20.5 * VICTORIA * MONSIEUR RONCHONCHON
CHAPITRE 20.5
MONSIEUR RONCHONCHON
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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR
30.10.22
13 : 08
♪♫ — ♪♫
Quelle vie... Hier soir, je descendais les marches du club dans les bras de Mati, qui me trimballait tel un colis fragile à travers son royaume de décibels et de néons. Ce matin, je regagne mes pénates nichée contre un James en acier trempé, qui me soulève comme si la gravité était une option facultative. Il faut se rendre à l'évidence : ce mode de locomotion commence fortement à faire ses preuves. Je devrais peut-être songer à résilier mon abonnement Tisséo. Enfin... n’allez pas croire que je compte alterner les transporteurs. Si mon boss a assuré le service de nuit, mes déplacements privés viennent de basculer sous pavillon du chardon. M'est avis que ce pirate-là ne partage pas ses prises...
Porte ouverte, porte fermée. L'alerte « chaussures sur le tapis » passe à la trappe dès que je sens le moelleux du canapé contre mes reins. Un corps monstrueusement magnifique s'étale sur moi, m'écrasant contre le velours marine avec un empressement digne d'un ours brun sortant de sa période d'hibernation.
L’air de la pièce s’enflamme en une seconde. Nos bouches fusionnent dans un duel de dents et de langues, un troc de souffles rauques qui balaye l'idée même de faire les choses dans l'ordre. Chantier de phalanges fébriles, fouille systématique qui ignore l'obstacle des mailles et du coton. On se malaxe, se devine à travers les épaisseurs — fichus tissus ! — se griffe, jusqu’à ce que James se redresse brusquement, à genoux sur l'assise, et que ses mains s'activent pour libérer son torse massif. Je ne reste pas spectatrice, oh que non ! Les yeux ancrés dans les siens, je pars livrer bataille au bouton de son pantalon dans l'instant.
La chemise finit en boule, sacrifiée au parquet sans le moindre égard pour le repassage. Mes lèvres sont à deux riquiqui centimètres de rafler la mise, mais James ne me laisse pas tâter le diable : il me veut sur lui apparemment. En deux temps trois mouvements, me voilà à califourchon sur ses cuisses, tandis que monsieur s’installe en maître des lieux au creux de mon canapé, la nuque calée et les paumes, véritables étaux de chair et de tendons, bien verrouillées de part et d'autre de mes hanches. Dans la fermeté de cette poigne qui vient de réduire mes mouvements à une simple suggestion, le message est clair : ce cher Écossais a, semble-t-il, une revendication territoriale de dernière minute.
Je le fixe, droite comme un i. Mes ongles, en guise de réponse diplomatique, s’implantent avec une ferveur de sculptrice dans le relief de ses abdos — une topographie de muscles noueux qui ne demandent qu'à être mis à l'épreuve du sang. Sans oublier la proue pourpre et gonflée qui force le passage au-delà de la bordure de son boxer.
— Vi ?
Ce n’est pas tant l’appel rauque de sa voix qui m’arrache à ma contemplation, mais la sommation impérieuse de ses doigts sur mes flancs, une poussée magnétique qui m’oblige à quitter des yeux son équipement pour affronter le propriétaire du terrain.
Ouh la, il est d'un sérieux ! Plaît-il ?
— Vi... tout à l'heure on a commencé sans.
Hein ? Je cligne des paupières, un peu larguée par la rupture de modulation, cherchant une énigme celte dans ses prunelles d'orage.
— Sans capote.
Son regard vient de descendre d’un étage, le mien de valdinguer contre les bastingages. Je ne sais pourquoi je louche vers la cuisine. On est passé de la fusion des âmes au contrôle technique de sécurité en moins de deux secondes. Brutal. Nécessaire. Redoutable d'efficacité, un Écossais qui garde la tête froide quand le reste de son anatomie est en phase de pyrogénation. Par quel miracle ne s'autocombustionne-t-il pas avec l'afflux sanguin qui lui migre vers les extrémités ? J'aurais bien besoin d'un stage intensif sur sa méthode de refroidissement exprès, parce que chez moi, la dépressurisation, c'est pas gagné. La preuve :
— Désolée.
Pourquoi je m'excuse ? Ai-je ruiné sa chemise blanche en la lavant avec ma lingerie rouge ou zappé de tirer la chasse après un pipi menstruel au milieu de la nuit ? Non. Bah, voilà.
— C'est grave ? ajoutè-je.
Question DÉ-BI-LE. Évidemment que c’est grave, Victoria. C'est le b-a-ba de la survie en milieu cyprino-séminal. On ne part pas à l'assaut sans munitions et on ne rigole pas avec les rituels sanitaires.
— Pardon. Bien sûr que si. Je... Où est... où est ton pantalon ?
Silence d'abbaye. Sourcil haussé jusqu'à l'orée de son cuir chevelu, si haut qu'il va se transformer en antenne satellite pour intercepter le signal de ma santé mentale, il me dévisage comme si je lui demandais la racine carrée de l'hypoténuse en araméen.
— ... Bah, sur moi.
Sans blague ? Champion du monde de la révélation ! J'en suis éblouie !
— D'accord, mais où ?
Pourquoi il rame de la sorte ? C’est pourtant simple, non ?
— Dans quelle poche ? insistè-je en m'improvisant contrôleuse de textile.
— J'en ai pas.
Hein, pas de poches ? Non, c'est pas ça. Pas de portefeuille ? Un puriste de la dématérialisation ? Pourquoi pas. On n'arrête pas le progrès. Mais s'il croit qu'il suffit de taper son code sur l'oreiller pour que le pare-feu s'active par magie, il se met le doigt dans l'œil jusqu'à l'omoplate. Jusqu'à preuve du contraire, personne n'a inventé le préservatif par sans contact. Enfin si, techniquement, c'est même un procédé infaillible. Sauf qu'en général, le « sans contact » sur un canapé se nomme : mater un film...
— Tu plaisantes ? Tu sors comme ça, les mains vides, sans rien sur toi ?
Un frisson désagréable me parcourt l'échine. Le mec enchaîne les passades depuis des semaines, butine les opportunités à droite à gauche, le tout sous emprise de stupéfiants, si l'on se réfère à mon examen de la situation, et il n’a pas de capote sur lui ? Est-ce censé me rassurer ? S'il est aussi perméable à la négligence avec les autres qu'il l'est avec moi, son amateurisme commence à ressembler grandement à une roulette russe.
James plisse les paupières, manifestement offensé par ma suspicion. Assume. Les faits sont têtus.
— Vi, je sais comment ça marche. C’est un truc de gamin de faire ça. Le plastique finit par cuire, le sachet s'abîme et t’as l’air de quoi quand il craque ? Is no’ worth a wee docken, lass[1].
Son assurance vacille, il fixe un point invisible par terre et ajoute d'un timbre assourdi, le bec dans l'eau :
— Et puis je... j'avais pas prévu d'en utiliser, voilà.
Je clignote des mirettes, totalement déphasée.
— Attends... Tu m'expliques sérieusement que tu ne transportes pas de préservatifs parce que tu crains la dégradation thermique des polymères ?
Il me fixe comme si j'étais celle qui parlait en gaélique ancien.
— Non, je te dis juste que j'en transporte pas dans mon portefeuille. Quel idiot irait ranger un truc aussi vital entre deux bandes de cuir condamnées à traîner dans sa poche arrière toute la journée ? Autant s'acheter un passeport pour le rayon couches-culottes ou un ticket pour une clinique spécialisée en STI[2]...
Ouf. Fausse alerte. Je décompresse. Monsieur fait de la gestion de risque, et ne souhaite pas briser la chaîne du froid, pour autant que mon entendement ne me fasse pas défaut. Euh, pause. Rappel des faits : en juillet, son portefeuille était bel et bien le distributeur officiel !
— Tiens donc. Et l'été dernier, elles tombaient du ciel par l'opération du Saint-Esprit, les capotes, peut-être ?
Un petit pli apparaît au coin de ses lèvres.
— C'était du... du flux tendu, Vi. Je faisais le réassort chaque matin. J'étais… prévoyant et je savais très bien où j'allais passer mes nuits. Et là, je suis à sec parce que... parce que j'ai décroché. 23 jours sans rien dans le sang, ça signifie aussi 23 jours sans me vider les — je veux dire, sans… personne.
Le jeton finit par dégringoler. Mais... j'ai jackpoté ou pas ? Ok, le cours sur la conservation du latex m'a désorientée, mais si deux et deux font quatre, n'est-il pas en train de m'avouer que son stock est en rupture parce qu'il a mis sa vie de collectionneur au placard dès qu'il a commencé sa sobriété ? JE serais le premier loch sur sa route ? Mince alors, l'aveu est aussi beau qu'il est terrifiant.
— Tu as... tout arrêté d'un bloc, la drogue et le... reste ?
Il acquiesce, une simple inflexion de menton qui paraît pourtant peser une tonne. Le James de juillet n'existe plus, remplacé par ce mec à jeun qui compte ses jours comme on compte des points de suture. Je ne bouge plus, tente de métaboliser l'information, le regard un peu flou. Mon silence doit l'irriter, ou je n’en sais trop rien. Il se raidit soudain, son visage se ferme, et son débit vire à l'acide :
— De toute façon, pourquoi on fait l'inventaire ? T'as tout ce qu'il faut dans ton tiroir, il me semble...
Wow, c'est quoi ce ton ?
Mes paupières refluent vers l'incrédulité, mes pupilles se dilatent comme si je venais de sniffer son ancienne vie. Le menton légèrement rentré, je nous impose une distance d'évitement en basculant mon buste vers l'arrière.
— Pardon ? On peut lecturer le venin de cette phrase, s'il te plaît ? C'est quoi, ce procès d'intention ?
Il me fait une scène pour des objets inanimés ? Et quoi après ? Il va faire la gueule au grille-pain parce qu'il chauffe plus vite que lui ?
— J’en sais rien, Vi. Je note juste que l'intendance est largement pourvue de ton côté.
Le mufle ! C'est le vestige de tes propres assauts, abruti ! Culot version export !
— Si « l'intendance est pourvue », et j'insiste bien en mimant les guillemets, c'est que le précédent fournisseur avait des besoins bien plus réguliers que tes prétentions fantomatiques et une ardeur que ton sevrage n'a visiblement pas encore restaurée.
Paf, le déclic est audible en conduction osseuse ! J'ai touché un nerf ! J'ai touché une corde sensible ! Aïe. Non, carrément tout le piano forte… Ses narines se gonflent, ses mâchoires s’embastillent dans un bruit d'acier et ses yeux virent au noir charbon. S’il avait des cornes, il irait culbuter le mur du salon. Bah quoi ? Quelqu'un a piqué ton steak, très cher ? Toi taureau, moi muleta ? Bah, oui. Encore.
Ses lèvres s’écrasent l’une contre l’autre dans un combat silencieux. Il ne dit rien, mais ses sourcils se rejoignent dans une convulsion frontale, sculptant sur son visage une trogne de boudeur intégral. Détend-moi ça, tu vous nous faire une hernie cérébrale !
— Oh, bonjour Monsieur Ronchonchon ! J'ignorais qu'on attendait de la visite. Voulez-vous un café ou préférez-vous rester planté là à nous présenter la météo des tempêtes ?
— Monsieur Ronchonchon te suggère d'arrêter de jouer avec les allumettes si tu veux pas que toute la baraque y passe. Et si je suis ronchon, c'est parce que j'essaie de pas te balancer par la fenêtre. Donc continue à me chauffer avec yer bloody supplier[3] et tu vas voir si mon ardeur a besoin d'être restaurée.
— Oh, des menaces ? Charmant. Mais pour me balancer par la fenêtre, James, faudrait déjà que tu arrives à desserrer tes mains de mes hanches.
Pourquoi la race humaine est-elle programmée pour la contradiction congénitale ? Je réclame de l'espace, et il réduit la distance jusqu'à ce que je sente battre son cœur contre le mien. Il approche son visage du mien, si près que je peux dénombrer les éclats de rage dans ses pupilles.
— Tu ne descends pas de là tant que tu n'as pas ravalé tes compliments à la con sur la fougue de l'autre guignol... ou jusqu'à ce que j'en ai marre de t'entendre bavasser.
Je lève les yeux au ciel, même si ma poitrine fait des bonds de cabri contre son torse.
— Mon Dieu, James... tu es vraiment un gamin.
— Aye, lass. Je suis un gamin, je boude et je compte bien rester dans tes pattes jusqu'à ce que tu oublies comment s'appelait ce crevard et pourquoi il avait besoin d'autant de munitions. Alors, retire ce que t'as dit sur ses « services réguliers », ou on va passer la journée à vérifier mes performances moteurs et tu verras !
Un gloussement m’échappe, impossible à contenir. Je rapproche mon visage du sien jusqu'à ce que nos souffles se confondent, et je promène ma langue sur ma lèvre inférieure.
— Pauvre Jem. Tu devrais te méfier de tes rivaux. Le guignol en question avait un accent délicieusement barbare, à base de « R » roulés à la perfection et de « Aye, lass » qui faisait fondre mes certitudes plus vite qu'un glaçon dans un verre de single malt.
Eh toc !
Sans que les deux barres de fer qui lui servent d'arcades ne se détendent d'un poil, il lâche d'une voix de rocaille :
— Mmh, un type qui noie ton whisky avec des cubes ? Un Lowlander forcément. Un vrai Écossais sait que la glace, c'est pour les genoux cagneux. Tu devrais choisir tes fréquentations avec plus de rigueur, Vi.
J'ai le poisson au bout de l'hameçon, me reste un dernier coup de moulinet pour le rendre chèvre.
— Mouais, maintenant que tu le dis, j'ai un doute, feins-je de croire en lui gratouillant les abdos, mine de rien. Ressemblait pas des masses à un vrai Scot. Il avait peut-être juste appris ses répliques dans une série sur Netflix. Et il n’était pas aussi têtu que toi. Plus bronzé. Moins caverneux. Mais, bon, quand le tiroir est plein, on ne regarde pas toujours l'état civil du fournisseur, pas vrai ?
D’une puissante détente de reins, il me déloge de mon trône et me bascule sur le côté du canapé. M'a pris pour un coussin, oh ?! Je pousse un petit cri de surprise en atterrissant sur le velours pendant qu'il se lève déjà.
— Bloody hell, lass... I’m gonna drain that fuckin' drawer dry[4], grommèle-t-il en s'éloignant d'une foulée prédatrice vers ma chambre.
Purée, James cause comme un chef de chantier en pleine en plein pétage de plombs syndical. Le tiroir va s'en souvenir !
Je reste vautrée là, le cœur en vrac, affichant une mine ravie pendant qu'il malmène mon mobilier dans un boucan d'enfer. D'autant qu'il vitupère à messe basse, un flot haché de syllabes en anglais, en gaélique, en gnagnagnas des cavernes qui me parvient par bouffées. Je ne capte pas le quart de ses imprécations, mais le simple bourdonnement de bronze de son timbre qui s’insurge contre mon bric-à-brac me fait vibrer les côtes.
Une certitude me percute : au-delà de l’envie qui me tord le ventre, ce duel de têtes dures m'a terriblement manqué, bien plus que le sexe. Ces petits bouts de complicité valent tous les orgasmes, m'ancrent plus que tout.
À peine ai-je le temps de savourer l’épiphanie qu’il reparaît, l'air farouche, animé par une urgence sauvage. D'un geste mi-lyrique mi-expéditif, il sème une grosse poignée de carrés brillants sur et autour de moi — si je ne m'abuse, la totalité du braquage de la pharmacie — avant de projeter un pochon en velours noir qui finit sa course derrière moi. Mon Womanizer ! Une onde de chaleur pure me parcourt. Monsieur n'éprouvait aucune jalousie envers le silicium l'été dernier. Voilà qu'il l'enrôle à nouveau comme mercenaire stratégique. Pas une seconde pour vérifier l'autonomie de la batterie, le Highlander vexé fond sur moi, bien décidé à m'étouffer de son désir.
— Allez, bouge tes fesses, mo leannan. On va faire des heures sup'.
— Par quel miracle penses-tu qu'on va vider la boîte de douze, Jem ? Tu as prévu de me garder en otage jusqu'à Noël ou c'est pour décorer le canapé ?
James ne répond pas tout de suite. Il y a ce silence chargé, ce petit temps d'arrêt où ses yeux s'assombrissent, virant au gris tempête, avant qu'un sourire en coin, à la fois carnassier et arrogant, n'étire ses commissures.
— Ye think I'm jokin' ? [5] À la fin du mois, je t'aurais ruiné en capotes, love. Maintenant, économise ton souffle et mets-toi à l'horizontale qu'on attaque la première ligne.
Mon barbare des landes m'écrase en arrière, s'insère en conquérant entre mes cuisses déployées. Sa paume vient se mouler avec naturel derrière ma nuque, renversant ma gorge pour mieux piller mes lèvres. Sa langue s'approprie ma bouche, torride, passionnée. Me punit-elle pour mes effronteries ? On dirait bien, oui. Est-ce que ça me pose problème ? Non. Du tout. Tant que mon Écossais reste « caverneux »…
[1] C'est pas sécurisé pour un sous.
[2] Sexually Transmitted Infection, équivalent de MST.
[3] ton putain de fournisseur
[4] Je vais le vider à sec, ce putain de tiroir
[5] Tu crois que je plaisante ?

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