21.2 * JAMES * COSTA RICA AU BOUT DU BALCON

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CHAPITRE 21.2

COSTA RICA AU BOUT DU BALCON


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JAMES.L.CAMERON

30.10.22

13 : 29


♪♫ CRIMSON & CLOVER — TOMMY JAMES & THE SHONDELLS ♪♫




Un serpentin de nicotine s'élève vers le ciel toulousain, s'effilochant en arabesques fragiles sous l'effet du courant d'air dominical. Le bourdonnement urbain se marie aux pépiements des oiseaux. Le bruissement des feuilles, à celui du chahut de la pomme de douche dans mon dos. Par la morsure tiède de ses rayons, le soleil de quasi-novembre infuse ma peau, une nappe de chaleur mielleuse qui m'enveloppe le cuir, panse mes plaies, lénifie mes... Aye, c'est ça, cause toujours, mon vieux… Qu'est-ce que tu fous à nous pondre une impro poétique de contrebande-mou ? Bah, je tente désespérément de focaliser mes deux derniers neurones valides sur autre chose que le corps nu de la déesse à dix mètres de moi ! Voyez, soit je fais des métaphores, soit je m'occupe de mon cas façon collégien frustré devant le clip « Satisfaction » de Benny Benassi... Obsédé, moi ? On en reparlera quand vous aurez l'archange Victoria — en fait, oubliez, trouvez-vous votre propre apparition ! — qui se décape les ailes à un jet de pierre du paradis. Résultat des courses : ma fierté malmenée coule au fond de ma tasse et j'ai le thermostat interne bloqué sur « éruption volcanique ».

Je tire une taffe monumentale, une de celles qui râpent les bronches jusqu’aux alvéoles, et j’avale une rasade de café tiédasse pour faire descendre le goudron. Discipline, bordel, comme quand j'ai traversé le loch Ranach à la nage en plein novembre, les lèvres bleues, le cœur qui faisait des claquettes et les noisettes en transit vers le plexus, juste pour prouver à Connor que j'avais du sang du scotch dans les veines, pas du Ribena[1] et que la flotte était « pratiquement à température ambiante, limite tropicale ». J'ai failli lui demandé des glaçons pour pas transpirer. Faux. Je suis sorti de là raide comme un bâtonnet de poisson pané surgelé, j'ai mis deux semaines à retrouver le plein usage de mes extrémités, et j'ai attendu que le petit caporal daigne repasser en mode déplié à temps pour le réveillon du Nouvel An. Finito la nostalgie couillue…

Les sens bridés, je plaque mes yeux sur les dalles clipsables couleur teck de synthèse, entame une opération de reconnaissance de site digne d'un voisin de palier qui suspecte une plantation de weed. Unique moyen pour calmer le jeu et mes pulsions avec. Chaque centimètre carré est criblé, chaque grain de poussière, le crépi saumoné de la façade, la structure moléculaire du garde-corps. Tout. Extase intellectuelle, n'est-ce pas ? Avec un peu de chance, mon cerveau arrêtera deux secondes de s'astiquer les cellules grises au sujet de la sirène qui fait chanter la tuyauterie...

Immersion dans son décor. Je redécouvre son balcon. Enfin, quand est-ce qu'un balcon est upgradé en terrasse au juste ? Surface au sol ? Rayon de braquage ? Décret municipal ? Ou tout bonnement le jour où tu ne te sens plus comme un pigeon sur un rebord de fenêtre et tu commences à te prendre pour le gouverneur d'une république bananière de trois mètres sur trois ? Remarque, par chez moi, le seul machin que tu pourrais gouverner depuis un balcon — concept aussi abstrait que celui d'apéro en terrasse — ce serait les nuées de midges affamés et une collection de rouille précoce. Heureusement, j'ai voyagé, vu du monde, vécu ailleurs que dans les Highlands. Pour moi, désormais, la frontière est claire : si tu peux griller un travers de porc sans foutre le feu aux rideaux du salon, t’as une terrasse, sinon balcon. Voilà.

Bref. Ici, vu l'organisation, on a largement dépassé l'extension d'appart pour basculer dans le jardin suspendu de Babylone version centre-ville. Véritable casse-tête paysagiste, son truc. L'été dernier, ce rectangle bétonné ressemblait davantage à l'arrière-cour d'un pub de Gallowgate : du ciment à vif, un cendar, un palmier, des planches et un courant d’air. Terminé. Aujourd'hui, place au royaume du bohème ultraordonné pour elfes domestiques.

Y a le secteur « Kick back and Ponder[2] » : une banquette de palettes retapées avec plus de coussins qu’un rayon literie. The Lovebird Perch[3] : une table en carreaux de céramique et fer forgé spéciale dîners aux chandelles, pile assez grande pour deux verres de vin et une tension sexuelle démesurée. Le coin logistique, aussi connu sous le nom de The Laundry Outpost[4] et ses petites culottes. Maman ! J'avais même pas remarqué le festival de broderies, dentelles et autres cotons taille haute disséminés entre les serviettes et les taies d'oreillers. Son si célèbre séchoir, que j'ai moi-même exilé ici hier soir en lui rendant service, essaie de se faire discret, puir sowl[5]. D'ici je l'entends crier quand même : « eh oui, la grâce, ça s'essore à 800 tours/minutes ». Et moi, officiellement en déroute face à une brassée de blanc, luttant pour pas aller vérifier la douceur de ce petit truc en satin rose qui a l'air de m'appeler par mon prénom… Stop. Mon vieux velcro de cerveau veut pas mais, je pivote à 180° avant de finir en garde à vue avec les pervers de la pince-à-linge et les renifleurs de soupline.

Vaut mieux, pour la survie de mon futal, migrer et inventorier The Tinkerer's den[6] : un repli brico-jardi-brocante avec son établi surplombé d'un miroir piqué et d'une persienne décapée, et v'là de l'outillage : bobines de chanvre, flacon d'huile de lin, apprêt anticorrosion en aérosol, écriteaux en ardoise, morceaux de papier de verre déchiré, poignées de meubles dépareillées, tournevis, vis, purin d'orties, de ce que mes doigts farfouillent à droite à gauche et mes yeux décryptent sur les étiquettes. Un espace un rien encombré, n'empêche, plus propre que ma propre salle des machines à l'heure actuelle.

Après un minute supplémentaire de « je me mêle de ce qui me regarde pas », je m'extrais de là en marche arrière, manœuvrant pour pas ratiboiser le feuillage en éventail de son palmier de balcon. Car partout, des plantes. En jardinières, pots, lustres végétaux et structures de portage, du treillis derrière son poste de guet à la balustrade tapissée de canisse. Une invasion botanique qui vaut bien le fleuriste de ce matin. Des vertes, des grasses, des tombantes, des grimpantes… Des buissons nains, des cascades de lierre et même un citronnier, je crois. Pour sûr, certains spécimens, sinon tous — genre ces orbes de terre chevelues entourées de mousse et suspendues à des ficelles — ont un meilleur compte Insta que moi. Elle a même réussi à caser une mini-serre sur trois étages, une sorte de centre de soins paliatifs pour l'élite chlorophyllienne, ou un solarium pour cactus.

Prudemment, je regagne le bout de garde-corps épargné, loin de toute tentacule végétale, pour m'y béquiller sans massacrer le décor. Visibilité totale sur sa zone de vie intérieure. L'accès à la salle d'eau est toujours fermé. Je siphonne ma clope, pendant que mon cerveau fait des pompes à force d'imaginer ce qui se passe de l'autre côté du battant. Relax, Cameron et shunte ton foutu traceur à phéromones. Tourne d'un quart de tour et repars à la chasse aux détails.

Sur un billot de chêne détourné en table basse, positionné au pied de la banquette, traînent un sécateur, un brumisateur, une espèce de boule de lanières en coton gris, trois minis… amphores romaines ? Et... qu'est-ce que c'est que ces bidules ? Jamais vu ça avant : des bâtons de... Ah, mais, si ! Du Palo Santo ! Le parfum officiel des gourous de plage du Costa Rica. J'en reviens pas de trouver ça ici ! Tu peux pas faire un pas à Nosara sans qu'un type avec des locs et un collier en dents de requin n'essaie de te purifier l'aura avec cette fumée chamanique. Là-bas, ils en crament à chaque coin de rue comme si c'était du bois de cagette, persuadés que la fumigation attire les bonnes ondes et éloigne les scorpions. Je me demande si elle a prévu de m’en agiter sous le pif, moi qui pollue son Eden avec mon brouillard de suie. J'imagine déjà ma Pachamama méditerranéenne sacrifiant toute une forêt de brindilles magiques pour effacer l'odeur de vice qui suinte par tous les pores de ma carcasse…

Je zyeute ma tige qui touche à sa fin : le filtre commence à mordre mes phalanges. La cendre menace de s'effondrer sur son tapis de terrasse, et j’ai soudain l’impression de commettre un vandalisme environnemental. Arrête deux minutes. Elle aussi s'intoxique les poumons sur son balcon. On est partenaires de crime contre la couche d'ozone, y a pas mort d'homme. Ni d'ange…

Dos décollé du garde-corps, je pars aplatir mon mégot dans le petit réceptacle en argile — encore un coup de sa patte créative, je parie. Un dernier panache de fumée s’échappe, vite étouffé par une bourrasque senteur lavande, celle qu’elle fait pousser en sentinelle près de la baie vitrée et que ma jambe vient de chahuter.

Quand je relève ma colonne, je repère, au milieu de grigris, rubans, lanternes, cristaux et autre attrape-soleils, un carillon éolien à base de bois flotté et de coquillages qui s'entrechoquent dans un cliquetis nerveux. Une percussion marine aléatoire qui réagit à la brise. Pwa... Nouvel high-kick nostalgique en plein dans la carotide ! On dirait un artefact déterré du sable chaud de Malpaís. Ferme les yeux deux secondes, James, et t'y es : le sel sur la peau, le cri des singes hurleurs, le ressac et ce bois sec qui danse au-dessus du hamac.

Je suis tombé amoureux de ce pays quand j'y ai posé mon baluchon pour la première fois, en 2011. Ou 2012. J'avais pas encore 20 ans. Bien sûr, j'ai écumé d'autres spots, poussé par la curiosité ou la soif de défis, d'aventure, mais c'est là-bas que mon compas finit toujours par pointer. J'en ai fait ma chasse gardée, un jardin secret où, bizarrement, Amy n'a jamais eu son ticket d'entrée. De toute façon, elle n'y projetait qu'un squat pour naufragés, trop rustique, trop « roots », trop sauvage pour ses brushings, elle qui ne concevait ses vacances sous les tropiques qu'en présence d'un spa cinq étoiles et un sol en marbre blanc sous ses talons. Si la plage est pas ratissée tous les matins par une armée de grooms, elle aurait même pas consenti à déplier son paréo de luxe… Non, Amy n'aurait pas tenu dix minutes sans réclamer un jet pour Saint-Barth.

Ma règle d'or : toujours en solo sur le sable chaud de Santa Teresa. Ma propre jumelle jalouse mes séjours off-grid, elle qui supporte mal mes silences radio qu'elle imagine perpétuellement rythmés par le balayage de ligne de coke sur un miroir et déteste ne pas avoir le mot de passe de ma vie privée. En vrai, mes seules dérives là-bas sont l’adrénaline du surf à l’aube, la fournaise des après-midi, le crépitement des feux de camp, quelques fêtes au clair de lune. Je n'aspire qu'à partager les rires des locaux devenus des frères d’armes, et parfois, juste pour quelques nuits, la compagnie d’une fille sympa pour pas oublier le goût de la peau. Une dose de solitude, une série de murs d'eau, deux trois bières fraîches et je touche le ciel. Pas besoin d'artifices quand le réel est aussi puissant, équilibré, sain.

Bizarrement, je la visualise déjà, Victoria. Je la vois marcher sur mon deck en bois de rose, pieds nus, sa tignasse blonde mêlée de sable et d'iode, sans rien changer à ce décor idyllique. Elle ferait partie du sanctuaire. Elle ferait partie du paradis. De mon paradis.

Y a six ans, pour trois clous, je me suis payé une parcelle en front de mer, mangée par les racines de palétuviers et le sel, pile en face d'un reef break qui ne s'arrête jamais de hurler. J'y ai fait construire une écolodge minimaliste sur pilotis, sans une once de ciment et zéro superflu : une grande chambre, un lit à baldaquin sous une moustiquaire, une cuisine dont Isla nierait l'existence même, un rack pour mes planches, et une douche sous les palmes. Au Costa Rica, tu crèches dehors. Ton salon, c'est la terrasse qui surplombe le Pacifique. Seule entorse à ma retraire spartiate, j'ai quand même craqué pour un groupe électrogène, histoire que le frigo, la sono, le rasoir et la De Longhi tournent un minimum. Je peux vivre d'amour et d'eau fraîche, aye, mais exclusivement si l'eau est remplie de glaçons et le café assez serré pour servir de carburant à mon vieux 4x4. Et côté amour, si Vi est d'humeur vagabonde... embarquement immédiat lors de ma prochaine virée. Je n'y ai passé que 15 jours en juin — une éternité après la disette du Covid qui m'a sevré de sol costaricain pendant près de deux ans — et je compte bien y refaire le plein de sable entre les doigts de pied le plus tôt possible. Reste plus qu’à la convaincre de m'accompagner.

Je ne manquerais pas d'arguments : une immersion totale dans ce bleu qu'elle vénère tant, l'océan pour jardin privé et terrain de jeu, accès illimité, moniteur de surf compris, doublé d'un maître barbecue pour les dîners aux chandelles et d'un masseur à domicile spécialisé dans la détente totale, avec bonus à la discrétion de la cliente. Zéro stress. 100% présence. Le rythme des marées pour unique montre. Le silence, le vrai. Des tête-à-tête en amoureux, des excursions en quad. Des ananas juteux comme elle les adore et du gallo pinto bien relevé aussi. Langoustes à l'ail braisées au feu de bois, filets de mahi-mahi à la vanille, poitrine de porc fumée, noix de coco ouvertes à la machette, à la manière de Taïs, mon pote pêcheur qui se balade jamais sans son acier de 50 centimètres. Du chocolat noir. Du Tres Leches préparé par Saskia, une expatrié hollandaise un peu perchée qui infuse ses gâteaux aux fleurs tropicales. Des empanadas à la marmelade de goyave achetées à la va-vite à une abuela sur le bas-côté, entre deux nids-de-poule aux abords de Uvita. Le parfum de la jungle, de la pluie après l'orage, du monoï sur sa peau. Des couchers de soleil à couper le souffle, des roupillons ballottés entre deux troncs, des bains de minuit sous les étoiles, quand l'écume brille d'argent. Des maillots pour unique vêtement à longueur de journée, du moins jusqu'à ce que même ce bout de tissu devienne de trop...

Est-ce que le sexe compte dans la balance ? Pour moi, c'est l'argument massue. D'un côté, je triche tellement je sais qu'on va faire saturer la bioluminescence de mes draps, craquer le bois de la terrasse à force de le malmener, étinceler les pupilles des jaguars à en réveiller toute la faune sauvage, carboniser les circuits de ma cafetière parce qu'il nous en faudra de l'arabica pour tenir le rythme. De l'autre, je voudrais pas qu'elle croie que je l'invite que pour ses beaux yeux... même si c'est un excellent début. Bon ok, je lui dirai simplement qu'il y a de jolis coquillages sur la plage, ça passera mieux, et que je pense qu'elle serait belle à croquer assise au bord de ce lit des plus confortables, le reflet doré des vagues crépusculaires dans le miel de ses yeux. Note pour plus tard : garde cette ligne en réserve, mec. Ça compensera l'odeur de néoprène et de poisson grillé.

Je plane à dix mille bornes d'ici quand je m'aperçois que la rumeur aquatique du présent a cessé son manège. Vi va probablement sortir de la salle de bain d'une minute à l'autre. Quitte ton petit nuage, Cameron : t'as des excuses à présenter.


[1] jus de cassis, équivalent de la grenadine.

[2] Chill & Méditation

[3] Le perchoir des tourtereaux

[4] L'avant-poste de la lessive

[5] pauvre âme

[6] Le repaire du bidouilleur

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