20.4 * VICTORIA * SEXY SHERPA ET LE MATOU SUICIDAIRE
CHAPITRE 20.4
SEXY SHERPA ET LE MATOU SUICIDAIRE
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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR
30.10.22
12 : 59
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Lauriane s'en va comme elle est venue : avec un tonus débordant et communicatif. Elle a mangé du lion, ce matin, ou bien ? À vrai dire, j'ai rarement vu ma cousine aussi pimpante. On est à des lieux de la version d'hier, qui oscillait entre une humeur morose et un abattement plutôt tristoune. Visiblement, la perspective de ces quelques jours de vacances en famille semble avoir réparé son moral en un temps record. Finie la nébuleuse mentale : elle trépigne et je la rejoins là-dessus. L'appel du château et l'idée de retrouver tout notre petit monde m'aiguillonnent déjà l'esprit. Un break champêtre, loin du bitume, me fera le plus grand bien. Sans mentionner notre expédition côtière prévue jeudi. J'ai déjà l'air salin dans les narines et des frétillements plein les neurones !
James, en pleine audition pour le rôle d'écuyer royal — Haaaan ! vous savez à qui il me fait penser ? Rien à voir, hein. Enfin, si : Heath Ledger, dans Chevalier ! Bref, James joue les porteurs de palace avec une facilité déconcertante et un brio indéniable. Il manœuvre la grosse valise d'une main, le sac à dos calé sur l'épaule opposée, et malgré ce chargement digne d'une traversée des Andes, il conserve une allure folle. Sa chemise ne fronce même pas ! On croirait une pub pour un parfum dont le slogan serait : « L’effort ? Connais pas ».
Nous dévalons l'unique étage pour rallier le rez-de-jardin. Le crissement sec du gravier sous nos pas lance notre sprint thermique vers la voiture. Parce que, oui, il caille. Je regrette aussitôt mon look « pas-le-temps-de-chipoter ». Le vent d'octobre s'amuse à faire le recensement de mes pores, histoire de me rappeler que le calendrier n'est pas une option, et transforme ma peau en relief montagneux. Passé le 21 septembre, porter un short devient un pari stupide que l'automne gagne par K.O, moi je vous le dis ! Ou alors, je serais la seule Toulousaine à posséder des membres inférieurs en cristal de Bohême… Quoi qu'il en soit, je frissonne de tout mon long en défilant devant les carrosseries alignées, de ma Nini dorée jusqu'à l'Audi rouge clinquante d'Isla. Une réapparition que je n'aurais jamais cru revoir garée par ici, moi qui avais déjà archivé ce véhicule — surtout le pilote — au rayon de mes désenchantements...
Juste avant le portail, un assaillant à quatre pattes surgit de nulle part pour troubler notre marche. Kit Kat, le matou tigré du quartier — aussi appelé Pistache, Pompon ou Pique-Assiette — s'offre une petite poussée de témérité gratuite en venant slalomer dangereusement entre nos pieds, ignorant superbement le risque de se manger un direct de cuir taille 45 en pleine truffe ou d'être catapulté par un coup de valise malencontreux. Les quarante-huit kilos de bagage manquent de faire trébucher mon Highlander, mais il se rétablit vite fait bien fait avec une souplesse de... félin, pendant que j'évacue la bestiale présence du passage. J'entre le code puis m'adosse au fer forgé et sécurise le périmètre pour ma cousine, James et son barda, la boule de poil indocile prisonnière de mes bras. Monsieur le Sherpa sexy nous gratifie, Kit Kat et moi d'un regard en biais, savourant visiblement sa victoire sur ce chat suicidaire. Le « même pas mal » gravé sur ses lèvres me fige une seconde, le temps d'un battement de cils lourd de sens. C'est bref, c'est piquant, et ça me rappelle très très bien où nous en étions avant d'être interrompus. J'en pleurerais si ce sous-entendu limpide ne valait pas toutes les promesses de match retour une fois les invités évacués. Je m'en mords la lèvre. Est-ce mal de jubiler d'avance ainsi ? Sans doute. Et alors ?
Le cœur plein de dérapage contrôlé, j'adresse un clin d'œil mental à mon captil à moustaches : « Grrrraou, il est à croquer, on est d'accord ? Limite, j'en prendrais bien un bol entier de ce sourire tous les matins au petit-déjeuner, pas toi ? » Je libère le fauve, lequel, bien sûr, dénigre d'un balancier de queue mes hormones en ébullition. Eh oui, son truc, ce sont les croquettes au saumon et les restes de jambons, moyennant un ou deux mulots par-ci par-là, des gratouilles sous le menton et des bagarres de gouttières, pas des épaules de dieux grecs et des Highlanders en kilt, potiche !
À quelques mètres de la grille, une Hyundai bleue électrique irradie sous la lumière du jour. Les portières s'ouvrent sur un Camille ronchonnant qui semble maudire l'existence même du midi avec ses lunettes de soleil à bout de nez, et une Flora arborant des cernes si démentiels qu’elles mériteraient d'être exposées au musée des nuits bien trop courtes. Tu les as vues, les tiennes ? Non ? Bah, tais-toi.
Les paluches viriles se serrent entre les deux hommes tandis que le coffre, ouvert dans un élan d'espoir, voit la candidature de l'imposante valise immédiatement disqualifiée d'un simple coup d'œil. Le sac à dos finit par s'y nicher, non sans quelques grognements mécaniques. Quant à l'enclume à roulettes, elle rejoint la banquette arrière.
Pendant que la logistique s'agence, j’écrase mes joues glacées contre celles de la conductrice, laquelle paraît immunisée contre la piqûre de l'automne, contrairement à moi qui suis littéralement morte de froid. Je jurerais que mon sang a la consistance d'un granité ! Je pivote ensuite vers mon meilleur ami d'enfance pour le saluer. Malgré ses verres fumés et sa posture de zombie, Camille affiche un regain de vitalité louche. Lunettes abaissées, ses pupilles font des allers-retours d'inspecteur de travaux finis entre James et moi, traquant le moindre indice de ce qui a pu se passer depuis qu'ils nous ont déposés.
« Quoi ? » hurlent mes prunelles en fusillant sa mine entendue. « Rien, rien... » me répondent sa tête dodelinante et ses lèvres pincées... Cesse d'analyser ma vie alors que tu n'as même pas désaoulé de ta nuit, gros balourd ! Mouais. Vu le topo, il ne va pas lui falloir dix minutes pour trouver le moyen de balancer mon « Écossais surprise » à mes frangins avant même mon débarquement dans deux jours. Je devine d'avance la batterie de questions intrusives et le ton moqueur de mes frères à notre sujet. Non pas qu'ils s'intéressent particulièrement à l'état de mon petit cœur, ce serait trop beau ; non, eux, ce qu'ils guettent, c'est l'odeur du sang. Ils font ça pour la castagne, le sport, la saine tradition de la tatane fraternelle et le plaisir de tester les côtes du nouveau venu lors d'un « amical » qui terminera forcément en mêlée générale.
Mon premier namoureux par exemple, Fred, en avait fait les frais à l'époque du lycée : Bastien l'avait coincé entre deux bâtiments pour lui expliciter les différentes manières de faire disparaître un corps — maudit soit ce Dexter ! — s'il lui prenait l'envie de me faire verser une seule larme. Il a déménagé au Brésil, vous vous souvenez ? Bon, d'accord, il n’existe strictement aucune corrélation entre ces deux événements. Aucun rapport de cause à effet. C’est le hasard, le destin, la vie, quoi ! Et je me remémore aussi le premier séjour de Mathieu au domaine d'Aygue-Blanche. Gab et Bastos avaient décrété que pour sortir avec leur sœur fallait d'abord réussir un pseudotest de résistance aux chocs, car, soi-disant, je cite : « ma fréquentation prolongée entraîne des traumatismes crâniens irréversibles. » Ledit test a bizarrement consisté à servir de punching-ball humain lors d'une initiation au rugby improvisée en bord de piscine. En revanche, bon courage pour tenter le plaquage cathédrale sur James. On ne parle pas du même tonnage que mes ex. Mat était sec comme une souche de vigne, James, on vise plutôt le chêne séculaire. Si mes débiles de frères le percutent, ils vont comprendre ce que signifie réellement le concept de « réaction égale et opposée ».
Par chance, Camille ne fait pas partie du service de presse familial, on peut compter sur la discrétion absolue de sa chérie également, et Lauri, saura tenir sa langue. Je peux dormir sur mes deux oreilles. Imaginez le désastre avec un Andrès ou une Leslie...
Trois minutes plus tard, me voilà en train de trottiner vers mon appart, accompagné d'une rythmique d'émail désordonnée. James est sur mes talons, sa carrure m'abritant du vent coulis. Occupée à serrer mon gilet de toutes mes forces contre mon buste, tel un bouclier de laine dérisoire, je psalmodie un « J’ai froid, j’ai froid, j'ai froid... » obsessionnel. Si je ne m'auto-hypnotise pas, je finirai en statue de gel avant d'avoir atteint la résidence.
Soudain, une poigne de fer s’amarre à mon épaule, stoppant net ma course de pingouin. Avant que mon cerveau n'ait pu envoyer un signal de protestation, une main se glisse sous mes genoux, l'autre dans mon dos, et je décolle du sol pour atterrir dans le berceau de ses bras, les pieds ballants dans le vide. Je m'agrippe à son cou par pur réflexe de survie, la bouche ouverte pour entamer un :
— Hé ! Mais je peux enco–
Ma remarque se perd dans un smack autoritaire qui me guillotine la syntaxe.
— Wheesht ! Je sais que ta couleur préférée, c'est le bleu, lassie, mais là, tu commences sérieusement à ressembler à une Na'vi et j'ai un doute affreux : est-ce que nos deux espèces sont biologiquement compatibles pour copuler ?
Quel idiot ! Monsieur fait des blagues coquines alors que je suis à deux doigts de l'amputation des orteils. Purée, son humour est aussi givré que mes articulations. Je glousse bêtement avant de partir cacher mon visage fiévreux contre son épaule. Cette insolence me rend dingue. Je me redresse juste assez pour lui murmurer à l'oreille :
— Pour la... copulation intergalactique, aucune idée. Ceci dit, pour le... le rapprochement des corps terrestres, j'ai cru comprendre que les... méthodes primitives à l'écossaise valaient tous les diplômes de la NASA.
Le bruit de moteur mal réglé dans sa gorge me confirme que le message est passé. Ce mec ne parle pas, il vibre. De partout. Mais, on est bien d'accord. Je ferme les paupières, lovée contre ce menhir brûlant, et je sens le picotement délicieux de la vie revenir dans mes membres glacés. Adieu la teinte Avatar, je vire doucement au rouge « j'ai-très-envie-de-toi ». Allez, remonte-moi vite dans cet appart, Jem. On a un protocole sur l'hybridation des ADN à valider.

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