19.4 * VICTORIA * LE SCEAU DE L'OUTRAGE
CHAPITRE 19.4
LE SCEAU DE L'OUTRAGE
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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR
30.10.22
12 : 36
♪♫ NE ME QUITTE PAS — JACQUES BREL ♪♫
Un silence sépulcral nous enveloppe, seulement troublé par la rumeur de nos respirations, accordées malgré nous dans le ressentiment. Son ultimatum nu, brutal, me prend en otage. James n'est-il pas en train de cyniquement convertir son instabilité en un levier pour m'extorquer un engagement dont on n'a pas encore borné les contours ? Si. Oh que si ! Quel égoïsme ! Un égoïsme aussi terrifiant que… sublime. Cet homme représente un absolu que ma raison m'interdit d'accepter. Il est la houle, là où je suis la plage. Impulsion, là où je n’aspire qu'à la mesure. Monsieur ne fait pas dans la dentelle, il fait dans le cataclysme. Il ne veut pas m'effleurer, il veut m'éroder, grain par grain. Mince, mon goût pour l'harmonie et mon besoin de proportions justes connaît un revers plutôt violent... Mais quand l'océan dévore le rivage, le chaos et l'ordre ne s'épousent-ils pas ? Haaaaan ! Ma conscience vient de poser un genou à terre. Elle me supplie de capituler, de me lancer, de l'aimer sans obstacle et advienne que pourra. Non, je... je... Ce pont de bienveillance que j'essayais de bâtir entre nous, il l'a réduit en poussière de pierre, ne laissant que le vide sous mes pieds. Et mes résolutions vacillent... Alors, non ! Merci pour l'ascenseur, mais non !
Zuuuut ! Je reconnais ce creux dans mes entrailles : c'est le même qui me glace le sang face au vertige, celui qui, d'ordinaire, me fait reculer, et non sauter. Mais sous son regard, ce réflexe s'inverse, se mue en une pulsion électrique. James est en amour ce que le Mas d'Azil était à ma peur des hauteurs : un précipice polarisant qui rend la chute plus désirable que la géométrie des angles morts. Je suis à deux doigts de troquer ma sécurité contre le feu de joie qu'il allume en moi comme un défi. Et au diable ma tempérance ! De toute façon, sans lui dans ma vie, je suis déjà au fond de l'eau, à chercher ses mains.... N'est-ce pas ça l'amour, une déraison ? Je dresse des donjons de principes, mais s'il savait combien je rêve de m'enfoncer dans ses ténèbres... De devenir l'ombre de son ombre, sa Juliette, sa Perséphone. Attention, que l’on ne s’y méprenne pas : je n’ai aucun attrait pour la douleur. Ses démons peuvent bien bramer dans ses veines, je n'ai jamais craint l'obscurité. Je ne renoncerai pas à l'amour par peur, seulement par dignité. J'aimerais les yeux ouverts, et si, d'aventure, je consentais à plonger dans sa noirceur, je ne me résoudrais jamais à y ramper. Je serai la torche de sa perte, pas le paillasson qui la subit.
Je ravale ce tournis tentateur qui m’incite à l’abandon et cloisonne ma poitrine. Que mon cœur sombre, s'il le souhaite, ma voix, elle, doit demeurer insubmersible. Je sais pertinemment à qui j'ai affaire : James cherchera à utiliser la moindre de mes incertitudes pour asseoir son désistement. Si je lui montre mon désarroi, je lui offre sur un plateau d'argent le rôle du sacrifié qui part « pour mon bien ». Han-han. Pas question de lui mâcher le travail.
Face à ses hésitations et sa peur panique de nous anéantir trop tôt, je lui opposerai une assurance mâtinée d'arrogance. Je jouerai les piliers inébranlables, même si, à l'intérieur, je ne suis rien de moins qu'un château de cartes. Pour l'obliger à résister, je dois lui prouver que je suis de taille à encaisser. Quant à déterminer si ma configuration interne ne se désintégrera pas au premier impact — car le risque d'implosion existe, je n'ignore pas mes failles — c'est une éventualité que je laisse volontiers à l'étude ultérieure du sinistre. Soit je donne le change, soit tout s'écroule ce matin, donc... À nous deux, James Cameron. Que le meilleur bluffeur gagne, et espérons qu'il ait horreur de perdre !
Le menton haut, les idées claires, je tranche dans le vif :
— Si tu es vraiment de bonne foi, si tu as la moindre once de respect pour ce qu'on a vécu, reconnais mon droit à disposer de moi-même et de choisir. Ne préside pas de mon destin à ma place. Et...
J'avale ma salive avec effort, mes billes encastrées dans son miroir d'âme, traquant une lueur d'intelligence dans son entêtement. Je sens que tout bascule ici et maintenant, alors j'enchaîne, implacable :
— Et si tu franchis cette ligne, si ta vision de l'amour consiste à m'ôter mon libre arbitre, notre histoire s'arrête avant d'avoir réellement commencé. Je n'appartiens à personne, James. Pas même à tes bonnes intentions.
Un pli amer déforme ses lèvres, puis il émet un râle de gorge en fixant le plafond.
— Aye, effectivement... l'incompatibilité débute là, dans ce cas. Parce que dans mon monde, Victoria, s'aimer, c'est s'appartenir. Comme la terre appartient à la pluie. Ou le feu, au bois. L'ombre, à la lumière.
Ses mots flottent dans l'air, monstrueux de possessivité et pourtant d'une sincérité qui me garrote le souffle, avant même que je puisse imaginer une riposte.
Son regard s'attarde, pesant et sombre, puis il conclut d'un ton d'outre-tombe.
— Puisque ton indépendance passe avant tout, garde-la. Elle te tiendra chaud la nuit.
Sitôt sa messe dite, il se détourne, son épaule effleurent lourdement la mienne au passage. Son départ s'accompagne d'un sillage boréal, d'un parfum de défaite et d'une douleur sourde entre mes côtes, une douleur telle, qu'elle m'oppresse les poumons. Je manque de suffoquer sous son mépris, mais parviens à sortir mes griffes une ultime fois :
— Comme tes virées nocturnes t'ont réchauffé, c'est ça ? Je préfère encore la solitude de mon lit vide au carnet de bal de ta famine charnelle. Contrairement à toi, j'ai l'élégance de ne coucher qu'avec des gens dont l'identité n'est pas un bingo. Je me respecte assez pour m'interdire de brader mon corps à des inconnus de passage !
L'atmosphère se cristallise aussitôt. Je devine son arrêt dans mon dos avant même de le constater. Le fauve a fait demi-tour. Lorsque je fais volte-face, je le découvre au seuil du vestibule, une main agrippée au linteau, à moitié dans l'ombre, statuesque et spectral. Ses yeux réduits à deux fentes d'acier me considèrent durement quelques secondes, jusqu'à ce que d'une voix dépourvue d'émotion, il écorche l'instant :
— Je ne couche pas, Victoria. Je baise.
Évidemment, espèce d'idiote ! Monsieur le pragmatique du bas-ventre — enchantée ! — baise. Et diablement bien, de surcroit, tu ne trouves pas ? Scottish touch, je suppose.
— Quel sens de la nuance, James ! Merci pour cette mise au point linguistique. J'ai omis de feuilleter l'encyclopédie du vice au petit-déjeuner.
Je devrais peut-être tenir un registre ? Créer un inventaire ? Niveau d'implication émotionnelle : zéro. Performance technique : irréprochable, même avec 3 grammes dans le sang...
Peut-être se rend-il compte de la réverbération de sa parole. Peut-être que le poids de sa propre brutalité le surprend à son tour. Je vois ses pupilles s'agrandir, puis se voiler de repentir. Ses lèvres s'entrouvrent, probablement pour tenter de cimenter la brèche.
— Victoria, je... pardonne-moi, mes mots ont dépassé ma pensée. Je ne cherchai pas à–
Ma paume se dresse entre nous et ce barrage dérisoire suffit néanmoins à étouffer ses remords dans l'œuf. James hoquette et... la ferme.
Chapeau, Victoria ! Quel flair légendaire ! Tu as cru à la magie quand il n'était question que d'engrenages. Tu as lu de l'attachement dans ses beaux yeux bleus alors qu'il ne faisait que reconstituer son capital de testostérone entre deux séances de voltige sans lendemain. Et maintenant, quoi ? Tu vas lui demander sa grille tarifaire ? Solliciter une carte de fidélité pour services rendus à la petite provinciale égarée que tu es ? Est-ce que tu fournis le formulaire de satisfaction après la prestation ? J'aurais deux ou trois remarques sur la gestion de fin de contrat. Hélas… le sarcasme ne protège de rien...
Pitoyable. Je suis pitoyable de rester là, à disséquer son dédain quand, lui, assassine notre histoire d'une simple saillie de trottoir... La claque est si violente que j'ai l'impression de m'écrouler de l'intérieur. Tout ce que je vois, c'est sa bouche impertinente, organe de l'outrage, qui évacue l'aveu, gomme le poids de son « je t'aime », pour ne laisser place qu'à la crudité nue et sale du verbe.
Comment peut-il m'inclure, même par omission, dans cette catégorie ? Parce que dans ma tête, James, ce qui se passe entre nous est affaire d'âme. J’ai connu le bruit des corps et la grisaille des draps froissés. Je sais ce que c'est que de se perdre sans se trouver, mais avec toi... Avec toi, chaque frisson semblait dicté par une force qui nous dépassait. J'avais enfin cessé de compter les battements de mon cœur pour n'écouter que le tien et maintenant, j'ai envie de le vomir : il est trop lourd de toi pour que je puisse continuer à le porter sans trébucher. T'entendre cracher sur cet idéal m'incite à me... à m'exfolier la peau pour effacer chaque endroit où tes mains ont osé me faire croire à l'éternité !
Bien sûr que ce type baise ! Qu'il consomme ! Qu'il ne s'embarrasse pas de sentiments ! Et toi, pauvre fille, tu voulais jouer au fleuret moucheté face à un barbare qui manie la hache ? Ah-ah ! Te voilà avertie : cible la sensibilité de l'homme, réveille la violence des bas instincts. Alors, nous ne sommes que des machines biologiques ? Des esclaves programmés pour la collision ? Bien. Puisque c'est le terrain qu'il choisit, je l'y rejoindrai. Je me dégoûte, j'ai honte de moi, mais derrière mon éducation sans faille, il y a une furie qui gronde. Il veut de la pulsion ? Je vais lui en donner. Il peut bien s'offrir à la terre entière, il ne parviendra jamais à réduire ce que nous sommes à une simple mécanique. Jamais.
Finies les réflexions. Mon corps s'émancipe de ma conscience. Une seule direction subsiste : cette chaleur écossaise que je maudis autant que je la désire. Mon armature vole en éclats, le séisme prend le relais. Conquérante et déterminée, je franchis le Rubicon, me précipite sur lui, reprends possession de sa lande brûlée. Je vais lui tatouer mon nom dans les poumons à s'en étouffer.
Mes paumes se referment sur sa mâchoire, un contact fiévreux dicté par une détresse sans nom. J'écrase mes lèvres sur les siennes. Oubliée la douceur, c'est un baiser de guerre, détonant, ravageur. Mes ongles cisaillent son cuir chevelu, s'enracinent derrière sa nuque pour fusionner avec ses nerfs et sa peau. Mon dessein est clair : qu'il se frotte à l'ouragan qu'il a déchaîné dans mon sang ! Il faut qu'il sente, jusque dans ses tripes, que je suis bien plus qu'une variable dans ses paramètres de toxico. Bien plus qu'une distraction passagère entre deux crises pour peupler ses moments de sobriété.
Ne me range parmi tes erreurs de parcours. Interdis-toi ce mensonge. Appelle-moi « obsession ». Nomme-moi ton « échec magnifique ». Je serais l'unique certitude capable de t'effrayer au milieu de ton chaos habituel, la seule faille dans ton armure de déni. Regarde-moi. Retiens ce goût de sel et de fureur sur ta langue. Emporte-le comme une condamnation éternelle, comme une marque au fer rouge que ni le temps, ni tes doses, ni tes fuites ne parviendront à effacer.
Mais James se minéralise. Pire que de la résistance : l'absence. Ses bras pendent le long de son corps, inertes. Deux colonnes de granit qui font barrage à mon élan. Plus rien ne brûle en lui. Sa bouche, si volcanique, ressemble à du marbre froid. Du marbre de tombeau. Il ne m'accorde pas l'ombre d'une calorie de réponse. Je m'escrime, en vain. Je m'épuise seule contre son étanchéité de coffre-fort. Je m'acharne. Rien. L'homme est bien là, occupe l'espace, mais son esprit a déjà battu en retraite.
Une rage toxique m'envahit. Un venin de feu s'élève de mon ventre vers mes lèvres. Je m'écarte de ce bloc de glace, furieusement. Mon souffle est court, mon cœur au bord de l'explosion. Ce vide qu'il m'oppose me suffoque. Je le pousse de toutes mes forces. Il recule à peine. Ma conscience n'a pas le temps d'intercepter le geste : ma main abat sa foudre sur sa joue. La percussion s'imprime dans l'air. Une gifle tragique. Une gifle pour chaque silence, chaque mensonge, chaque dose. Chaque « baise ». Une gifle pour nous deux.
Rideau. Mon éducation, ma patience, mes espoirs... tout gît au sol, éparpillé entre nos pieds. À bout de nerfs et d'oxygène, je guette le réveil du prédateur, appréhendant l'extermination de mes illusions sur-le-champ. Oh, il va se manifester, je le tiens pour caution. On ne tarte pas l'orage sans s'attendre au tonnerre. Dans l'hypothèse où je respire encore demain, faites-moi penser à rayer définitivement les Highlanders de ma liste : promis, la prochaine fois, je me tournerai vers un gestionnaire de patrimoine ou un bibliothécaire, l'intégrité de mes paumes me remerciera.
Le sifflement de la gifle s'éteint, laissant place au bourdonnement de mon sang dans mes oreilles. James ne bouge pas. Sa joue marque déjà le rouge de ma colère, mais son regard reste ce désert d'acier. J'ai frappé un spectre.

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