20.2 * VICTORIA *ALTITUDE DE PERDITION

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CHAPITRE 20.2

ALTITUDE DE PERDITION


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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR

30.10.22

12 : 46


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La terre ferme m'ennuie — manière élégante de dire que l'interstice infime entre nos anatomies me torture tellement que je ne me sens plus capable de me retenir de lui bondir dessus. À mon tour de dessiner les plans. Je brise l'équilibre, me hisse à sa hauteur, fléchis les genoux et... Ah, brave homme ! L'aviateur en lui a lu l’intention dans la détente de mes tendons avant mon décollage. Une barre de muscles me cueille au bas des reins pour précipiter ma montée vers son buste. Il me soulève d'un seul bras, m'acculant à sa stature jusqu'à ce que nos visages soient à la même altitude de perdition. Splendide. J'aime quand sa nature d'Highlander prend les commandes de la manœuvre.

À voir l'alliage de fièvre et de possession qui durcit ses traits et cette docilité fauve, je devine qu'il se gargarise de ma charge autant que j'apprécie son concours. Sans hésiter, il nous entraîne vers la cloison mitoyenne, m'y cale. Je m'imbrique à sa carrure, jambes cadenassées à sa taille, dos droit. Le mur est froid. James est un brasier. Je suis le steack entre le congélo et la poêle. Quelle cuisson d'enfer !

Un commentaire sur le manque flagrant de capitonnage ? Visiblement, Monsieur a des goûts de siège de forteresse et une allergie sévère au mobilier de plaisance. Le confort d'un matelas ? La mollesse du canapé ? L'incidence stratégique du plan de travail, à la limite ? Trop policé pour mon amant. M'en plaindre ? L'abordage contre une paroi ? Pas nouveau et pas proscrit. De toute façon, l'offensive en perspective n'augure rien de douillet ni d'opportun. Elle sera abrasive, faite de points ruptures, de résistances, de lombaires en purée et, franchement ? Cette cinétique de l'urgence en plein milieu de ma cuisine, l'érotisme de la verticalité, nos corps transformés en une colonne de mercure prête à pulvériser le cadran ? Ce bras de fer anatomique me galvanise à m'en filer le tournis.

Dans notre position de combat actuelle, où chaque vecteur nous est hostile, James sera mon guerrier et moi, sa chute libre. Quelle symétrie parfaite que ce vol stationnaire : il soutient le poids de mon existence, et moi, je plombe la sienne. S'il voulait que je le repousse, il vient de nous en ôter les moyens physiques et j'adhère à sa configuration avec délectation. Sauf s'il choisit précisément cet instant pour mimer l'arrestation d'un hors-la-loi pris en flagrant délit.... Un petit « haut les mains ! » et mes fesses partent saluer le parquet d'un peu trop prêt... Un coccyx fêlé ? Pas vraiment le genre de programme prévu ce dimanche, l'ostéopathe. J'aspire plutôt à un garde-à-vous en béton armé qu'un accident de travail non assuré. Heureusement, au vu de l'étau de sa charpente, James ne semble pas d'humeur à la comédie de saloon. Néanmoins, précautionneuse par nature, je noue mes chevilles du mieux possible derrière ses reins.

Puisque nous sommes amarrés à double tour, passons aux choses sérieuses. Ses mains ont tout loisir de me parcourir, les miennes de le dévêtir. D’ailleurs, si sa veste et sa chemise pouvaient avoir l'obligeance de se faire la malle aussi vite que mon gilet — lequel a déjà déclaré forfait pour s'échouer piteusement autour de mes coudes — on économiserait un temps précieux. Chaque coton entre nous est une insulte à l'immédiateté de mon besoin. Hop : session évacuation du surplus ! Je veux sa peau.

Dans un bruissement de soie et de laine, les barrières textiles capitulent les unes après les autres. La fébrilité rend nos gestes gauches. Nos doigts s'emmêlent dans les boutonnières, butent sur les manchettes, sacrifient leur précision sur l'autel de la précipitation pour déshabiller l'obstacle. Grrrrr, si ce machin ne cède pas séance tenante, je le finis aux dents ! J'ai un mal fou à le dénuder tant nos bouches nous accaparent. Quand elles ne sont pas soudées dans un souffle lapidaire, elles entreprennnent leur razzia, arpentent chaque centimètre carré de peau disponible, happent férocement le creux d'une clavicule, bombardent l'arrondi d'une mâchoire, embrassent le haut d'une tempe. Pur festin de naufragés, désordonné et affamé.

La chemise s'ouvre enfin, mais, en conquérant dénué de scrupules, James court-circuite mon euphorie par une attaque immédiate. Il s'empare des bretelles de mon top, et d'une traction assurée, m'en déleste jusqu'à la saignée des bras. La seconde suivante, un frisson de fraîcheur balaye mon épiderme, puis l'incendie illico sous le contact raptace de sa main de fer. Mon sein exposé subit le pétrissage possessif d'un homme qui fracture sa retenue. Ce poinçonnage de ses doigts me foudroie si bien que me voilà contrainte d'étouffer mon exclamation en plantant allègrement mes dents dans son épaule. Au moins, bouche pleine, je m’interdis toute sortie de route verbale, c'est déjà ça. Bien plus digne que de lui avouer qu’il est en train de me réduire en miettes...

Hélas, d'anticipation, le système disjoncte. 1 pour l'Écossais. 0 pour le buffet de survie. Ma diversion par les crocs n'opère pas. Mes cuisses démissionnaires se desserrent, mon verrouillage faiblit et la gravité reprend ses droits sur mes hanches. Oh non ! Non, non, non ! Liquéfaction des appuis ! Quand soudain, l'autorité d'un bon coup de reins harponne ma dégringolade. James, mon extracteur de cris, car comme de bien entendu, mes cordes vocales ont fuité par les coutures dans les aigus dès que mes gonds ont lâché, me remonte de force, plus haut encore, tandis que mes coudes, mes braves coudes — uniques rescapés de ma garde en déroute — couronnent son cou.

No let-up, lass… souffle-t-il.

Cou tendu en arrière, James, dont le menton fait désormais face à mes lèvres, m'adresse un regard sardonique, une lueur de « Je te tiens, tu me tiens » parfaitement solvable. Apparemment, mon bourreau a décidé de racheter ma faillite personnelle rubis sur l'ongle, et vu la poigne, il ne compte pas me laisser le moindre délai de paiement. Car ce réajustement à la volée nous a suturé davantage, me jetant en pâture à son appétit de loup. Adieu, derniers millimètres de sécurité ! Mon buste se cambre, dégagé, et sa tête plonge, impérieuse, vers la naissance de ma gorge. Sa barbe de trois jours est un papier de verre délicieusement punitif qui me hérisse jusqu'aux orteils. Monsieur pique, Monsieur gratte, et Monsieur me rend absolument, incontestablement, inévitablement folle. Note mentale : investir dans un cactus écossais de variété Jamesus Lochaberensis. Il parait qu'il fait sensation dans les salons, chambres ou murs de cuisine.

Mais, il y a pire. Bien, bien pire... Dans cette suspension forcée, je reçois le manifeste éloquent du désir de mon partenaire, qui, s'il n'est plus un mystère, revendique désormais bibliquement sa place contre mon intimité. Non, je n'ai rien oublié du protocole. Inutile de klaxonner, on vous entend d'ici ! Cette pression, couplée à la vibration de cuivre de sa poitrine et son souffle érigé en clameur qui vampirise mon champ auditif, achève ma déroute. S’il poursuit sa pérégrination et que ses lèvres s’attaquent à mes tétons avec le même zèle, j'expulserai un cri capable de défenestrer la discrétion. Tant pis pour le voisinage !

Sitôt pensée, sitôt regrettée : la vision se concrétise dans la seconde... Bien évidemment qu'il s'y précipite, exauçant mes craintes au mépris de tout moratoire ! Main en coupe sous le galbe de mon sein, sa langue circonscrit sa cible. Ma réserve se voit jetée aux orties par son impatience. Pétard ! S'il testait ma résistance, il vient de l'irradier au lance-flammes. Est-ce que je grogne ? Est-ce que je feule ? Je l'ignore, je m'en contrefiche et mon sang-froid part se dorer la pilule aux Maldives. Perdue pour la cause, je m’immobilise dans une expectative survolté, simple conductrice de ce plaisir qui me traverse sans rencontrer d'opposition. Je vais prendre, je vais tout prendre, et avec un enthousiasme qui frise l'indignité la plus totale.

Mes paumes épinglent ses joues pour que mes lèvres capturent sa bouche et absorbent le tonnerre de sa gorge. Ce baiser n’a plus rien d’une invitation et tout d’une réquisition. Je me cambre, provoque une friction lascive de nos reliefs pelviens. Entre deux halètements, je bredouille des lambeaux de phrases, des débris de mots, son prénom. Ses vêtements me gênent. « Enlève ça », je m'entends lui commander. Il s'exécute avec une confusion de pillard, libère le passage pour mieux s'acharner sur ma clavicule. Sa langue et ses dents dessinent un atlas ardent sur mon épiderme tandis que je m'use contre lui. Chaque morsure est une nouvelle frontière qu'il annexe sans demander mon reste. Nos mouvements s'accélèrent, dévastateurs, d'autant plus que désormais, j'étudie son modelé à vif, griffe ses épaules, son dos et son torse nus affranchis de toute entrave. Sentir sa musculature glisser et se tendre sous la pulpe de mes doigts est une torture délicieuse. Je m'agrippe à ses bras comme à des leviers d'acier, fascinée par cette force qui s'articule contre moi, avec moi, pour moi, et bientôt, en moi.

Je veux sa peau, toute sa peau, et je la veux maintenant ! Mes paumes quittent ses deltoïdes pour s'aventurer plus bas. Mais...Zut, à la fin, oh ! Entre la pression de mon bassin, l'angle et... Arghh !

Soupir d'anthologie.

— Jem, je n'y arrive pas...

Son buste ondule, confirmant son hilarité. Si ma détresse logistique l'amuse, il est servi ! Mon démon arrogant ne prend même pas la peine de me répondre. En dix secondes montre au poignet, avec une désinvolture au parfum d'affront, il faufile sa main entre nos ventres et vandalise boucle, bouton, braguette. Le triple B de la carapace textile ? Envolé ! Je l'observe faire, fascinée, spectatrice de sa propre mise à nu. Eh beh, dis donc ! Monsieur est manifestement un habitué des extractions en milieu hostile... Un talent pareil : louche ou don du ciel ? En vrai… cette aisance barbare me rend encore plus... fébrile. Et puis, quelle extraction ! Oh my God…

Inspection de sa puissance à la verticale → Soubresauts cardiaques → Coup d'œil à son air de César écossais → Retour à la source → Saltos avant, saltos arrière. Le chassé-croisé des certitudes. Euh, au fait... de quoi se réjouit-il au juste ? Est-ce simplement l'autosatisfaction d'un propriétaire devant son domaine si bien irrigué, qui attend des applaudissements pour la rectitude du monument, voire un arc de triomphe entre mon frigo et l'évier, peut-être ?! Est-il en train de décerner une médaille d'honneur à son propre entrejambe ? « Contemple mon œuvre et prosterne-toi, femme », c'est ça ? Ou est-ce le bonheur tout bête d'être enfin là, contre moi, sans filtre et sans coton ? Oui, on va valider l'hypothèse de la joie brute. Quoique… Qu’il jubile, qu’il trône, qu’il parade : de toute façon, je suis déjà à sa merci.

Je remonte le long de son torse jusqu'à son visage. Et là, je le vois, ce rictus canaille, 50% de « Je t'ai eue », 50% « Je suis à toi ». Mélange explosif pour mon petit cœur. Mon Jem. Il est là, sous l'armure. Les souvenirs de l'été me submergent. Ici dans cette même cuisine, sous ce même regard, contre ce même corps et ce profil guerrier, qui me détaille avec une faim qui n'a d'égale que sa tendresse. Il a dit qu’il m’aimait. Il a besoin de moi. Je suis sa jetée, il est ma tempête. J'adore son sourire. Dommage, il s'évanouit déjà dans la gravité…

Ma faute. Ma faute exclusive. Ma main a pris son autonomie de gestion et s’est refermée, sans préavis, sur l’acier pulsant de son envie. James bascule la tête en arrière dans un craquement de cervicales. Son sifflement de blessure exquise est la plus belle des musiques d'alcôve. Ses doigts s'enfoncent, oppresseurs, dans la chair de mes cuisses. Je le tiens. Je l’enserre. Mon poing est le seul coupable de son ébranlement. Mais l’est-il vraiment ? Non. Complice, tout au plus, de l’incendie qui ravage la pièce. Ou tout bonnement exécuteur testamentaire d’une volonté qu'on maitrise à peine.

Lorsqu’il redresse la nuque, ses iris sont des coulées de diamant bleu. Il ancre son front contre le mien, loge sa paume derrière mon crâne pendant que la mienne, pèlerine, abandonne la poigne pour la caresse. Un roulis lent et fluide, une exploration méthodique qui fait frémir sa carcasse de granit.

Mo chridhe... I’m fair panted for ye, ken ?[1]

Et alors que je m'apprêtais à valider sa confidence d'une signature labiale irrévocable, le silence de la cuisine est littéralement pulvérisé. Un carillon numérique, joyeux et imbécile, explose à quelques mètres de nous. Mon téléphone, délaissé sur la table basse, hurle à la mort en nous vomissant ses ondes hertziennes. Sérieux ? James se raidit, je vibre en impact, les nerfs en pelote. Cet appareil mérite de finir dans un mixeur, en mode smoothie électronique. Quelqu'un, quelque part, a décidé que son urgence à deux balles justifiait ce coïtus interruptus par satellite. Je vais tuer ce quelqu'un.


[1] Mon amour, je crève d'envie de toi, tu sais ?

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