21.3 * JAMES * FLAP-SPLASH
CHAPITRE 21.3
FLAP-SPLASH
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JAMES.L.CAMERON
30.10.22
13 : 33
♪♫ I FEEL LIKE I'M DROWNING — TWO FEET ♪♫
J'ai été un bâtard, tout à l'heure, avec elle. Vannes ouvertes en mode pur porc, j'ai balancé des conneries qui n’auraient jamais dû franchir mon gosier. Je me suis trompé de décharge, de scène, de climat, de destinataire. Vidanger ma haine crasseuse sur elle ? J'ai eu l'air aussi fin qu'un gosse qui chie dans son propre bain.
Victoria... Putain, Victoria c'est le genre de nana qui possède un belvédère de nacre et de corolles sur son balcon en plein centre-ville, à des milles de la moindre goutte d'eau salée ! Et pourtant, mon nez de distillateur me joue des tours : je jurerais capter l'iode sauvage d'une marée haute, le parfum entêtant du frangipanier et cette note de canne à sucre fraîchement coupée. Tu délires, James, mais faut avouer que ton hallucination nasale est nettement plus sex que le panorama de briques et les relents de pot d'échappement. Sauf que voilà, pendant que son âme tutoie les alizés et la crête des lagons turquoises, la mienne racle le caniveau, lui crache à la figure des images de porno cheap pour masquer, en vain, la puanteur de ma jalousie et mes manières de rustre. Souvent, bien trop souvent, je me dis que, y a tout un gouffre de plusieurs vies entre elle et moi…
Un jour, au détour d'un textotage, Vi m'a affirmé placer La Belle et la Bête en tête de ses Disney préféré — d'où cette rose éternelle captive de son dôme de verre sur une de ses étagères. Bah, l'état des lieux pardonne pas. Si on vivait dans un conte de fées, j'aurais a minima le réconfort de me dire qu'à l'épilogue, je regagnerai mes galons de prince. Mais avec ma vie de merde, je vais clamser dans la peau du monstre, l'estomac vide, les griffes usées, l'écume aux lèvres, à gémir le suicide de notre histoire, fangeuse, fétide, nécrotique, qui s'oxyde et macère sous la cloche de mon impuissance jusqu'à s'effondrer sur elle-même en respirant ses propres rejets. Watchin' magic turn into muck. Bonnie, intit ? Aye, that's my finish line...[1]
Imagine. Imagine-la ici. Alanguie sur son ponton de coussins, un bouquin entre les mains, baignée par l'or liquide du couchant. Et maintenant, toi. Oui toi, ou plutôt, tes deux versions : le James, épave de service. Le type grignoté par la paranoïa, molosse de garde aux abois, qui gueule, saccage, souille. Celui qui rumine en rouge et noir. Trop instable pour la rendre heureuse. Trop toxique pour se tailler. Foutu de distribuer des mandales au premier venu, au dernier debout et à tous ceux entre les deux, Dieu compris, quitte à me damner et pour quoi ? Une seule heure de sursis dans ses bras. Et encore ! J'aurais sûrement ciller pour moins que ça, genre un tour de trotteuse ou une pauvre expiration. Preuve en est : cette nuit. Si j'avais eu deux grammes de jugeote, j'aurais jamais fait ces trois pas de trop pour la réaborder hier soir. J'aurais dû poursuivre ma purge en quarantaine, bouffer ma poussière et encaisser le manque. Prier. Prier chaque putain de tic-tac de l'enfer pour redevenir un homme suffisamment solide pour la regarder en face dans deux ou trois mois. Prier surtout pour qu’aucun blaireau à gourmette ne vienne rôder autour de son cœur entre-temps, et que le sort arrête de me jeter des bâtons dans les roues dès que je commence à entrebâiller la grille du bagne…
Ou bien l'autre. Celui qui redresse l’échine, souhaite plus que tout mériter son accréditation pour la terre promise, apprend à desserrer les dents sans soupçonner chaque ombre, a envie d'aimer sans retour, aimer à en crever… Haud on. Ye hear it on every corner, aye. Sounds smashin' in the lyrics, eh ? No for me, though[2]. Aimer, ça devrait être le contraire d'un calvaire. Je veux aimer pour respirer, bordel. Pour me sentir vivant. Pour rester debout. Aimer et attendre que cet amour me revienne en pleine face, pas comme une gifle, pas comme une ex toxique qui te polit le palpitant à l'émeri — en tout cas, le peu de débris encore sous mon blouson — pour mieux te baiser plus tard. Pas comme un corps froid sous un drap… Mais en véritable droit d'exister.
Vous savez pourquoi j'ai refusé sa main tendue, cette histoire de « zone de confort amicale » à la con ? Déjà parce que j'ai autant de dispositions pour le platonique avec elle qu'une poutrelle métallique en a pour flotter et surtout, parce que tenir une fleur sans l'écraser relève du miracle dans mon périmètre de secousses. Ok, le compteur affiche 23 jours de sobriété, mais dans ma caboche, toutes les 23 minutes, je crève qu'une dose de poudre me brûle les cloisons. Le sevrage n'a rien d'une promenade de santé. Physiquement, je suis une ruine qui branle dans le manche. Et dedans, les fils se touchent jusqu'à l'incendie. Si Vi s’accroche à mon bastingage, si elle s'appuie sur moi, en pensant trouver la digue derrière laquelle se reposer, charpenter ses rêves, inévitablement, étant donné mon coefficient d'effritement, je finirais par la tirer malgré moi au fond de ma cuvette. Je préfère mourir de soif que de puiser à sa source et voir mes empreintes de cambouis gâcher la clarté de son monde... Sauf que crever loin d'elle, c'est toujours crever…
Je suis dans un cul-de-sac. Au pied du mur. Impasse totale, bout de course, merde noire, siphon… et je m'appelle pas Peter Parker. Je peux pas pisser ma toile et me barrer au plafond en mode super-héros. Je vais la vénomiser, je vais la… Et soudain, la revoilà.
Elle sort de la salle de bain, nuage de buée pour auréole, une serviette couleur pamplemousse nouée tout bien comme il faut sur sa poitrine. Enfin, serviette, serviette, mais qui a manifestement subi un cycle à 90°C, tant l'étoffe est radine en camouflage. C'est court... Dieu, que c'est court et… criminel. Pure belter[3] ! Chaque mouvement de ses hanches est un attentat contre mon sang-froid. Elle pénètre dans sa chambre, porte graaaande ouverte. Forcément : champ-libre pour mon regard de prédateur. Elle m'allume ? On dirait bien. Mais non, elle marche, crétin ! Elle marche.
Jambes luisantes, mèches trempées dégoulinant dans son dos et ouch ! Michty me[4] ! L'estocade au vitriol : sourire par-dessus l'épaule. Joues rouges, rouges, rouges. Warning titanesque. J'essaie de fixer le carillon, les pieds de la table, mes pompes, n'importe quoi pourvu que ce soit inanimé, mais mes pensées, déjà en plein safari érotique sur ses courbes, me canardent le bon sens. Est-ce qu'elle devine le bordel atomique que son irruption façon dérive de continent déclenche là-haut ? Ou… en bas ?
La regarde pas. La regarde pas. LA REGARDE PAS. Easier said than done, pal[5].
Souffle, Cameron. Checke l'aéraulique de ton cerveau bon pour la casse ! On revient deux secondes sur la porte graaaande ouverte, là : code vert ou nasse pour requin de salon ? Oubli ? Invitation ? Ou juste l'insouciance d'une nana qui voit pas le loup tapi sur son balcon ? On joue à quoi, Queenie ? « Mate-moi mais touche pas » ou « Ramène ta fraise et mange-moi toute crue » ? Je transpire comme un bleu devant son premier soutif à dégrafer. Je sais plus si elle m'envoie des signaux du feu de Dieu ou si elle teste juste la robustesse de ma coque à la noix. Damn it !
Hop, grenade de désencerclement :
— Besoin d'aide pour trouver un truc à te mettre ?
Faut que je désarçonne le fantasme, sinon le Cro-Magnon qui squatte mon cortex va finir par empoigner sa massue et traverser la pièce pour vérifier si l'intégralité de sa peau est aussi brûlante que mon imagination le mégaphone.
Un claquement de langue moqueur me parvient. Victoria recule pour se déconfiner de sa penderie. Elle m'accroche du regard, un cintre vide à la main, un pan de draperie marron-beige de l'autre, l'air de m'avoir flashé en plein délit de voyeurisme.
— Navrée, James. Tes conseils en stylisme devront attendre une prochaine fois. Bien trop à la bourre, aujourd'hui.
Et la voilà reharponnée par ses ourlets et ses froufrous. C'est ça, file ! Et prends ton temps, surtout. De toute façon, je suis déjà à moitié fossilisé sur ta terrasse.
— Comme tu voudras, lass. Je reste ici à surveiller les… margaritas…
… des fois qu’un autre loup aurait l'idée de pointer son museau.
J'ai dit « margaritas » mais j'ai foutrement aucune idée de comment se nomment ces pâquerettes jaunes là, et je m'en bats soudain les roulements à billes car une tache de couleur insolente s'affaisse sur le tapis aux pieds de Vi. Fuck ! The towel[6] ! Un plus un égal deux, Einstein... Mon sang fait un 180 d'anthologie dans mes veines. Askip, le circuit complet dure une minute chrono à une allure de 1 km/h et des brouettes. Sauf que là, mon débit vient de basculer en mode lance à incendie. Et moi, qui peux pas m'empêcher de jacqueter comme un mort de faim :
— La technique de la serviette glissante ? Tu veux que je te la ramasse pour la mettre à sécher ou tu testes un balisage de chemin au cas où je sois miro ?
Et elle, de me refroidir :
— Je balise rien du tout, je m'habille, merci. Tu peux remballer ta… serviabilité au placard, l'Écossais. Je vois clair dans ton jeu.
— Mon jeu ? Quel jeu ? Toujours à voir le mal partout… Désolé de me soucier de tes lombaires si tu te baisses.
— Tes inquiétudes pour mon squelette sont assez sélectives, non ?
— On doit avoir un problème de réseau, la communication passe plus…
— Si ma mémoire ne me fait pas défaut, ma colonne ne te causait aucune crise d'urticaire morale quand tu me collais contre le mur de la cuisine tout à l'heure.
Sacrée bonne femme, mais, aye, pas faux… À ce moment-là, j'étais bel et bien prêt à lui démonter les vertèbres une par une en zappant la case ostéo…
— Tu mélanges tout, Victoria, articulè-je en invoquant tout mon sérieux. Étude de compression structurelle et... et prévention des risques domestiques sont deux dossiers différents, a bhoidheach[7]. Tu peux pas comprendre, question de vecteurs de poussée, d'axe de pivot, le genre de subtilités biomécaniques qui vont te refourguer un mal de crâne. Oublie, va.
Eh beh, quel coq de chantier, Cameron ! S'il faut jouer au con, je suis le champion du monde en titre. Par chance, ma brillante adversaire sait que sous mon jargon de contremaître, je lui sers mon plus beau numéro de claquettes en slip. Ça m'évitera de finir au pilori des machos finis.
— Tu as raison. La petite chose fragile que je suis te remercie encore une fois de veiller sur son intégrité physique avec un tel dévouement.
C'est dans un ensemble de lingerie blanche qui tranche avec sa peau bronzée que Madame s'installe sur son matelas pour enfiler des chaussettes. Phwoar ! L'acier de mes nerfs coule littéralement le long de mes statistiques de survie.
— Au fait, pour ton histoire de mur porteur machin chose, me semble que mes reins ont déjà servi de contreforts de ce côté-ci de l'appart pour tes manœuvres, contre la porte de ma chambre si je ne m'abuse, sans mentionner le linteau de l'entrée, et l'adhérence était proche de la perfection, non ?
Bordel de souvenir ! Je me repasse ses joues roses et le frottement de ses boucles blondes contre le veinage eucalyptus du battant ! Le contact derme vs bois ne souffrait d'aucun jeu, aye.
Elle se lève, m'offre son dos cambré tout en glissant une chemise sur ses épaules. Le voile blanc flotte un instant avant de masquer le coton de sa culotte.
— J'ai trouvé le placo moins bruyant, pas toi ? Les huisseries massives ont beaux être robustes, elles ont aussi tendance à faire caisse de résonance quand on les sollicite un peu trop... vigoureusement, qu'en dis-tu ?
J'en dis... j'en dis... De 1, on n'allait pas étalonner la cloison tout à l'heure mais la limite de tes cordes vocales et de mon endurance, déjà. Et puis :
— Si ça grince, c’est que le revêtement est pas à la hauteur de l’énergie déployée, c’est tout.
— Ah bon ?
J'en sais rien, j'ai pondu ça au pifomètre. Elle m'a pris pour un stagiaire en effraction/fracturation qui essaie de convaincre le juge que s'il a forcé la serrure, c'était juste pour vérifier si le pêne avait pas besoin d'un coup de WD-40 et sensibiliser les proprios sur la fragilité de leur appareillage ? Et là, éclat de friponne diabolique par-dessus l'épaule 2.0, escorté de près par un mouvement de croupe fatal lorsqu'elle plonge vers le sol pour ramasser un coussin rebondi.
Ye're in yer nicks, Vi ! Ye're heartless ! Ye're sly ! Wicked and fell ! Ye're… roh… drivin' me daft ![8]
Je vire de bord brutalement pour faire face au jardin, poings crispées sur le fer forgé et marronne un « bloody hell ». Les platanes qui cernent le Canal du Midi strient le paysage d'un ruban bruni, mais ma rétine se met en grève sous l'effet de serre d'un plein brouillard de guerre interne.
Elle ricane. Sûr, elle ricane dans mon dos. Alors, manière de sauver les meubles de ma crédibilité et en espérant que parler de desquamation sylvestre fera dégonfler la… situation, je professe :
— Tu savais que les platanes perdent leur écorce pour évacuer la pollution ?
— Non. Mais je crois saisir que les Cameron perdent leur superbe quand ils ne parviennent pas à évacuer un trop-plein de sève ?
Fuck ! She… she… Ma tête dodeline de gauche à droite, incrédule et… She's gallus as hell ![9]
Je fixe le théâtre de verdure comme un écran de veille, une fuite tactique pour lâcher la bride au fauve et laisser mon fantasme bouffer chaque cime, brique, toit, chaque atome de ce putain de soleil de treize heures. Aye, une chute de reins de rêve et une répartie de sale gosse, voilà le combo de choc qui achève de me flinguer la gouaille. Normal, entre la frustration froide et le café tiède, je tourne à vide depuis l'épisode « j'ai trempé mon biscuit dix secondes et la cousine a piqué la tasse ». Qu'elle s'habille la diablesse, moi je dévisse : la pression à 200 bars sous le crâne, là, elle va finir par gicler par les oreilles !
On n'a jamais testé l'option déluge elle et moi. Je parie ma rate et mon court bouillon — vu que j'ai pas ma chemise — que ce serait une anarchie sensorielle sans précédent ! Le jet brûlant cinglerait ses galbes... Mes vilaines intentions seraient incapables de s'agripper à sa peau mouillée... Je lui broierais les cervicales du bout des lèvres, son dos soudé à ma poitrine. Mes mains nappées de mousse partiraient à l'assaut de ses seins, dévaleraient le versant torrentiel de son ventre, termineraient leur glissade au cœur de sa nacre humide. De l'aquaplanning sauvage. De quoi transformer la salle de bain en accélérateur de particules libidineuses, mes doigts en guise de détonateur spécial : mise à feu du réacteur Saint-Clair. De quoi nous géostationner direct, sans escale, quelque part entre le septième ciel et la face cachée de la Lune.
Au comble du plaisir, elle tendrait son cul de déesse vers l'arrière, se frotterait contre mon érection de pierre, implorerait l'embrayage vers les sommets. Cherchant l'air et l'opium maison dans le même gémissement, elle s'offrirait à mon raid amoureux avec une ferveur de païenne. Alors, je la plaquerais, paumes ouvertes, bras en croix, contre le carrelage givré, victime d'une condensation opaline, pour la prendre à revers, en suivant des yeux les lianes de miel formées par sa tignasse dorée et les rigoles de luxure qui iraient capituler au creux de ses reins, mes grosses paluches en scellés sur ses hanches. Et tchak ! Vlam ! Han ! Soudure autogène. Bruit blanc de la douche. Vapeur aveuglante. Parfum de péché à la bergamote. Rythme de forge… Du flap-splash à répétition, gouttelettes atomisées sous l'effet de la percussion de nos corps, montée en pression, cran par cran et elle. Elle. Elle. Elle. Mine or no' mine, huh ?[10]
Coincée entre l'enclume de la paroi et le marteau de mon désir, Victoria n'aura nulle part où fuir, nulle part où m'abandonner. La cascade couvrirait sa musique extatique, ce qui, c'est vrai, me priverait d'un sacré récital, mais mon prénom finirait par franchir sa gorge au gré de mes poussées. Et lorsque le barrage se fracturera, je la pivoterais pour plonger mon regard dans le sien et jouir sur son ventre, rincé de mes doutes, les poumons en feu, pendant que le jet d'eau arroserait son beau visage de milliers de perles argentées et que d'un sourire, ou d'un baiser, elle signerait un mandat d'exclusivité cardiaque sur mon cœur à tout jamais.
[1] Regarderla magie se transformer en boue. Charmant, n'est-ce pas ? Ouais, c'est ma ligne d'arrivée...
[2] Minute. On entend ça partout, ouais. Drôlement joli dans les chansons, pas vrai ? Très peu pour moi.
[3] Sacrée bombe !
[4] Bonté divine!
[5] Plus facile à dire qu'à faire, mon pote.
[6] La serviette !
[7] ma belle, en gaélique écossais.
[8] T'es en petite culotte, Vi ! T'es sans cœur ! T'es vicieuse ! Méchante et féroce ! T'es... roh... tu me rends dingue !
[9] Elle est sacrément effrontée !
[10] À moi ou pas à moi, hein ?

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