20.1 * VICTORIA * L'ORIGINAL SANS ADDICTIFS
CHAPITRE 20.1
L'ORIGINAL SANS ADDICTIFS
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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR
30.10.22
12 : 38
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Un lamento bestial l'extrait brusquement de sa torpeur. Ses mains me coffrent, me broient les côtes, m'architecturent de force à sa propre anatomie. En moins de temps qu'il n'en faut pour dire « Fuis ! », James investit mes lèvres, dévalise mon oxygène et toute velléité de recul. Le verrou de sa mâchoire lâche enfin et pas pour tempêter ou minauder, non, du tout : pour m'aspirer l'âme, ni plus ni moins ! Une soudure de précision qui transforme l'écho de ma gifle en un brasier sans retour. Mon vernis de respectabilité, dont les derniers fragments tenaient à peine suite à mon coup de sang, vient de se jeter dans les flammes en jubilant d'extase ! James murmure un « Och, lass » contre ma bouche, un souffle de terre et de soufre qui achève de me consumer. Plombs sautés. Allez, quitte à ce que le moteur explose, autant passer la cinquième : feu à volonté !
Bras autour de son cou, bassin pressé à ses hanches, je réplique par une hâte qui me dépossède de moi-même. La cible — en l'occurrence, moi — devient projectile. S’il pensait m’intimider par cette soudaine mutinerie, il se trompe de victime. Chaque empreinte de sa fermeté sur mon flanc ou ma nuque est un argument de plus en faveur de ma victoire : il a faim, et je savoure d'être son unique subsistance.
Mon entrain le foudroie-t-il ? La mesure, trop vaste pour mes instruments de perception habituels, m'échappe. Toujours est-il qu'à l'issue de seulement vingt secondes de charge, vingt secondes de matraquage salivaire et autres joyeusetés digitales, la bête en lui s'enraye subitement. Ses gestes perdent de leur superbe avant de se figer tout à fait. Nos bouches se séparent dans une apnée commune, et l’agresseur s'efface derrière un homme dévasté par l'impact. Mais, au lieu de croiser le fer de nos pupilles, James part nicher son nez au creux de mon épaule.
Son accent roulant surgit et son haleine brûlante raye ma peau lorsqu'il incante :
— Tell me tae stop, mo ghràidh...
Qu'on arrête ?! L'est fou, ou bien ?!
— Non.
Ferme et définitif. On va continue. Et on va même continuer jusqu'à ce que nos ADN s'hybrident par thermofriction, qu'on invente une nouvelle religion à la gloire de ce moment, ou jusqu'à ce que Roselyne et André, les pépé-mémé du rez-de-chaussée, appellent la brigade des mœurs pour attentat à la pudeur sonore par résonance acoustique et excès de vitesse biologique… Encore que… un bon syrah des Corbières et un pot de pâté maison suffiraient probablement à obtenir leur silence, voire leur bénédiction.
— Can ye see ? I'm sinkin'. Push me away, love.[1]
Il coule ? Parfait. Je serai l'eau qui l'étouffe et l'ancre de sa perte. On apprendra à respirer avec l'océan dans les poumons, James. Ou on se brisera ensemble. Point barre.
J’ignore sa supplication. Mes mains délaissent sa nuque et remontent décrisper ses mâchoires. Je le rapatrie dans mon champ de vision et l'oblige à braver le bûcher de notre parallaxe, ici, maintenant, dans la lumière crue de midi. Une éternité de deux secondes ruisselle avant que, de mon vouloir, je l'inonde de résolution pour mieux l'embarquer dans le sillage de ma propre soif, scellant notre débâcle par une jonction qui ne tolère aucune clause de sortie. Je le tire vers mes lèvres et l'asservis au courant haute tension qui nous consume.
Embrasse-moi, James ! Oublie-toi en moi ! Sens la flamme se propager, et comprends que chaque pore de ma peau est en train de réécrire ton code génétique. Je vais t'injecter mon essence dans les veines jusqu'à ce que ton sang ne batte plus qu'à mon rythme. Je vais t'infliger un face-à-face si intense que tu ne pourras plus jamais croiser un miroir sans y subir mon reflet. Tes virées nocturnes ? De la poussière sur le prisme d'un incendie. Du bruit blanc. Je serais ton échec et mat en trois mouvements. Ta fin de partie. Peut-être la démence me guette-t-elle dans l'obscurité de cette matinée, mais si nous devons nous désintégrer en plein jour, je m'assurerai que tu emportes ma marque jusque dans la moelle de tes os.
Ma bouche fusille son déni, mon corps offre un front ouvert à ses paumes. Je n'attends que l'excès, le boire comme s'il était ma dernière bonbonne d’air pur à vie. Nulle galanterie, nulle « politesse-édulcorée-pour-Highlander-en-crise ». Seulement la collision sidérale de deux soleils noirs s'entrechoquant pour arracher une étincelle à leurs noyaux glacés. Petit à petit, je disparais sous l'envergure de son torse, proie consentante de ces ailes de passion qui se referment sur moi pour mieux m'engloutir. Ses lèvres ne réceptionnent plus, elles dévorent, télescopant nos souffles et nos gencives dans une lutte chargée d'un goût de métal et de peine refoulée.
Face à sa sauvagerie, je mute. Je deviens ce venin qui lui remonte aux tempes pour le saturer, le parasiter. Mes ongles ruinent son équilibre. Je l'emboutis, m'enroule autour de lui façon arc de plasma. Nos corps ? Une tectonique des plaques en pleine dérive, s'écrasant l'un contre l'autre pour forcer la lave à perforer le permafrost de nos egos. Et cette pression... Dieu, cette pression anatomique, mes terminaisons nerveuses la convoitent avec une telle violence ! L'instant où ses muscles ne seront plus seulement un rempart, mais un lest salvateur, me tient en joue.
Ainsi, pour Monsieur, il ne s'agit que de sexe ? Il veut consommer ? Jouer au client ? Assez de cette langue de bois, de ce cloaque de faux-semblants et d'ultimatums ! Place à la réverbération des membranes et à la révolte des fibres. Qu'il fasse de sa peau tannée par le vent du Nord l'interprète de sa vérité ! Puisqu'il se cantonne à sa « baise », j'opposerai à sa géométrie sommaire une sédition sensorielle capable de raser les derniers retranchements de sa doublure à la Superman.
Sans plus attendre, je saisis son visage, mes pouces écrasant ses pommettes pour arrimer nos yeux. Fixation d'objectif. S'il cligne, il a perdu.
— Compare encore une fois ce qu'on vit à tes passes de trottoir, James Cameron, et je te jure que je te fais regretter d'avoir une bouche pour nous salir !
Ma menace claque entre nous, plus électrique que l'air de cet appart. Menton haut, je le défie de répliquer, ce qu'il ne fait pas. Bien. Sous ma paume, ancrée à son sternum, je déchiffre la pulsation de son agonie. Son cœur galopant, éperdu, bien plus loquace que le mutisme de glace qui le pétrifiait plus tôt, ne sait pas mentir : il tambourine sa défaite et, j'ose espérer, m'invoque en secret. Moi, et nulle autre. Nulle ombre. Nulle interférence. Je compte bien démanteler cet homme, pièce par pièce et que chaque atome de sa mémoire conserve mon passage comme une morsure par le givre.
Poings serrés dans le revers de sa veste, je l'aimante à mes lèvres par l'empire de ma volonté. Et l'assaut se poursuit. Mes doigts dégagent son col, délogent sa chemise, s'implantent dans sa charpente pour tâter le pouls du rebelle sous le blindage, à même la peau. Une peau hypnotisante, un territoire d'ambre et de sel que mes ongles inventorient. De la dureté de ses pectoraux, à la ligne de vie de ses abdos, chaque fibre tressaute sous mes sillons. Quelles fondations splendides, soupirent mes synapses… Sous ma pulpe, je n'ignore rien de la rugosité de sa cicatrice, ce grain abîmé lu et approuvé des nuits durant sans jamais m'en lasser. Je l'honore d'une caresse lente avant d'aller enrober la saillie de ses hanches et d'oser, enfin, une incursion vers le bombé de son fessier. Encore faudrait-il que ce pantalon déguerpisse fissa pour me laisser le champ libre !
De son côté, James est tout aussi proactif : il encaisse et donne au centuple. Ses paumes, vastes et calleuses, se verrouillent à la base de mes reins pour y diffuser leur incendie. Il me renverse, m'immobilise dans un corps-à-corps qui interdit la marche arrière, sangle la rondeur de mon derrière pour me plaquer contre... son érection ! Oh mon Dieu ! L’évidence me percute avec une force d’arrêt qui sidère mon maintien. Je m'arrache à sa bouche, non par choix, mais parce que mes poumons viennent de se mettre en grève. Mes yeux traquent les siens dans un brouillard de haute fréquence ; je suis une particule affolée dans l'accélérateur de son désir... Qu'il me prenne là, sur ce parquet, sans préambule, sans civilité ! Je veux l'invasion totale. Je veux sentir son sexe pulser en moi jusqu'à la syncope, que le poids de sa stature de bronze m'écrase contre le monde, que la violence de notre fusion atomise ce qui reste de ma raison.
— Peu m'importe, James... Je me moque de celles qui t'ont eu avant moi, pourvu que je sois ta dernière.
Mince... Mais… mais… je.... L'aveu a giclé hors de ma gorge en une seule expiration. Mon filtre intérieur a dû sauter, griller par la surtension ambiante. J'ai parlé. À voix haute. Enfin non, j'ai pas juste « parlé », j'ai brisé le sceau de mon besoin d'exclusivité ! Pauvre gourde ! Regarde comme il te regarde ! T'aurais dû t'arracher la langue, la croquer, l'avaler… non, hein ?
James accuse le coup, les maxillaires crispés, le buste raidi comme s'il attendait l'impact d'une balle en plein sternum. Son souffle se fragmente, ses pupilles dilatées par un afflux massif d'adrénaline cristalissent sa stupeur et ses mains ne bougent plus. Il me dévisage avec cette stupéfaction de mineur enseveli qui voit enfin une lucarne d'azur, incapable de déterminer si la lumière le sauvera ou l'aveuglera.
— Ye mea...
Il tente de formuler quelque chose, échoue. Eh bah tant mieux ! Il me faut impérativement colmater la faille, avant qu'il n'autopsie ma phrase, qui, ne nous le cachons pas, empeste l'absolution générale avant même que j'aie pu lui faire payer ses crimes de guerres….
Quoi de mieux que le désir pour abrutiser un homme ? Je le bâillonne — à moins que ce ne soit moi ? oui définitivement moi ! — et charge ma langue de le noyer sous un déluge de caresses buccales digne de la mousson du siècle sur un terrain sec. Légitime défense intellectuelle. Ma manière à moi de lui signifier : « Mon cœur vient de se suicider, fais battre le reste. »
Débusque-moi sous mes couches de prudence, dussent l'humiliation ou le plaisir me terrasser. Moi, je ne te laisserai aucun repli obscur, aucune perfusion d'oubli, en sa version chimique ou charnelle, derrière lesquels te barricader désormais. Je te mettrai à nu : agis de même avec moi et vois. Vois combien je ne souhaite plus rien endiguer. Réalise, au milieu de ce chaos de respirations hachées, que ce que nous sommes évince toutes tes lois de junkie en cavale. Point de luxure ici, mais l'assassinat du détachement par la puissance brute de notre communion électrique.
À défaut de pouvoir lire dans ses pensées buguées, je fouille sa peau. Quittons le terrain de la morale pour celui, plus féroce, des cinq sens. Je cherche, en pure perte, le goût de son odyssée sordide, de ses veines de cristal et ses loteries de draps. Seuls le tabac froid, le sel et cet arrière-goût de pierre chauffée — et ne me dites pas que les cailloux n'ont pas de saveur ! — me servent d'antidote. James fleure bon juillet, et puis, ironiquement, la nursery. Je soupçonne l'homme d'avoir pactisé avec mon gel douche ce matin. D'ailleurs, mon huile lavante n'a jamais dompté un territoire si rocailleux qu'aujourd'hui ! Traitresse !
Zéro trace de paradis artificiel, zéro parfum de transaction. Moi qui le salive, langue contre langue, je ne perçois que lui. Ma perquisition sensorielle est un échec. Mon corps ne palpe que de l'organique. Je rouvre les yeux en urgence pour vérifier la marque de fabrique. C’est bien James Cameron. L’original, exempt d'additifs ou de conservateurs, et sa réalité me saute à la gorge avec une impudence qui rend toute analyse superflue. Dommage pour mes préjugés, ils auraient fait un excellent rempart... Il y a dix minutes...

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