20.6 * VICTORIA * CARBOGLACE
CHAPITRE 20.6
CARBOGLACE
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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR
30.10.22
13 : 16
♪♫ — ♪♫
La précipitation initiale se mue en une prospection plus insidieuse. James s'alanguit, son poids se fait caresse. Il coulisse le long de mon ventre, parsème ma peau de baisers tendres. Ses pouces amorcent le retrait de mon short, quand — malheur ! — au creux de ce silence volcanique, un vrombissement, d'abord timide, puis profane, immédiatement escortée par une sonnerie insolente qui souille notre bulle avec une gaieté carrément urticante, s’élève du champ de souffles de mon salon.
James se statufie, le visage enfoui contre mon flanc, l'air bloqué dans ses poumons. Chaque fibre de son dos se tend comme des câbles cuivrés et mon abandon se rétracte à la façon d'une anémone touchée. Mes récepteurs sensoriels saturent, incapables de réconcilier la soie de sa bouche, là, sous mon nombril, et les convulsions numériques de cet excité de la table basse !
— For fuck's sake... Tell me that's a nightmare and no' yer damn phone...[1]
— Je... j'ai bien peur que si, murmurè-je, le cœur battant la chamade pour de bien mauvaises raisons.
L'appareil s'obstine, vibrant contre le bois dans un ramdam de ruche belliqueuse, tuant l'ambiance à bout portant. Encore. À ta place, je la mettrais en veilleuse, à moins de tenir absolument à finir en confettis nanoscopiques sous la paluche d'un Highlander ! Rrrhhhh !
Naturellement, ma libido crie : « Ignore-le, andouille ! » Mon côté névrosé du contrôle exige une vérification visuelle, évidemment.
— Si je ne regarde pas, je vais y penser tout… le long…
— Très bien. J'ai besoin de toi ici, pas ailleurs.
— Un simple coup d'œil, promis. Juste pour m'assurer que ce n'est pas le signal d'une catastrophe nucléaire ou Lauriane qui a oublié son Aroma-zone. Je regarde le nom et je le rends muet pour les deux prochaines heures.
— Quatre.
Quatre heures de tunnel ? Il a prévu de me faire passer un examen blanc ou il compte vraiment réinitialiser mes réglages d'usine ?
— Parce qu'après, j'aurais faim, bougonne-t-il.
Ce sens des priorités ! Quel romantisme : le grand frisson calibré selon sa jauge d'hypoglycémie.
— C'est noté, le hobbit. On ne rigole pas avec le second petit-déjeuner. Tu veux bien...
Pas le temps de finir ma requête. James, dans un élan d'efficacité brute, anticipe et tend son bras pour choper l'intrus sur le plateau verni. Mais dès que ses doigts se referment sur l'appareil et que ses yeux captent l'écran rétroéclairé, le charme se brise. Ses traits encore détendus, presque prêts à céder au rire devant ma comparaison avec la Comté, se durcissent, son regard bleu s'assombrit, virant mer d'encre.
Je me redresse légèrement, intriguée par cette métamorphose, me questionnant déjà sur ce virage à 180 degrés. Je récupère le téléphone que ses articulations semblent étrangler un peu trop fort. Lorsque je baisse le nez, le nom qui s'affiche en capitales me picote la nuque : MATI. Quatre lettres qui rugissent sur la dalle lumineuse. Mince, la synchronicité est tellement déplorable que je soupçonne le sort d'avoir prémédité son coup en envoyant ce 38 tonnes de délicatesse droit dans notre intimité. Et puis, rien de tel qu’un mec au bout du fil pour court-circuiter un mec au bout du rouleau de sa patience, n'est-ce pas ?
Le mutisme de James, qui fait d'ailleurs bien plus de bruit qu'un concert de rock sous mon crâne, pèse soudain davantage que son anatomie de colosse. Une stase oppressante s'installe. Je dois répondre : Mati ne m'appellerait pas sans un incendie à circonscrire ou une urgence à juguler. Lendemain d'anniversaire oblige, mon début de journée en télétravail a été sanctuarisé, et c'est avec des consignes claires sur le montage des décors, la réception des structures autoportantes et la programmation des séquences régie, que j'ai confié les clés du chantier au staff. Par conséquent, si le boss force le barrage alors que je ne suis pas attendue au club avant seize heures, c'est qu'il y a péril en la demeure.
Impossible de faire l'autruche. Une pointe de culpabilité, acide et tenace, genre citron pressé, me perfore néanmoins le plexus, mais je me raccroche à l'idée que James saura se montrer magnanime. Il l'a toujours été. Enfin, croisons les doigts.
D'un geste vif, mon pouce coulisse le curseur vert.
— Mati ? Deux secondes, s'il te plaît.
Je martèle le micro de l'index, puis lève vers James des prunelles embuées de regrets, bafouillant une excuse qui meurt dans ma gorge. Puis, alors que chaque pore de ma peau réclame ses foudres silencieuses, je m'engage dans une exfiltration délicate — ou plutôt je me tortille telle une anguille quoi.. James m'octroie une liberté immédiate en se déportant vers le dossier opposé. Il s'y affale dans un râle de déception si incandescent qu’il pourrait presque faire roussir le revêtement marine du canapé. On jurerait qu'un dragon vient de s'enrouler sous ses côtes et de griffer ses muscles.
Mes pieds percutent le sol alors que je m'extrais bon gré mal gré de ce nid de velours en perdition. D'un mouvement de pudeur réflexe, je remonte mon short, cache ses seins qu'on ne saurait voir, en m'éloignant vers la fenêtre. Je regarde le ciel toulousain comme si c'était le paysage le plus fascinant du monde. Tout pour ne pas croiser les iris bleu électrique qui me carbonisent à distance. Crotte, Mati, tu as intérêt à avoir une très très bonne raison parce que là, je suis en train de sacrifier un spécimen écossais rare sur l'autel de tes pépins !
Je coupe le mode Mute et souffle dans le téléphone :
— Je t'écoute. Qu'est-ce qui se passe ?
— Vic, faut que je me décale d'urgence à Eurocentre débloquer la carboglace et régler un problème à la con avec le fournisseur. On fait plus appel à eux, porca miseria ! Des vrais coglioni, j'te jure ! Che palle ! Ils sont pas foutus de lever une barrière sans un tampon, t'y crois ? Bandes d'incapaci finis...
Oh, wow. Ok. Quand Mati bascule sur l’italien et commence à insulter la logistique française et ses ancêtres romains, le seuil de criticité menace de crever le plafond.
— Qu'est-ce qui se passe avec la carboglace ?
— Bah nos deux cents kilos se baladent dans la pampa pendant qu'on attend ici comme des glands ! Ils ont envoyé la cargaison à l'autre bout du département ! On est chez les fous…
La poise ! Si on perd la glace carbonique, adieu ma mise en scène !
— Si j'y vais pas maintenant, enchaîne-t-il, Halloween va ressembler à une kermesse pour gosses sans un gramme de brume. Tu vas me détester...
— Un peu, oui, que je vais te détester ! D'autant que t'ai fait un topo de trois pages pour dégager ce fournisseur après le bug de la soirée Comme sur des nuages.
— Je sais, Vic, je sais ! Remue pas le couteau, j'ai déjà assez les boules, là, répond-il mi-contrit, mi-pressurisé. Et le Prosecco débarque dans trois quarts d'heure, les softs artisanaux dans deux, et puis y a les néons : Flo devait rappliquer ce matin, mais il a fait la grasse mat', comme tout le monde. Baptiste a pris sa journée pour les cent piges de sa grand-mère. Taras et Oksana se pointent pour les répèts à 15h. Si j'suis pas sur place pour caler les points d'ancrage et vérif l'étanchéité du plateau, c'est le foutoir. T'as l'œil pour ça, toi. Et j'ai personne d'autre sous la main pour cadrer les artistes. Entre le livreur de bulles qui va essayer de nous refourguer des bouteilles pétées, le–
— C'est bon, j'arrive, coupè-je le pauvre homme avant qu’il ne sorte les violons pour me jouer l’intégrale de sa détresse en ré mineur.
— Putain, t'es la huitième merveille du monde, Vic ! Je vais te faire ériger une effigie de glace à l'entrée du club ! Je t'aime, je t'adore, tu me sauves la mise !
Ouh la ! Tout doux ! Ne balance pas des « je t'aime » comme des pourboires ! Les poils de ma nuque se dressent au garde-à-vous. Inutile de me retourner pour savoir que, derrière moi, James a déployé son spectromètre de masse pour disséquer chaque décibel de cette affinité professionnelle un peu trop démonstrative. Est-ce un reniflement de mépris que j'ai capté dans mon dos, là ? Je n'ose pas pivoter sur mes talons de peur de finir pétrifiée sur place par son laser oculaire.
— Calme ta joie et file. Je m'occupe de tout, déstresse.
— J'suis pas stressé, j'suis de mauvais poil. La transformation en vinaigre balsamique pur jus est quasi complète.
La statue, le vinaigre, le grand jeu... Mati est en roue libre. Sauf que moi, je suis coincée entre son délire et le regard de pétrole qui me transperce les omoplates.
— Moins de poésie, plus d'action. Roule. Par contre, compte 40 bonnes minutes pour moi. Entre la douche et la ligne B.
Et James... Ouais, parce que de base, j'étais à moitié à poil sur un canapé avec un dieu écossais furieusement chaud bouillant.
— Adjugé. T'façon, j'ai pas le choix. Je te revaudrai ça, promis ! À toute !
— Bye.
Mais au moment de couper, sa voix m'interpelle :
— Attends, Vic ?
Je recolle le portable à mon oreille.
— Oui ?
— Juste... rien à signaler de ton côté ? T'as passé... une bonne nuit ?
Mmh. Question piège ? Ce sous-entendu qui ne dit pas son nom me pétrifie. Je rate le coche d'une réponse immédiate.
— Oui, tout va bien. La nuit a été mouvementée et le réveil difficile, mais je suis d'attaque.
— Sûre ?
— Mmh-mmh.
— Tant mieux. Et ton… invité, il traîne toujours dans les parages ?
Coup d'œil rétro : James est là. Silencieux. Massif. Expression neutre. Non, loin d'être neutre ! Il me dévisage avec une intensité impressionnante. J'ai la sensation que mes pensées sont projetées sur le grand écran de sa mémoire tactique.
Ma lèvre inférieure finit entre mes dents, une habitude de gamine que je m'empresse de réprimer sous son regard de prédateur.
— Oui. Pour le moment, en tout cas, expédiè-je en me retournant. À plus tard, Mati.
— À plus !
La dalle s'éteint, aspirant dans son sillage les dernières interférences extérieures. Je reste là, prostrée, l'œil rivé sur ce miroir noir qui refuse de m'octroyer une issue digne. Trois secondes de flottement où une valve invisible ponctionne tout l'oxygène de l'appartement et laisse mes poumons se recroqueviller comme du vieux parchemin sous l'effet du vide.
Adieu la parenthèse ouatée, les effluves de café, le torse nu sur mon canapé... L'intendance abrasive de Mati a totalement pulvérisé notre clair-obscur à coups de psychose organisationnelle et de décomptes d'apothicaire. Cette injonction de l'ici-bas, si méchamment opposée au septième ciel qui nous tendait les bras, m'imprègne la bouche d'un goût de poussière de craie. On était sur le point d'écrire quelque chose, une épure, un murmure, et voilà que le devoir me siffle : « Hop, hop, hop, là-dedans ! On lâche le muscle écossais et on attrape un quatre couleurs ! T'as des bordereaux de commandes à violenter et des seaux de champagnes à briefer ! »
De toute façon, mon quotidien me rattrape par le col, me harponne avec ses impératifs, son travail, ces chaînes invisibles auxquelles je n'ai pas le droit de me soustraire, et essayer de me détendre serait chose impossible. Les confidences de James, tels des revenants affamés, grattent toujours aux cloisons de ma raison — un assaut dont je contiens la violence à grand-peine. Et maintenant, le stress du front a brisé les derniers carreaux de sureté avec son clairon logistique. Ma tête est une maison envahie de toutes parts, et le flot de mes pensées-zombies gagne du terrain, trop puissant pour que mes écluses de déni tiennent encore.
Je me résous enfin à rompre ma statuaire pour affronter le regard qui me scalpe. Andiamo, Victoria. Un pas après l'autre. Dis-lui que tu dois y aller. Et prépare-toi à la tempête de neige écossaise.
Mes chevilles se transforment en blocs de granit alors que j’achève ma rotation. Chaque millimètre gagné vers son regard me coûte l’effort d’une ascension vers un pic brumeux d'incertitude. Un malaise poisseux s'installe. Comment l'évacuer sans heurts ? Mon muscle cardiaque percute mon sternum avec la violence d'un piston détraqué, trop vite, trop fort. Pure révolte : je crève d’envie de pulvériser ce téléphone contre le mur, de franchir ces deux mètres de parquet et de m’enfoncer dans ses bras. M’y greffer pour le reste de l’existence, oublier le temps, les gens, les urgences. Devenir une ramification de sa chaleur et rester là, protégée du monde, tout l’après-midi.
Au lieu de ça, je dois aller canaliser une équipe en panique dans un club désert qui sent déjà la sueur froide et la pression technique. L'ironie de la situation me frappe alors avec la subtilité d'un accord plaqué fortissimo : le grand James Cameron, cet orage dont les éclairs menaçaient mes certitudes il y a moins de dix minutes, se voit rétrogradé en arrière-plan par de la carboglace et des bulles italiennes. Ma vie ressemble à une sitcom, non ? Un mauvais script où le trivial s'acharne à piétiner le sublime… C'est lassant.
James m'observe sans ciller, le corps en arrêt.
— C'est le boulot. Une crise de dernière minute. Je dois filer au Rose. Le plus vite possible, annoncè-je, résignée, blasée, frustrée.
Tout à la fois. Sois pro, ma fille, sois pro...
Il ne bronche toujours pas, sculpté dans son inertie de basalte qui me donne le vertige. Mais je ne suis pas dupe : son calme n'est qu'une façade, de l'esbroufe pour masquer une mécanique intérieure en surrégime. Je le décrypte dans les muscles de sa mâchoire enclavée, dans le tressaillement infime sous sa pommette, signe qu'il est tout sauf tranquille. Il y a du rejet dans ses pupilles. Je le comprends, vraiment. Mais c’est la vie. On ne choisit pas le timing des imprévus et on sait tout le deux de quoi je parle...
— Ne me regarde pas comme ça, James.
C'est tout ce que j'ai trouvé à dire ?
Je le vois se raidir davantage — une prouesse physique qui défie les lois de l'anatomie, soit dit en passant ! Pourquoi cette hostilité soudaine ? Alors oui, certes, on ne va pas s'envoyer en l'air ce coup-ci, c'est plié, mais on a dépassé l'âge des « sois belle et attends que je rentre du Loch », non ? « Obligation pro », c'est pourtant pas du basque, ou bien a-t-il moisi trop de temps à contempler les bruyères et les moutons du Lochaber ? S'il n'a pas encore intégré le concept de femme moderne, je vais lui implanter une mise à jour express bien profond dans le cuirassé, et ça ne va pas traîner.
Je croise les bras sous ma poitrine, signal clair de mon entrée en scène.
— Un problème, peut-être ?
James plisse les yeux, puis lentement, très lentement, se lève.
À cet instant, ma rhétorique sur l'émancipation de la working-girl se fracasse contre sa morphologie impudique. Mon regard traître dévore le relief de ses pectoraux, balise l'arrondi de son nombril et la blondeur de ses poils, avant de plonger, aimanté, vers sa ceinture. Son pantalon resté dézippé s'entrouvre sur le bleu profond de son boxer. Ce contraste insolent, véritable feu vert au milieu du séisme de mes sens, m'achève. Parce que dessous, je sais parfaitement ce qui s'y cache. Et ce n'est certainement pas un exemplaire du Code du travail.
Qu’est-ce qui me prend ? Non, qu'est qui LUI prend, à venir me... me surplomber comme une falaise devant mon petit esquif en perdition, esquif dont les voiles se gonflent déjà d'un désir indécent en humant les embruns de sa peau bronzée. Satané homme !
D'un geste d'une lenteur exquise, il attrape une mèche de mes cheveux pour la glisser derrière mon oreille. 1,2,3 soleil ! dans ma tête. Ne t'approche pas trop quand même, je mords, mon grand...
Et il craque. Du slip. Entre ses dents, sa voix, faussement désinvolte, me chope dans le mauvais sens du poil :
— Ce type, Mati... c'est ton patron ?
L’écheveau que j’avais tant de mal à démêler ? Bah, limpide de chez limpide ! Ce n’est pas le boulot qui lui pose souci, c’est la jalousie ! J’hallucine… Faut-il que les mecs marquent leur territoire quand bien même ils ont déjà la victoire entre les jambes ? Non, Monsieur préfère pisser virtuellement sur mon carnet d'adresses. Ce ressentiment... cette amertume latente... Le parfum de la possession vient de remplacer celui de la passion. C'est nouveau, ça aussi...
Soit. Je vais lui répondre, à ce guerrier de salon en pleine crise de propriété qui a visiblement séché les cours sur la maturité affective et la condition de la femme libérée...
— Pas vraiment. Le terme exact serait collaborateur.
— Et vous êtes amis ?
— Oui.
— Plus ?
Je t'en pose des questions ?
— Qu'inclut ton « plus », au juste ? Des lignes de coke entre des nibards et des pompages à la chaîne au fond d'une cave ?
Ô ciel ! J'ai osé ! Son visage se décompose. Oui, j'ai frappé sous la ceinture, et alors ? Vous croyez qu'elle loge où, la jalousie ? Pas dans une cavité du cœur, non ! Son siège social se situe derrière une braguette entre des bourses chaude et une arrogance polaire !
[1]Nom de Dieu, dis moi que c'est un cauchemar et pas ton putain de téléphone.

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