23.3 * JAMES * DÉZINGUEUR DE MARRONS
CHAPITRE 23.3
DÉZINGUEUR DE MARRONS
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JAMES.L.CAMERON
30.10.22
14 : 54
♪♫ … — … ♪♫
Cinq minutes plus tard, me voilà courbé sur l'îlot, catapulté commis d'office au poste de « dézingueur de coques ». Une entaille par tête, ni trop longue, ni trop courte. Si j'en oublie une seule, elle va se désintégrer dans le four façon grenade artisanale, et je sais déjà qui sera de corvée récurage.
Bientôt 15 h à l'horloge. Au programme : chirurgie de marrons. Call me : Ammoman[1]. Mais attention, condition sine qua none : « Zéro blabla, zéra tracas, ou je me taille ». Aye, j'ai suivi une masterclass en manipulation fraternelle à Cambridge. Deal approved, corrélé aux clauses établies : mal de crâne et immunité diplomatique jusqu'au goûter. Offrande sacrée de paracétamol en sus : j'accepte sans révéler que, ok, le manque de sommeil couplé au petit coup dans le nez — du calme, du calme, je cause scotch pas colombienne — plus le corps-à-corps physique et mental avec Vi, toute la bacchanale de cette nuit pèse dans la balance. De quoi étiqueter « FRAGILE » sur mon caillou. Mais c'est du pipi de chat comparé au travail de sape de mon craving, cette sulfateuse invisible qui me concasse les gencives seconde après seconde.
Je m'exécute donc, tombal, pendant que Yelly tourne autour de moi en fredonnant, mine de rien, alors que, JE suis celui qui risque de se scalper une phalange pour combler SES envies de snacking d'automne. Perso, me serait sobrement rabattu sur les restes du paquet de cacahuètes grillées ouvert hier, plus un ou deux carrés — lol, un ou deux ! — de ce chocolat à la fleur de sel 85 % de cacao, mon seul vice légal depuis que le malt, en journée, est au placard.
« T'as prévu quoi, aujourd'hui ? Tu bosses ? Tu chilles ? Tu… ressors, peut-être ? ». Et moi teubé, d'éluder : « Oh, non, rien, rien. Douche, sieste. Voilà, voilà. » J'avais pas toutes mes frites dans le même sachet, ma parole ! Pas que je rechigne à aider, j'ai rien contre l'épluchage de masse, mais j'ai… un truc sur le feu. Une frustration qui demande un traitement de choc. Quoi ? Quoi ? Un mec a plus le droit de se palucher tranquille sans passer devant un comité d'éthique, or what ?
Je soupire en attaquant la centième écorce. Job de bagnard, répétitif, idiot. Fendre, poser. Fendre, poser. L'effet de cette lobotomie manuelle sur mes nerfs est ra-di-cal. Finalement, Isla a raison : je suis plus utile avec un couteau qu'avec « ta thèse en sabotage de relations », qu'elle m'a torpillé l'autre soir. Och, aye, thank ye, je suis au courant. Dommage qu'on m'ait enseigné à maintenir le tranchant loin du pouce, jamais à conserver mon cœur loin du broyeur. Sans déconner, vraiment : une lame, on pige où est la garde, on gère la pression. L'amour ? T’as de la chance, si t'as un Sgian-dubh[2]. T'es dans la merde, si c'est une Fairbairn-Sykes[3], affûtée both sides[4]. Dans ce cas, t'auras beau essayer de te rattraper sur le dos, y en a pas. Pas de zone neutre, pas de refuge, juste du rasoir. Tu ripes, tu saignes sur le métal, point barre. Allez, remballe la dague et mutile ta pitance, James. La cent-unième cuirasse attend pas tes états d’âme.
— Tu fais ça bien, hé !
Havers ![5] C'est pas au vieux singe qu'on apprend à faire la grimace, hen[6] ! L'est maline, ma wee sister, huh ? Me filer une corvée pour saturer le processeur. Elle a compris ce que Victoria a flairé direct ce matin : mon « hyperactivité » de sevrage, soit tu laisses tout cramer, soit tu t'en sers pour réchauffer la baraque. Isla juge pas mon besoin de moudre du vent ou de m'agiter comme un frelon en cage, elle canalise la décharge pour la convertir en quelque chose d'utile et facturer le service en main-d'œuvre. Me donner de la matière à broyer, je m'en offusque pas. Bien au contraire, c'est de bonne guerre. J'apprécie ce « garde-fou » fraternel. Je lui reconnais même un certain génie domestique. Voyez.
Une semaine et des patates que je suis là et j'ai déjà : viré les feuilles mortes des 2000 m² de jardin ; rectifié les 120 mètres de thuyas et de troènes au taille-haie — manuel ! Ça m'a flingué les avant-bras sa mère. Dompté trois stères de bois den les empilant proprement sous l'appentis : 5 heures à me fader de la navette, la brouette à bout de nerfs. Brassé le tas de compost en lasagne au fond du potager et retourné la terre à la bêche pour l'hiver. Curé les gouttières de leur mélasse humifère. Kärcherisé les dalles autour de la piscine. Ma chère et tendre coloc de liquide amniotique m'a confondu avec Allô-Brico-Dépannage, quoi… Et ça, c'est que pour les extérieurs, attendez : trie et largage à la déchetterie de six ans de bordel accumulé « au cas où » dans leur garage. Purge de tous les radiateurs en fonte de la maison — un par un, avec le petit seau. Dégivrage du congélo à grands coups de spatule et de bassines d'eau chaude. Et hier, expédition « peinture de guerre » ! Elle m'a exfiltré à Leroy Merlin pour me torturer avec LA bonne nuance de dépression pluvieuse au milieu d'une nébuleuse de cinq cents échantillons. Elle m'y a fait faire trois allers-retours au prétexte que : « le rendu change avec la lumière, tu ne vois pas ? » Qu'est-ce que j'en sais moi, bordel, si le perle est plus vibrant que le souris, le galet ou le dessous sale de chaussettes blanches ?! Le chat a eu chaud. Très chaud. À deux doigts de repeindre les moustaches de Sussuki en « Cumulus d'Été », à l'arrivée. Tout ça pour ça :
« Tu l'as toi-même dit, ça manque de couleur dans ta chambre. » « Le gris, c'est pas ce que j'appelle une couleur… » « Oui, mais c'est une vibration, Jelly. Si je te mets du bleu électrique, tu vas te croire sous les gyrophares d'une descente de flics dès que t'allumeras la lampe de chevet. Faut une teinte qui ne gueule pas, qui ne s'excite pas et qui n'explose pas. »
Un doute a plané : impossible de déterminer si elle vendait les mérites du pigment ou si elle dressait le portrait-robot du James idéal. Et puis, pratique le gris aussi : cache-poussière, cache-misère, cache-fissures et autres joyeusetés. Derrière, d'enfoncer le clou : « Et puis, le gris, ça te rappellera l'Écosse. » Aye, riiiight ! Ambiance « cimetière sous la bruine » ! Trop fun ! Fuck. C’est plus une piaule qu’elle me prépare, c’est une cellule capitonnée pour pas que je déprime trop pendant le temps de séchage de ma mise au vert. Séance peinturlure ? Ah que non : prescription médicale en pot de 2,5 litres ! Et dire que je lui ai promis carte blanche pour la future déco de ma tanière… Dès que j'en aurai dégoté une. Si possible, pas loin du spot de mes rêves pour mon concept resto-alambic-school… que j'ai pas encore dégoté non plus.
Hop-là, trois cent douzième châtaigne… Non, j'exagère : j'ai le syndrome du « marseillais » qu'il me tacle souvent, Antoine. Et avec tout ça, le Nono ? Bah, il profite à 100% de la relève, tiens ! Depuis que j'assure la logistique « gros bras », Monsieur a démissionné de ses fonctions. Mode « repos du guerrier » activé, pieds en éventail sur le canapé et il me regarde trimer avec une commisération narquoise. Sacré Nono…
Mais attention, je râle pas, tout l'inverse. Je trouve mon compte à jouer la force de frappe utilitaire. Et puis, la vraie victoire, c’est qu'on bouffe enfin de la plage horaire humaine ensemble au lieu d'avoir le nez dans un fichier Excel ou un planning de livraison. Quand je compare avec mes séjours précédents, on était totalement harassés par la boîte ; on se côtoyait non-stop, certes, mais c’était sous la botte du taff et du stress, pas du bon temps. Là, on renoue avec le plaisir de la mousse au comptoir, on transpire à la salle pour le fun, on s'envoie quelques tampons sur le pré. Idem avec Yelly. On s'arrache les poumons à l'aube, Milo en tête. D'ailleurs, Isla m'inflige une de ces mines à chaque côte ! La frangine a plus de coffre qu'un régiment de Highlanders. La nuit venue, on valide sa dose hebdomadaire de streaming, à condition que je puisse torturer mon stabilisateur de vol, aka le Rubik’s Cube. On… bah, cuisine en duo. Je lui sers principalement de bras articulé bien sûr, mais ma jumelle met un point d'honneur christique à ce que je sache dresser une assiette qui n'a pas été décongelée au micro-ondes. Elle veut m'apprendre à domestiquer le feu au lieu de vivre au crochet des barquettes en plastique. Soit. Mais de là à pâtisser des tartes à la châtaigne ?! Rêve pas : j'ai autant de chance d'apprivoiser un moule à manqué que de convaincre un British de troquer son tea pour du vrai coffee.
Bon, sinon, niveau marrons, on en est où ? Il doit y en avoir une bonne cinquantaine de prêts, disposés bien sagement sur leur plaque, autant dans le saladier et d'autres qui me narguent encore dans leu corbeille. J’ai le pouce en compote et la patience qui commence à s'effilocher.
— Dites donc, l'Amirauté ?
J’interpelle Isla en brandissant mon couteau d’office telle une baïonnette.
— Faut vraiment se farcir tout le stock ?
Au plus fort de sa joute avec sa pâte feuilletée maison, le menton blanchi à la farine et une mèche folle lui balayant le pif à chaque passage de rouleau — qu'elle dégage en lui soufflant dessus comme une vraie petite dragonne ménagère en pleine démo de puissance — elle me notifie l'ordre de mission sans ciller :
— Aye, Jamie. Toutes. Quitte à faire plusieurs fournées, autant ne pas y revenir. Je pourrais en mettre une partie en conserve, avec du sirop de vergeoise… calcule-t-elle, tout en aplatissant son pâton.
Et la voilà à organiser le plan de survie hivernal de toute la maisonnée :
— Quelques unes au congel, pour les farces et le gibier. Un… ouais, un kilo au moins. Et… pourquoi pas du granola aux éclats de marrons et noisettes ? Top au petit-déjeuner ! Et si t'es sage, de la pâte à tartiner ! J'ai jamais testé, mais j'ai vu défiler un tuto sur TikTok. Quasi le même esprit que la crème de marrons. Si j'arrive à la texture idéale, on va se régaler. Avec 5 kg après tout, on a une marge de manœuvre assez confortable.
De la pâte à tartiner ! Vous imaginez ? Me prendre par les sentiments, quelle magouille psychologique magistrale ! Elle me donne pas juste une corvée, elle me miroite un nirvana tartinable pour mieux édulcorer mon présent de galérien.
— T'as surtout de quoi soutenir un siège jusqu'au printemps ! dis-je en scarifiant un énième castan[7].
— Elle aime ça, tu crois, les châtaignes, ta Victoria ?
Ah, tiens. Elle aura fait le dos rond un quart d'heure chrono en main avant de venir me chatouiller les ventricules.
Je verrouille les écoutilles. Le contrat stipulait « renfort opérationnel » pas « confessionnal à ciel ouvert ». Si c’est pour catéchiser mes zones sensibles, cœur ou calbut, je rends mon tablier. Je fais mine d’être absorbé par une coque récalcitrante. Elle fait mine d'avoir lancé une bouteille à la mer sans attendre de secours, et poursuit :
— Ça pourrait se faire, oui... Un petit pot de crème de marrons rien que pour elle. Un genre de passeport diplomatique au sucre-glace, histoire qu'elle comprenne que le canal de communication est toujours actif.
Elle me louche avec cet air convenu, celui qui clame « je sais que tu m’entends, gros bêta ! ». Je bétonne ma mâchoire et augmente la cadence de l'acier sur ma cible végétale. Elle est fine, la frangine. Un émissaire gourmand pour quadriller le terrain chez la Saint-Clair, manière de lui signifier : « Hé, regarde, le barbare écossais a une jumelle qui accomplit des miracles gustatifs, il est pas totalement irrécupérable ». Elle déploie son dispositif, plante ses drapeaux, et moi ? Je sers de mulet, c'est ça ? D'accord.
— Quand le dernier blindage aura sauté, tu m'accordes une permission ? Faut que je me change, je me trimballe dans ces vêtements depuis hier.
— Non, hier tu portais une chemise que j'ai mise dans le panier de repassage. D'ailleurs, si tu veux tester ta motricité fine avec un fer à repasser... Y a une pile de–
— Ah non ! J'ai horreur de ça. Les centrales vapeur, c'est le degré zéro de l'épanouissement masculin, Yelly.
Elle balaie mon argumentaire d'un silence qui en dit long sur l'estime qu'elle impartit à mes principes de mâle alpha en tutu. Je la guette du coin de l'œil : sous ses paumes, la boule informe est devenue un cercle parfaitement lisse, étalée sur le plan de travail enfariné. Elle admire sa géométrie encore un instant, pousse un petit raclement de triomphe, puis :
— Pitié, dis-moi que je suis la seule à qui tu déballes ton récital de néandertalien, James. Revenons-en à tes fringues : tu joues les transformistes en boîte avec une chemise propre sur le dos et la tienne sous le coude, et cet après-midi, tu t'affiches avec un T-shirt sorti du chapeau. Elle te refile les trophées textiles de ses ex ou quoi ? À moins que t'es eu le temps de braquer une laverie automatique un dimanche matin ou de te faire adopter par une famille de stylistes ? Les objets trouvés du Rose ? Un sponsor mode sur le chemin du retour ?
Ah. Ah. Hilarant. Je bazarde la dernière châtaigne et pose mon couteau dans l'évier. Ah merde, j'ai laissé mes couverts en plan. Faut que je rectifie le tir. Éponge, liquide vaisselle, eau chaude.
Encore une fois, je snobe les railleries de ma sœur, mais l'argument fait mouche. C'est le problème avec ma moitié d'ADN : elle a beau être exaspérante, on a souvent le même firmware de paranoïa. Sa théorie sur le tiroir des ex : j'ai eu la même image ce matin en toisant la sape à mes pieds et j'ai failli gerber mon café. Sauf que…
— C'est le mien, ce T-shirt. On l'a acheté ensemble à Biarritz, pendant notre virée sur la côte. Je l'ai… oublié chez elle, en rentrant en Écosse.
— Ooooh. Tu l'as « oublié »… Leclassique abandon de vestiaire pour marquer ton territoire... Bien ouèj, frérot ! Ou bien, étant donné ton sens de l'orientation défaillant, tu l’as semé comme un petit caillou blanc pour être sûr de pouvoir repointer ton museau dans son périmètre ?!
La crédence se voit gratifier d'un roulement d'yeux excédé. Je rince l'assiette à l'eau claire, puis la cale sur l'égouttoir. À l'entendre, je suis devenu le Petit Poucet de la romance transmanche. Après… Comme on fait son lit, on se couche, pas vrai ?
Je relève pas : Yelly brode déjà le scénario d'une comédie sentimentalo-mièvre dans sa tête. Visez-moi ça :
— Elle a sûrement passé les trois derniers mois à s'en servir de pyjama pour respirer ton parfum. C'est d'un romantique, le concept de doudou pa procuration ! Imagine le tableau : elle, dans ton jersey trop grand, en train de rêver de tes marrons...
Mes marrons ?! Putain, me suis presque étouffé avec ma salive !
Je pivote, juste après avoir tamponné mes paluches sur le torchon abeille suspendu à la porte du four.
— … rie qu'elle l'a même pas lavé–
— Elle l'a lavé.
Un jingle strident brise l'ambiance debrief de buanderie sentimentale. Sauvé par le gong ! Ma jumelle se précipite vers l'écran rétroéclairé, au passage, me siffle l'essuie-mains pour nettoyer la pâte des siennes, et s'écrie, surexcitée.
Elle est sérieuse ? Elle est déçue parce que Victoria n'est pas une sauvage qui garde mon odeur de sueur comme un trésor national. Elle est pas finie, cette fille, c'est pas possible…
Un jingle strident brise l'ambiance debrief de buanderie sentimentale. Sauvé par le gong ! Ma jumelle se précipite vers l'écran rétroéclairé, au passage, me siffle l'essuie-mains pour nettoyer la pâte des siennes, et s'écrie, surexitée.
— C'est Antoine !
Pas besoin de le scander, j'avais saisi. N'empêche… Merci, Nono ! Je te revaudrai ça, frérot ! Cette fois, j'accueille l'intrusion les bras ouverts. Un téléphone qui sonne, c'est tout de suite moins frustrant quand on est pas occupé à rôtir ses marrons en équilibre instable contre un mur de cuisine couleur elle…
— Je monte !
Avant que ma sœur commence à analyser la fréquence de mes battements de cils, je m'ejecte de la zone de tir.
— Ok, Jelly…
« Oui, mon amour… Oui, il est rentré… J'en sais rien, tu lui demanderas… »
Le grain de sa voix de « femme comblée » m'accompagne lorsque je bats en retraite vers l'étage, embarquant avec moi les effluves du lapin à la cannelle et le souvenir brûlant de Victoria dans mon « reliquat textile » de retour au bercail. Je vais m'enfermer dans ma chambre — bientôt repeinte en gris dépression — et me préparer pour le vrai match. Ce soir, je remonte sur le ring. Et cette fois, j'ai pas l'intention de perdre mes nippes. Qu'est-ce que je raconte ?! Je crève d'envie qu'elle me les arrache avec les dents ! Pourvu qu'elle me marronne pas dessus sitôt la porte franchie…
[1] ammo est l'abréviation de ammunition, munition en anglais
[2] Couteau traditionnel écossais porté à la chaussette, doté d'une lame épaise à un seul tranchant et d'un dos plat et innofensif
[3] Dague de comabt légendaire des commandos britanniques, conçue avec unelame à double tranchant.
[4] des deux côtés
[5] Bah, voyons !
[6] équivalent de "ma grande"
[7] châtaigne en gaélique

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