20.3 * VICTORIA * L'OURS ET LA CABINE TÉLÉPHONIQUE
CHAPITRE 20.3
L'OURS ET LA CABINE TÉLÉPHONIQUE
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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR
30.10.22
12 : 47
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Les pensées brouillées par cette intrusion intempestive, je cherche son regard : le dépit y sature l'iris. Mon Highlander ? Intérieurement : une machine dont on aurait coupé l'alimentation. Extérieurement, Dieu merci, son cerveau archaïque opère en toute autonomie, de sorte que ses muscles ne flanchent pas et continuent de faire barrage à la pesanteur, sécurisant ma verticalité contre le mur.
Néanmoins, le parasitage sonore crispe ses traits et creuse entre ses sourcils un sillon de frustration palpable, double organique de ma propre zizanie interne. Véritable cas de conscience qu'est cette expression, à la fois, d'une contrariété évidente, logique, mais aussi tapissée de l'appréhension muette de celui qui sent le fil du moment s'effilocher. Voir ce pilier vaciller sur la crête du doute me bouleverse. Ne t'inquiète pas, James. Personne ne nous tirera d'ici, pas même le ciel s'il décidait de nous tomber sur la tête.
Déjà, au sud, l’armistice n’est plus à l’ordre du jour. Ma main, agissant en cellule dormante, entretient une pression délicieusement autoritaire autour de son sexe. Cette poussée de vie, coincée dans notre étau ventral, fait de la résistance contre la persécution de la puce numérique. Mes lèvres s’entrouvrent, prêtes à expulser un « oust » contre le perturbateur et à jurer à James que ce signal n'a aucun droit de cité dans notre épicentre charnel. Si c'est un téléconseiller pour me vendre un forfait fibre ou une isolation à un euro, je certifie que je retrouve l'adresse du centre de démarchage et que j'y mets le feu. Mais... mon amant me devance. Ses prunelles me scannent à la vitesse grand V, pistent probablement la moindre séquelle de raison, la moindre tentation de « faire bonne figure » et de décrocher. Il flaire le danger : que la Saint Clair, proprette et conditionnée, ne revienne aux commandes pour saboter le moment. Purée, James, regarde où je te tiens et dis-moi si j'ai l'air de vouloir servir du thé ! Pas aujourd'hui. Pas alors que nos anatomies, à l'article de l'emboîtement, se devinent.
Sa voix tombe, un grognement de basse fréquence qui fait trémuler mes os :
— Dinna answer, Victoria...
Son souffle, chargé de cette ivresse écossaise, meurt contre ma bouche.
— J'en avais pas l'intention, notifiè-je, pile au moment où la sonnerie s'interrompt enfin.
La fin de l'alerte purge la tension accumulée. Je poursuis ma stimulation manuelle. En réponse, James lâche un râle de plaisir qui nappe mon entrejambe et relance la cadence de mes va-et-vient. Sa paume masse ma base crânienne, sa langue suçote ma carotide et... Bon sang de bonsoir de mes deux ! Je vais retrouver le propriétaire de ce numéro et lui enfoncer son smartphone si profond dans l'œsophage, qu'il pourra uploader ses repas en 5G ! Le répit aura duré une minute : l'engin, possédé par le démon du binaire, traversé par une épilepsie de quartz, transforme ma cuisine en standard pour harceleur compulsif.
Ma tête heurte le plâtre tandis qu'un soupir écrasant s'échappe de mes poumons. James suspend ses gestes, nous redresse, puis lorgne vers l'ingérence avec la fixité d'un prédateur prêt à bondir.
Ma paume libre s'élève, part encadrer sa joue, l'oblige à revenir vers moi. Nos regards se verrouillent, otages d'un duel oculaire qui brave la torture des bips. À chaque vibration supplémentaire, ma poitrine s'emballe, oppressée par une excitation sans borne. Au premier signe d'extinction du signal, je pousse mon dos contre la paroi pour me cabrer, faufile tant bien que mal sa verge le long de ma cuisse, l'escorte sous la coupe évasée de mon short, puis, sous l'échancrure moins lâche de ma culotte, gigote à demi, ajuste et... l'accueille d'un coup de reins qui nous cloue l'un à l'autre dans l'absolu. Encastrée dans sa verticalité, j'expire de contentement en nouant mes coudes à sa nuque. James a cette expression de pur ravissement, un masque de plaisir si brut qu'il me donne le vertige, me confirmant que je suis désormais son seul horizon. Ses yeux cobalt se voilent d'une gratitude muette qui me chamboule bien plus que n'importe quelle déclaration, n'importe quel « je t'aime ». C'est ça, pour moi, faire l'amour : ce moment où deux êtres se reconnaissent au-delà des mots, s'épousent sans le verbe.
— Oh, Vi...
Ce n'est qu'un murmure, mais il fait vibrer ma cage thoracique. Ses mains descendent pour se glisser sous mes fesses, me soulèvent de quelques centimètres pour caler ma cambrure contre son membre. Il nous ancre, son bassin blindé au mien, avant de fixer mes billes avec une intensité ravageuse :
— Guide us, love... I’ve got ye.[1]
Eh ben non ! Raté ! Pas de guidage. Pas de pilotage. Pas de décollage. Tu parles d'un voyage ! Le cosmos nous refuse l'accès à l'orgasme, voilà, c'est dit !
Driiiiiiiiiing ! Driiiiiiiiing !
— Vicky ?! Ouvre-moi, la marmotte ! Faut que je récupère ma valise !
Driiiiiiing !
— Vicky ?! Debout !
Misère… Lauriane… La valise… La valise !
« Faudra que je passe récupérer la valise avant de partir. Sûrement vers midi » m'a-t-elle glissé d'un ton complice cette nuit, exprès pour me permettre de ramener mon invité de dernière minute à la maison… Le « midi » en question vient de sonner à la porte avec la subtilité d'une alarme incendie ! Le forfait « intimité » a expiré, Victoria… Peux pas y échapper…
— James, je dois…
Pas besoin de finir ma phrase. James se retire, non sans une grimace de volcan éteint à coup de seau d'eau. Chaude. Je déplie mes jambes, coulisse le long de son corps jusqu'à ce que mes talons percutent le parquet froid.
Je m’arrache à son contact et m'éloigne d'un pas. Mes muscles, encore vibrants, protestent, leur équilibre précaire manque de me faire fléchir. Dans le flou de ma vision latérale, et parce que je me dois de remonter mes bretelles pour effacer les preuves de l'ensauvagement avant d'aller ouvrir, j'aperçois James qui s'occupe de sa propre urgence textile, remisant sa virilité dans son pantalon tout en zippant sa braguette d'un geste sec.
— J’arrive, Lauri ! Deux secondes ! signifiè-je à travers ma porte d'une voix voilée de cuivre, en atteignant le vestibule.
— Ah ! C'est pas trop tôt ! Tu dormais ? Pourquoi tu ne répondais pas au téléphone ? Je t'appelle depuis cinq minutes au moins !
Ah. Quelle tragédie ! J'étais à deux doigts de lancer un contrat sur le tête du crétin — ou plutôt, de la crétine — qui s'acharnait sur mon portable. J'avais même déjà choisi la pelle pour l'enterrer. Ma cousine préférée, vraiment ? Me voilà bien embêtée : trucider une membre de sa famille pour une sombre histoire de privation sexuelle, ça ferait un désordre épouvantable au prochain Noël. La chanceuse vient d'éviter le bûcher pour une simple question de partage de chromosomes. Remercie la génétique du miracle ! Ou le miracle de la génétique…
J'ouvre.
— Bonjour, ma Vicky !
Lauriane déboule telle une bourrasque, m'écrabouillant dans une accolade parfumée à la vanille stressée, son œil de lynx déjà accaparé à détailler ma tenue.
— Ah, mais t’es encore en pyjama ! Je t’ai vraiment tirée du lit ? Ma pauvre, excuse-moi, mais c'est l'enfer dehors. On était en double file et un débilos s’est mis à klaxonner, alors Cam s’est rabattu devant un garage pour ne pas bloquer la rue...
Elle trace droit vers la chambre, son débit frôlant l'asphyxie. Je lui emboîte le pas, pendant qu’elle continue de soliloquer :
— Comme je connais ton code, je suis montée direct. Camille et Flora attendent en bas... J'ai émergé dans un état ! Je te dis pas. Les amoureux aussi ont eu du mal à s'extraire du matelas. Au moins ce coup-ci, je suis plus fraîche que toi, Vivi ! T'as vu tes cheveux ? On te croirait rescapée d'un combat à mains nues contre un ours dans une cabine téléphonique. Remarque, l'ours avait l'air d'avoir de sacrés arguments, vu le débraillé de ta tignasse...
Un ours... Oui… Des Highlands.
Je laisse ma cousine déverser son monologue en mode bruit de fond, trop occupée à chasser l'image des griffes dudit ours sur ma peau nue…
Dans l'embrasure du séjour, je capte le grizzly adossé aux plaques de cuisson, regard sombre, visage concentré. Il a d'ors déjà ramassé ses fringues, jeté sa veste sur une chaise, quasi reboutonné sa chemise. Je referme moi-même les pans de mon gilet et croise les bras sous ma poitrine. Il fait froid, non ? En vérité, je ne saurais dire si mon appartement était une glacière de base ou si c'est la perte de ma proximité immédiate avec une fournaise écossaise qui me donne l'impression d'être exilée en Sibérie. Bref. Lauriane va percuter dans 5, 4, 3, 2, 1... La roue de son énorme valise chicote une dernière fois avant que ma cousine ne s'immobilise. James la toise du haut de sa stature de granit et lâche un « Aye » trainant super mégasexy. Elle, stoppée net avec son sac de voyage qui menace de basculer de son épaule, le fixe avec les mirettes d'une touriste croisant le monstre du Loch Ness. L'est si repoussant que ça, mon Highlander ? Surtout avec sa petite fossette crocraquante et ses avant-bras saillants et cette mèche mordorée qui lui balafre le front et… Suffit, Victoria ! Cesse de lister ses attributs ou tu vas te retrouver à tresser des couronnes de lauriers autour de son… Oh, chuttt, cervelle de moineau !
La bouche de Lolo forme un « O » parfait avant de décoincer ses rails mentaux :
— Ah ! Mais salut ! J’avais complètement zappé que… tu étais là ! Finalement, vous étiez déjà debout ? Ça sent bon le café par ici ! Il ne vous resterait pas une petite tasse pour moi, par hasard ? Bien dormi tous les deux ?
Elle sourit comme si elle n'était pas en train de marcher sur les décombres de notre libido. Son regard pétille d'une curiosité que j'ambitionne de décapiter si jamais.
James parle avant moi :
— Aye, pas assez en ce qui concerne ta cousine... et moi non plus, de toute évidence. On a fait du moka, je te sers ?
Et le voilà qui s'empare des rênes de l'opération caféinée d'un geste sûr. Il ouvre le placard au-dessus du grille-pain — loupé, c'est celui des assiettes — se ravise et finit par trouver son bonheur avec un flegme olympien. Son intuition remonte en flèche lorsqu'il débusque les cuillères dans le tiroir de gauche du premier coup. Bah, mon ami, manquerait plus que tu te mettes à siffler du folklore écossais !
Tout affairé à sa tâche, il ne remarque pas — miracle de cécité sélective ! — le ballet de pantomines ridicules qui se joue dans son dos. Lauriane sombre dans l'hystérie contemplative. Profitant de ce qu'il manipule la Balietti, les sourcils haussés jusqu'à la racine de ses cheveux, elle me fait des hochements de menton directionnels vers son postérieur — enfin, je crois... À moins qu'elle ne tente de guider un Béluga en perdition — c'est-à-dire : moi — vers la piste d'atterrissage la plus périlleuse et addictive qui soit… Bref. Je lui renvoie un roulement d'yeux désespéré. Hélas, ma chère cousine semble avoir passé trop de temps sous l'influence radioactive de Leslie… Elle se met à dessiner un V évocateur dans le vide avant de joindre ses paumes en une prière dirigée vers le septième ciel. J'hallucine... Des actions de grâce, carrément ? Et une lecture des évangiles selon Saint-Muscle, tant qu'à y être !? Je lui adresse un regard de glace, mais elle persiste, la de Marsenault ! Les deux index collés, elle les frictionne l'un sur l'autre pour imiter un rapprochement charnel et ponctue son « explication de texte » par une révérence imaginaire, façon « chapeau bas ». Les dents serrées, je lui fais un signe de gorge tranchée pour qu'elle cesse ses pitreries, mais Lauri enchaîne avec un geste d'éventage affligé, simulant une bouffée de chaleur ménopausique précoce, pâmée d'une main posée sur le front. Pure allégorie de l'évanouissement. Quel fléau, cette fille ! Je pince les lèvres, secoue la tête avec une vigueur de métronome, mais elle finit par lever un pouce enthousiaste, l'air de valider l'investiture du Highlander. Highlander qui se retourne prestement, tasse fumante tendue en offrande à ma cousine bien-aimée — mais bientôt morte...
— Du sucre ?
— C'est très aimable, merci. Un, s'il te plait.
James galope directement vers le pot en céramique. Bon, n'allez pas croire qu'il possède un radar à saccharose ou un sixième sens de domesticité écossaise : difficile de se tromper quand le mot « SUCRE » vous hurle dessus en lettres capitales. Pour le coup, même un aveugle au milieu d'un smog de Skye aurait trouvé la cible d'emblée.
— J'espère que Vicky t'a pas trop fait de bleus au moral... ou ailleurs. Elle a une fâcheuse tendance à se réveiller de mauvais poil...
Quelle vipère ! Elle m'affuble d'une étiquette de furie chroniquement insatisfaite devant un des rares spécimens ayant survécu à mon humeur matinale depuis le Pléistocène. Un mot de plus et je raye son nom de mon héritage affectif avec un cutter.
Sans se départir de son sourire de conspiratrice, elle laisse glisser son sac de voyage qui s'écrase lourdement sur ses propres pieds. Puis elle s'empare de la tasse présentée par un James aux petits oignons avec une dévotion de communiante et sirote le nectar noir, les yeux ancrés dans ceux du sphinx du Lochaber, comme pour y lire la suite du menu.
Au fait… à voir ce déploiement de prévenance, je me demande si Monsieur n'est pas en train de tenter une opération de séduction massive sur un éminent membre de la lignée Saint-Clair. Un plan de conquête par infiltration caféinée, en somme. S’il s’imagine qu'amadouer ma cousine lui donne un sauf-conduit pour mes quartiers audois… Bon, force est d’admettre que sa stratégie de diplomatie ancillaire semble d’une efficacité redoutable sur ma Lolo, eu égard l'expression de béatitude impérieuse qui vient de balayer sa frimousse dès la première lampée.
Le charmeur de serpents attrape mon regard, fourre ses mains dans ses poches, peinard, et daigne enfin répondre :
— C’est cool de t'en soucier, mais Vi pourrait me passer à tabac que je reviendrais quand même lui préparer son petit-déj demain.
Oh. Adorable. Trop trop mignon. Traîtresse de gravité ! Mon cœur vient de faire un triple axel arrière dans ma poitrine et je n'ai plus aucune répartie.
— Dans ce cas, prends soin d'elle, conclut Lauriane, érigeant James au rang de gardien de mon temple.
Son fameux « oui » caverneux remonte de sa trachée pour confirmer l'accord. Je pensais qu’il en resterait là, drapé dans sa taciturnité de guerrier celte, mais James me prend de court en ajoutant, malicieux :
— Tant qu'elle voudra de moi dans sa cuisine et seulement à condition qu'elle renonce à tout jamais à ses capsules industrielles de flotte pigmentée.
Il me jette un regard en coin, mi-figue mi-raisin, soulignant son mépris total pour mon équipement électroménager.
Lauriane répond par un petit rire fugace, conquise.
— Rend-toi compte, Vi, décrète-t-elle en liquidant sa dose, tu t'es dégoté un mec prêt à affronter tes foudres au saut du lit pour quelques grains de café. Bon, tu perds le contrôle de ta cuisine au passage, mais vu le capitaine, je te déconseille de porter plainte. Espérons que tu négocieras mieux tes positions dans la chambre à coucher.
Sur ce, elle me délègue sa relique en faïence, me lance un clin d'œil qui en dit long sur ma rougeur épidermique galopante, et treuille son sac à dos avec une énergie retrouvée.
James, dont la galanterie s'avère aussi inébranlable que ses principes sur l'arabica, fait un pas en avant. Son indéfectible raclement de gorge résonne à nouveau, plus léger cette fois, alors qu'il se propose en interceptant la lanière du bagage de Lauriane.
— Donne-moi ça. Vu ce que ta cousine me prépare comme « négociations », j'ai besoin de m'échauffer les muscles.
Euh... Il y a cinq minutes à peine, contre ma magnifique cloison mitoyenne, tes « muscles » avaient l'air redoutablement alertes, non ? Et si ma mémoire est bonne, mes « négociations » ne semblaient pas franchement te déplaire quand tu avais les doigts moulés à mes cuisses. Mais je décide de ne rien relever. Nous autres, les Saint-Clair, réservons le huis clos aux tractations les plus... charnelles.
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Résumé manquant

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