mon regard se rive sur lui, et je l'étudie de loin, cette silhouette immobile sur son tabouret. Épaules closes, colonne brisée, cette courbure d'échine trahit son accablement. James tente de dissimuler le peu de décence qu'il n'a pas encore bradé. On y est : l'engrenage est rompu. Le passé grince, sa narration trébuche à mes pieds, mais au-delà de son récit discordant et spongieux et exsangue, c'est sa structure même qui paraît prête à s'effondrer, là, sur le parquet de ma cuisine, en ce dimanche matin baigné d'une clarté insolente, au top départ de ma vingt-cinquième année...
Colère, indignation, rancœur, toutes se pressent à ma porte, m'exhortent de le mettre à la rue sur le champ, de javelliser ce sol qu'il contamine avec ses histoires sordides de débauche et d'aiguilles. Mon instinct me dicte la fuite, l'urgence de quitter cette trajectoire suicidaire promise à une déroute imminente. Pourtant, mes pupilles font de la résistance. Elles se fixent sur le contour de sa mâchoire, sur le vacillement léger de ses doigts.
Et soudain, mon sens des réalités finit par mordre la poussière.
Parce que contempler James dans cet état, déconstruit, démuni, c'est assister au séisme muet d'un édifice que j'ai admiré, désiré, et même… espéré. Je ne fais pas face à un junkie sans nom, mais à l'homme dont j'ai appris par cœur la géographie du visage et les nuances de langage, dont j'ai collectionné les moindres sourires, les plus infimes silences, les éclats d'âme, les soupirs d'abandon. Le désarroi qu'il dégage se propage telle une onde de choc, traverse l'obstacle de l'îlot et vient s'écraser contre ma propre poitrine.
Mince... J'ai... j'ai une envie foooolle, quasi révoltante, de faire un pas vers lui. D'allonger la main et de lisser cette ride d'amertume entre ses sourcils. De lui décréter un cessez-le-feu, de clore définitivement le dossier « Addictions et Orgies », de… Oh oui, comme j'aimerais pouvoir effacer, d'un revers de manche, les séquelles de ce mois de destruction qui le dévastent.
Quelle absurdité, n'est-ce pas ? Occuper le siège de la magistrate tout en rêvant de devenir l'infirmière de son salut. Mon attachement pour lui est l'élément perturbateur que mon calcul de probabilités n'a pas su anticiper. Ma rage côtoie la stupeur, qui, elle-même, côtoie la nausée, voisine directe de l'humiliation, et pire encore, de la pitié, mais, la tristesse l'emporte. Je suis accablée par son déclin, par notre gâchis, par ce James architecte, visionnaire, désormais enseveli sous des tonnes de gravats.
Le calme habituel de ma cuisine se transforme en une force de pression qui m'asphyxie. Je devrais dire quelque chose de cinglant. Je devrais acter la rupture, poser le point final que la logique impose. Mais ma voix reste bloquée dans ma gorge, étouffée par cette tendresse résiduelle qui refuse de mourir.
Juste une minute. J’ai juste besoin d’une minute pour arbitrer la baston entre mon instinct de conservation et mon incapacité à décrocher d'un… d'une… lui…
Alors, je mobilise mes muscles, mais mon anatomie semble avoir soudainement acquis une gravité insoupçonnée. Terminés les piliers d'acier, mes jambes ne sont plus que des tiges tremblantes. Cette maudite attraction terrestre vient réclamer son dû. Je dois m'asseoir sans attendre, là, maintenant, avant que mes genoux ne percutent le parquet. Prendre place sur le tabouret d'en face ? Trop dur. Je tourne ainsi les talons et convoie péniblement mes guibolles désabusées jusqu’au salon. Le canapé paraît s'être exilé à l'aaaautre bout du monde, sur une île lointaine entourée de brouillard. Si je ne l'atteins pas dans les trois secondes, je finis étalée de tout mon long sur le tapis et… et, alors… alors les vannes vont s'ouvrir sous un déluge de larmes que même ma dignité ne saura éponger. Devant lui. Hors. De. Question. Sauve les apparences.
Arrivée au bord du refuge, je m'y échoue. L'échine calée contre mes coussins, je ferme les yeux, bloque ma respiration, à l'affût du moment où mon pouls cessera de résonner contre mes tempes. Fort heureusement, je sais qu'il ne s'agit pas d'une crise d’angoisse. Mon organisme garde les reçus de mes traumas, et là, entre le velours de l'assise et la fermeté de l'accoudoir, il vient de déterrer le dossier de mon baptême du feu : le corps-à-corps inaugural avec le néant. Juillet 2008. Port de Canet-en-Roussillon. Altitude : plus de 40 mètres, soit environ dix étages, autrement dit ula cime d'un très haut platane pour ceux qui n'ont pas l'œil urbain.
Mon aversion pour le vide et les manèges à sensations s'est gravée dans mes os lorsque j'avais sept ans. À l'époque, je croyais naïvement que mes chaussures possédaient un magnétisme secret qui me collerait indéfiniment à la roche, quoi qu'il arrive. Que l'existence était un terrain solide sur lequel on pouvait s'appuyer sans crainte. Que rien de ce qui était bâti en pierre ne pouvait jamais trahir ma confiance.
Où avais-je puisé cette foi en la pesanteur ? Va savoir. Était-ce l'écho de mon enfance passée entre les remparts d'un château centenaire, protégé par l'épaisseur des murs ancestraux ? Ou bien la résistance insolente de mon arbre généalogique, le spectacle de ces unions indéboulonnables autour de moi, cette suite ininterrompue de mariages de marbre qui me laissait imaginer que l'amour était une structure porteuse garantie ? C'était ma vérité, jusqu'à ce qu'un artifice forain ne vienne y glisser le premier doute. Car ni les bras de mon père, ni les chuchotements rassurants de ma mère, ni mes talismans de gamine n'ont pu me prémunir face à la paralysie du vide... Et ce ne sont certainement pas les têtes de vainqueurs des deux imbéciles qui me servent de fratrie — que je soupçonne d'avoir été conçu lors d'une éclipse de bienveillance parentale — trop occupés à guetter le moment précis où j'allais rendre mes churros et décorer le parquet de la nacelle, qui allaient m'aider à garder les pieds sur terre.
On m'avait propulsée dans une maudite corbeille en métal, avec pour promesse la splendeur azurée du littoral méditerranéen au coucher du soleil... Tu parles d'un cadeau ! Quel traquenard pour mes cellules ! Fiasco sur toute la ligne.
Sitôt l'ascension amorcée, au premier mètre de la verticalité, la panique a pris les commandes. Oui, oui, je suis le genre pour qui l'usage d'un marchepied relève déjà du sport extrême et de la mise en danger d'autrui… Ma cabane dans les arbres… était camouflée dans un buisson. L'acrobranche ? Un stage de torture sponsorisé par John Clayton III, alias Tarzan, pour humilier ceux et celles qui, comme moi, considèrent le niveau de la mer comme la seule altitude acceptable. Autant dire que ramoneuse-couvreuse, laveuse de carreaux sur gratte-ciel, trapéziste ou monitrice de parachutisme ont fini à la corbeille de mes ambitions de carrière bien avant mon premier doudou…
Bref. À bord de cette fameuse grande roue, le sol régressait avec une inertie sadique. Chaque détail, des cahutes à crêpes fumantes aux peluches géantes accrochées aux grillages, en passant par les files d'attente interminables et la chenille lente des voitures cherchant à se garer, puis en surplomb, les alignements de bungalows nichés sous les pins maritimes et le ruban pâle des plages qui se perdait dans la brume de chaleur, tout devenait minuscule, dérisoire. En théorie, le panorama aurait dû être époustouflant. Moi qui adore la mer, la voir sous ce jour s'est révélé être un vertige bleu d'une limpidité féroce, et j’ai même cru, pendant une fraction de seconde, ressentir un frisson de liberté. Une respiration. Puis tout a basculé.
J'étais pourtant entourée. Mais mes parents, tout à leur roucoulade conjugale vers les sommets, n'ont rien remarqué de leur fille en détresse. Les deux boulets génétiques qui me servent de frères, seulement houspillés à demi-mot, s'ingéniaient déjà à malmener l'armature, provoquant des tangages effroyables de notre cargaison d'insouciance, comme si nous n'étions pas suspendus à un fil de ferraille. Et le vide a cessé d'être un paysage pour devenir un gouffre affamé. Mon estomac a tenté un auto-étranglement, ce fameux bloc de plomb me tractant vers l’abîme. Mon cœur s’est mis à ruer contre mes côtes avec une telle violence, une telle frénésie, que j’ai craint qu'il n'explose, là, entre deux nuages. L'oxygène m'a manqué. Mes poumons, pourtant si dociles d’ordinaire, avaient brusquement oublié leur fonction première : se gonfler. L'univers se refermait sur moi, comme un piège de fer se resserrant sur sa proie.
Une terreur organique a envahi mes membres, me transformant en une statue de chair impuissante. À l'intérieur, mes pensées s'écrasaient les unes contre les autres dans un vacarme de fin du monde, toutes focalisées sur une seule obsession : ne pas tomber. J'avais envie de hurler, de supplier qu'on m'arrache à ce supplice, mais aucun son ne franchissait la barrière de mes dents broyées. Je n'ai pas — je ne pouvais pas décrocher une syllabe, même celle qui aurait dû être un appel au secours. Mes mains se sont soudées à la barre de sécurité, et j'ai comprimé, comprimé l'acier de toutes mes forces, les yeux écarquillés jusqu'à la brûlure. Une expression que mon malin de frangin Gabriel qualifiera plus tard de : « poisson-globe constipé ». Quelle plaie ce débile ! Je me moque, moi, de sa peur des aiguilles ? Oui. Carrément. Ce fier marin de poule mouillée est capable de braver des creux de trois mètres sur son catamaran sans ciller, mais il suffit qu'on lui parle de prise de sang pour qu'il devienne pâle comme un linge. Je préfère encore ma tête de poisson-globe suspendue au-dessus du vide à sa tête de déterré dès qu'il aperçoit un sparadrap. Après tout, avoir le vertige à cinquante mètres du sol est une preuve de lucidité qui a le mérite d'être spectaculaire ; s'évanouir devant un coton imbibé d'alcool est simplement pathétique, non ?
Bref. Reste que, c'est quand même ce « débile » qui, le premier, a arrêté de rire. Il a dû voir la vie quitter mes joues parce qu’il a délaissé le volant central pour s'écrier « Maman, checke Vicky ! ». La réalité a fini par percer leur conscience, bien évidemment. Ils ont tenté les mots doux, les « Respire, ma chérie » et les « Regarde-nous », mais le mal était fait : j’étais déjà prisonnière, enfermée dans une crise d'angoisse si vaste qu'elle aurait pu engloutir toute la station balnéaire.
Cerise sur le gâteau ? On n'interrompt pas une mécanique infernale lancée à pleine balle pour les beaux yeux d'une gamine de sept ans en train de se décomposer. Le business d'un parc d'attractions a ses priorités, et mon agonie personnelle ne figurait pas au programme des huit minutes réglementaires. Huit minutes. Au sol, le temps de manger une gaufre au Nutella. En altitude, une condamnation à perpétuité.
Il y avait cette sensation de durée dilatée, une distorsion de la réalité où chaque seconde s’étirait jusqu’à la déchirure. La grande roue ne se contentait pas de tourner ; elle m'entraînait dans une ronde infinie où chaque passage au zénith me rapprochait du saut de l'ange version serpillère. Le préposé aux tickets, minuscule en bas, apparemment animé d'une malveillance déguisée en zèle — et je rigole à peine en disant ça — nous renvoyait vers les cieux dès que l'espoir du bitume salvateur pointait. Encore et encore et encore. Enfin, juste quatre fois, paraît-il. Pour ma part, victime pas du tout consentante, je n’ai pas compté, je n'en avais pas la force ; j’ai subi. J’ai subi chaque grincement, chaque oscillation, chaque bouffée de vent marin qui s'engouffrait sous mes pieds, et les flonflons de fête, et les jingles électroniques, et les coups de klaxon, les bruits de lasers, le mélange de cris de joie — ou de peur ! — émanant des montagnes russes voisines, les éclats de rire des enfants, les harangues des forains, qui montait du sol et me narguait ! J’étais sur le point de mourir dans une kermesse, entourée de pêches aux canards et de gens qui mangeaient des barbes à papa. Quelle fin pathétique ! Oui, quoi ? J'avais sept ans : l'âge où l'on a parfaitement le droit de confondre un manège de plage avec le couloir de la mort sans qu'un adulte ne vienne nous parler de « sens des proportions ».
Quand l'hélice infernale a — Dieu merci — enfin daigné nous restituer au plancher des vaches, le soulagement n'est pas apparu tout de suite. À la place, il ne restait qu'une fatigue immense, un vide intérieur dévastateur. Un épuisement psychique qui m'a laissée tremblante, dépouillée de ma substance, incapable de desserrer mes poings, jusqu’à ce que le trajet du retour et la léthargie du sommeil n'arrachent ma reddition. Je n’y suis plus jamais remontée.
Mes paupières se soulèvent et l'architecture familière de mon salon évince les réminiscences lumineuses et vulgaires de ce souvenir d'enfance.
La douceur immobile de mon canapé me rassure, mais mes doigts, eux, restent verrouillés sur l'accoudoir, rejouant malgré moi la scène de l'acier agrippé. L'archive est classée, mais la leçon demeure : on ne m'y reprendra plus. Je refuserai tout vertige sous seule promesse du plus bel horizon.
Néanmoins, je ne peux nier l'évidence, la sensation de chute est bel et bien revenue. Elle ne provient pas de l'altitude, mais de l'autre côté de l'îlot central, où James attend que je décrète le sort de notre propre structure. C'est lui, ma grande roue. C'est lui, cet engrenage fascinant et terrifiant qui me fait perdre le sens de la gravité et abolit ma précieuse stabilité. Et le constat est sans appel : les rouages se sont enrayés, les fixations brisées, les boulons dévissés. Nous sommes suspendus au-dessus du vide lui et moi, sans filet, loin des échos de nos rires passés, livrés au sifflement sinistre du silence, au plus près du fracas qui s'annonce.
Je prends une profonde inspiration, rééduquant mon diaphragme à son rythme de croisière, cette fois-ci sans l'aide de personne. La gamine de sept ans a fini son tour de manège. La femme de vingt-cinq ans doit maintenant décider si elle descend de cette nacelle en ruine ou si elle parie ses dernières forces sur un miracle mécanique qui nous emmènerait au sommet.

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