19.2 * VICTORIA * LE SAUT À L'ÉLASTIQUE

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CHAPITRE 19.2

LE SAUT SANS ÉLASTIQUE


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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR

30.10.22

12 : 26


♪♫ ?? — ?? ♪♫



Le gel des ondes entre le salon et la cuisine a acquis cette densité particulière qu'on ne trouve qu'au bord des précipices. Ou... à quarante mètres de haut. Mais contrairement à mon enfance, j'ai appris à congédier la fatalité. À l'époque, j'étais une proie. Une petite proie à churros et barbe à papas. Désormais, si la terre doit céder, si ma chute se profile, ce sera sous mes conditions, selon mon timing. À force de surveiller l'abîme, ne finit-on pas par devenir soi-même une part du néant ? Ce renoncement m'est insupportable. La figuration n'est plus dans mes cordes et mon tempérament exige maintenant une exclusivité narrative.

Prenons mon acrophobie, par exemple. Il y a quelques années, j’ai décidé de tuer le mal dans l’œuf. Thérapie de choc : face-à-face impitoyable destiné à exorciser définitivement cette peur. C'est ainsi qu'à dix-neuf ans, au sommet de la grotte du Mas d’Azil, j'ai lié mes chevilles pour le grand saut, harnais homologué, assurance responsabilité civile à jour — sait-on jamais, si je venais à percuter une chauve-souris endémique en tombant, je tenais à ce que mon dossier soit impeccable.

Soixante-dix mètres de vide devant une voûte préhistorique, donc. Radical, oui, j'en conviens. Mais choisir une caverne ariégeoise pour tester sa résistance cardiaque et faire un audit de stress, c'est quand même plus chic que de pleurer dans l'ascenseur de verre des Galeries Lafayette, non ?

Oui, certes, force est de constater qu'entre mon trauma originel et ce gouffre, j'ai tout de même remporté quelques petites victoires tactiques, plus ou moins homériques, que j'aime qualifier de micro-concessions à la verticalité pour ne pas finir ma vie en mollusque de rez-de-chaussée : ascension héroïque d’escabeaux pour changer des ampoules, dépoussiérer le dessus du vaisselier de famille ou tringler mes rideaux . Traversée d'un pont de singe en colonie de vacances. Usage régulier d'un tabouret de bar — non sans une légère crispation des fessiers au passage. Hum, quoi d'autres ? … Franchissement tête haute des caillebotis métalliques des bouches de métro, sans dévier de ma trajectoire. Emprunt d'escaliers en spirales sans contremarches Oh et ma plus belle réussite : promenades — avec un s, messieurs, dames ! — en téléphérique, que ce soit au-dessus du Tage à Lisbonne, à bord de la cabine rouge de Barcelone, ou pour l'inauguration du Téléo du côté de la ville rose.

Pourtant, malgré ce palmarès de petite guerrière du quotidien, j'aspirais à une consécration absolue. Pour trucider une bonne fois pour toutes le spectre de la grande roue qui me hantait depuis petite, il me fallait une capitulation intentionnelle face à la pesanteur, une rupture de contrat avec la terre ferme, les pommes, Sir Isaac Newton et à sa loi de la gravité, d'où : le saut à l'élastique.

L'instant où j’ai basculé devant la gueule d'ombre azilienne restera à jamais gravé dans ma mémoire. J'ai laissé le vide m'avaler. Pendant ces quelques secondes de pur suspens, le vertige s'est cristallisé autour de ma dégringolade, l'éther est devenu matière solide, sifflant son secret à mes oreilles, alors que le vent cinglait mon visage d'une gifle rédemptrice. Plus qu'une simple chute, c’était une profession de foi brute, une démission volontaire de ma propre maîtrise. Le pied ! Et quel pied ! Perdre tout appui a été une détonation intérieure si forte, si terrifiante, que, sans rime ni raison, mes chaînes s'en sont vues brisées. Un paradoxe, mais qui m'a rendue à moi-même. Le prix de la liberté retrouvée. Contrairement à la prison métallique de ma septième année, la peur n'était plus une paralysie, mais un moteur. J'avais enfin le luxe de l'acceptation.

L’écho du vent ariégeois balaye enfin la quiétude du salon. La sensation de flottement persiste, mais elle a changé de nature : ce n'est plus le tangage d'une nacelle mal fixée, mais l'apesanteur de celle qui choisit son envol. Je redresse mon échine, vertèbre après vertèbre, avec cette rigidité électrique qui précédait mon basculement dans le noir du Mas d’Azil.

Pas la peine de regarder derrière moi. J'ai appris à identifier James rien qu’à la qualité de son silence, une signature acoustique des plus intéressantes, une fréquence propre et granuleuse qui emplit plus qu'elle n'isole. Notre parenthèse estivale m'a en outre permis d'archiver ses tics les plus infimes, du frottement de cordes vocales qui lui tient lieu de ponctuation, au pianotage de ses ongles, un rythme qui, ce matin toutefois, résonne de manière bien plus inquiétante dans mon dos. Ce tambourinement trahit-il simplement une fébrilité comportementale, comme je l'estimais ? Ou bien dois-je y percevoir une réplique spasmodique héritée de ses paradis artificiels ? Il me faudra lui poser la question...

Ma méticulosité dans l'observation ne s'est pas arrêtée à ses réflexes périphériques. J'ai, par exemple, également enregistré sa démarche, sa façon de se mouvoir, d'habiter l'espace. Rien d'extraordinaire en apparence, et pourtant, je distinguerais sa cadence au milieu du chahut d'une métropole inconnue — je prends les paris dessus. Certes James est pétri de secrets, dont certains m'échappent encore indéniablement. Une vraie poupée russe — et la dernière est souvent une version miniature de l'apocalypse… Mais James n'est pas qu'un assemblage de faux-semblants.

Derrière ses écrans de fumée, j'ai entraperçu son noyau d'authenticité, sa noblesse brute, une humanité qui résiste à l'effondrement. L'imposture cesse là où sa chair commence : dans la lumière indomptée de son regard, son souffle rauque à mon oreille, la fusion nocturne de nos peaux, moites et désespérées, soudées dans une promesse de non-retour, une promesse dont on ne ressort pas indemne.

Mais comment concilier cette ferveur avec l'inventaire sinistre qu'il a dressé de son existence ? Et encore... A-t-il réellement vidé le cache ? Je crains que non.

James a éparpillé les vestiges de sa vie comme un tas de cendres froides sur mon comptoir de cuisine : la drogue, le défilé de corps, cette désolation qui lui tenait lieu d'éthique. Il me l’a dit, les yeux dans les yeux. Son désir de reconstruction, de rédemption, à mes côtés, son déracinement pour Toulouse, ma ville, l'envie d'offrir à notre aventure de vacances une dimension durable dont je n'osais formuler le souhait avant la rupture de ligne définitive, tout se brouille. Ce sacrifice devrait me flatter, m'enchanter, me prouver son amour, n'est-ce pas ? Alors pourquoi ai-je l'impression de fouler un sol jonché de verre pilé ? Quête-t-il la réciprocité de mes sentiments pour en faire son... son bouclier anti-rechute ou un truc du genre ? Un patch affectif ? Un médicament de substitution ? Posologie : une Vic matin et soir jusqu'à guérison complète. Misère… L'édification d'un couple est-elle seulement possible sur un champ de bataille encore fumant ? Sûrement pas sans une escouade de déminage chevronnée. Ciel ! Et si... et si je n'étais rien de moins que la planche de Gericault d'un homme splendidement torturé, en route vers ses bas-fonds ? Je suis... je suis... perdue. Ou dans la mouise…

Ma tête basculée en arrière s'incruste dans le rembourrage, et mes yeux fusillent le plafond et son squat d'arachnide dans l'angle à la recherche d'une sortie de secours. Mes doigts remontent vers mon visage, pressent mes tempes juste avant l'irruption d'un bruit de gorge étouffé qui meure dans la pièce.

Tout est allé trop vite. L'audace, l'évidence, l'abandon... et maintenant ce passé...

Il m'offre son amour, mais en est-ce seulement ? Je ne peux pas être son infirmière de garde, vigilant ses pulsions, cautionnant sa morale, si ? Non, non. Je... je ne souhaite pas être celle qui sauve. Juste celle qu'on aime sans conditions de survie. Ma barre est-elle trop haut placée ? Vaine question : on ne réclame pas la légèreté à un homme qui vient de se briser à vos pieds. Autant demander à un trou noir de briller ! Trop tard pour l'insouciance, souffle ma lucidité. Le « sans conditions », avec lui, est un luxe déjà en voie d'extinction...

Et puis, par-dessus le marché, tombe l'insupportable : cette facilité avec laquelle il a couché ailleurs... Je peux envisager le bénéfice du doute pour cet accident inaugural sous GHB. Rien que l'évocation de cette substance, qui ne laisse aucune chance à la volonté, a agi comme une injection d'azote liquide dans mes veines : je n'en connais que trop bien le risque, pour avoir gardé l'empreinte de ce néant en moi et... D'ailleurs, l'idée qu'on ait abusé de sa vulnérabilité est une porte entrouverte que je m'efforce de ne pas claquer. J'espère qu'il a admis son statut de victime avant celui de coupable ? Bah, non. Tout porte à croire que James a préféré endosser la faute plutôt que la fragilité. N'est-ce pas le propre des écorchés, de s'enchaîner eux-mêmes au poteau d'exécution ? Là-aussi, ma propre histoire traîne ce nœud coulant...

Mais, bon, même en lui accordant ce sursis, celui-ci s'effondre face à son autre confession : l'entrée en matière a laissé place à une série d'écarts de conscience. Et ça, c'est tout à la fois une souillure et un suicide relationnel. Du beau boulot, James Cameron… L'amer constat s'impose : sa dépendance est-elle à ses yeux un passe-droit pour la trahison ? Je peux comprendre la déchéance, et même le sabotage et l'expiation, mais mon cœur de femme refuse d'absoudre un homme capable de s'égarer entre des cuisses inconnues, et d'ériger son errance en dommage collatéral. Jamais. Aucune réaction moléculaire ne justifie la démission de l'honneur et de la loyauté.

Alors, que faire ? Disséqué, déchargé, reporté... faut-il pour autant renoncer ? Purée... À force de chercher à analyser la trajectoire du boulet de canon, tu te l'es pris en pleine poire, Vicky ! Résultat : une migraine pulsatile et une vision du monde qui tangue dangereusement. De toute façon, obtenir les réponses à de tels séismes en quelques minutes est aussi illusoire que d’ambitionner vider l'océan à la petite cuillère. En plastique. Et cassée. On ne statue pas sur l'avenir d'un chemin à deux entre deux respirations. Tiens donc ? Et un « oui, je le veux », alors ? Roh la la... Je me fatigue toute seule... Non, je m'exaspère. Chassez le naturel, il revient au galop : mon cerveau, adepte du syllogisme invétéré, se prend pour le paradoxe de Zénon, tandis que mon instinct — en rode de mariée visiblement — se donne en spectacle sur un fil de fer. Focus.

J'ai besoin de temps. Du temps pour laisser la suie de ses aveux retomber, pour réfléchir, pour déterminer si ce qu'il m'offre est un horizon ou un billet pour l'enfer en première classe, champagne offert. Il me faut envisager mes options, passer mes propres envies au crible de cette réalité nouvelle, et surtout évaluer mes capacités. Ai-je l'envergure nécessaire pour assumer son passif sans hypothéquer notre futur ? Je n'ai aucune vocation de martyre, encore moins de thérapeute pour cœurs brisés. Pas de divan. Pas de patience. Pas ce matin. Moi aussi, j'ai mes failles. Moi aussi, j’attends un abri où poser mes certitudes, mettre mes peurs en sécurité et où mon chaos pourrait enfin débrayer.

Avec une lenteur de reptile, évitant le moindre frottement de tissu, je me contorsionne pour constater que le tabouret de l'îlot central est désert. James a migré. Évolution de l'espèce. Je le sais toujours là, pourtant. Son sillage de fer et de sel plane encore derrière moi. En pivotant davantage, j'aperçois sa haute stature barrant le reflet de la baie vitrée. Diable... Je... Il... Le galbe de ses épaules... Cette chute de reins phénoménale... Déloyal ! Scandaleux ! Mon indignation est au-delà du descriptible. Contre moi-même, s'entend. Lui, il se contente d'être un chef-d'œuvre d'insolence. À exposé dans une galerie d'art à l'autre bout du monde, pas devant mes rideaux en tissu jacquard.

Peut-on être plus à la dérive que moi ? Plus égarés que nous, ce matin ? J'ai tellement à demander. Tellement à lui dire. Tellement à comprendre. Sur lui. Sur nous. Si j'ai encore faim de ses réponses, c'est que nous ne sommes pas tout à fait de la poussière, n'est-ce pas ? Mais par où poursuivre ?

Un long soupir vide mes poumons de tout l'air de la matinée et je me recroqueville sur le velours tiédi de mon canapé. Jambes repliées, bras ceinturés : confinement corporel de sécurité pour empêcher une quelconque avancée spontanée sans mon aval. Car j'ai cette... cette envie dantesque de retourner au lit. Une pulsion de repli pour rembobiner le temps, effacer les cicatrices d'aujourd'hui et prétendre que le soleil ne s'est jamais levé. Tentation lâche, mais ô combien irrésistible ! Hélas, le bouton reset est une chimère... Technologie obsolète depuis la chute d'Adam. Pour regagner la géographie immorale de tes draps avec lui, tu serais réellement prête à infirmer les révélations faites ? Oui, si ça nous autorise encore à espérer...

Sa silhouette voûtée dans le noir, la brûlure de sa paume sur ma hanche, ce point de fusion où nos respirations s’honoraient. Le plaisir possède la vertu de l'épuration : sous l'assaut de son désir, je n'étais plus une femme qui doute, j'étais une terre conquise, vibrante, absolue. C'était une union sans rature, une conversation épidermique où le moindre soupir remplaçait avantageusement les serments les plus solennels. Mais est-ce assez ? Comment deux corps si accordés peuvent-ils ne pas être les fondations d'un avenir possible ? Parce que la peau ment avec un talent fou. Cette harmonie nocturne est une imposture face à la liste de ses dérives. Vouloir refaire l'amour, c'est choisir le déni plutôt que la réalité, préférer l'asphyxie douce de la couette à l'air vif de la solitude... Je desserre l'étreinte de mes bras. C’est décidé : je ne me laisserai pas étouffer par le souvenir de notre abandon alors que son âme est en pleine décomposition. Vade retro, beau ténébreux.

Je reporte. Je reporte non par faiblesse, mais parce que je refuse de décréter sur les décombres d'une nuit qui me hante encore. Sur ce, mon mutisme dépose les armes.

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