23.4 * JAMES * À LA DOUCHE

12 minutes de lecture

CHAPITRE 23.4

À LA DOUCHE


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JAMES.L.CAMERON

30.10.22

15 : 24


♪♫ … — … ♪♫



Je franchis la courte distance qui sépare la cuisine de l’escalier en deux foulées et, tout en montant les marches quatre à quatre, commence à décanter la situation. Il est… coup d’œil à ma montre : quasi 15 h 30. J’ai donc environ quatre heures de poireautage avant d’espérer la revoir. Quatre piges à tirer pour voir si je suis d'astreinte « unité de séduction » ou si je me tape une soirée « troisième roue du carrosse », option Scrabble endiablé, avec le duo sucre ajouté. Quoique, chez les Cameron, on est plus branchés Snap sanglant[1]. Grosso merdo, loin d'être du tout cuit, cette histoire de dîner… Car bon, j’oublie pas qu’elle m’a rien promis de formel. Elle a assorti son invit' d'une clause de désistement bien moisie en mode : si son taf lui pète à la gueule, je passe à a trappe. Connaissant son degré de stakhanovisme, y a de très fortes chances que je stagne dans cette baraque comme un gland à fumer des clopes imaginaires sur le stoop[2].

Une clope… Tiens, après le passage au bac, j'irai m'en cramer une, avec, peut-être, un petit café bien costaud. Mais là, place au détartrage de la bête. Pas que je sois crasseux — je me suis douché chez elle, avec son savon, dans sa douche, chez elle... Ok, on a pigé, mate, t'as fait le tour. Si je me sens propre, mes fringues, elles, faut les décontaminer : mon futal, mes chaussettes, mon calbut, au lavage. Le T-shirt : zone interdite. Pas touche. Il va conserver sa fonction de doudou fétiche — ou fétichiste, même racine — mais inversé : cette fois, JE me shooterai à son parfum — ou sa lessive. Me fais pas chier avec les détails.

J'entre dans la piaule : fenêtre ouverte. Ah ? Ça pue le fauve à ce point ici ? Étonnant, avec le pschitt mitrailleur infaillible qui pollue la moindre particule d'air sain dans cette chambre. Senteur pâquerettes de polymère. Une horreur. Remarquez, je suis tellement en chien de fix que je m'enquillerais n’importe quel rush chimique… Non, je blague, je suis pas encore tombé aussi bas. Sauf avec le spray « Pin des Landes » des chiottes du rez-de-chaussée. Celui-là, il a un petit côté terroir assez sympa…

Les doigts déjà sur la poignée, je m'apprête à rabattre le battant, puis me ravise. Le vent de Lochaber me manque, alors je prends ce que la France me donne. Radine en sel, la plaine toulousaine…

Je commence par le haut, fais palisser le coton par-dessus ma tête, mais la gestuelle change. Pas de lancer de disque vers le coin de la pièce aujourd'hui. Je perds deux minutes à l’aplatir sur le plumard, chasser les plis du plat de la main, pour ensuite le planquer soigneusement au tréfonds d’un tiroir. Si je le laisse traîner, Miss Lenor Unstoppable l’embarquera d'office dans sa prochaine rafle de linge sale : au tambour à 40°C et c'en est fini de la magie odorale. Ma frangine saura pas que c’est une erreur de catégorie 4, un crime contre mon « culte érotique », un gaspillage de molécules divines. Elle verra juste du jersey crade alors qu'il s'agit de mon masque à oxygène, de ma... Non mais franchement, Cameron ! T'as pas autre chose à foutre que monter un autel à la gloire d'une sape !

Étape 2 : je dégage ma ceinture, dézippe ma braguette, m'affranchis de mon pantalon. Quatre heures à tenir. C'est rien. Une paille. Une éternité. Je pourrais essayer de pioncer, de grappiller un peu de récup’. Avec la cure de chamane que je m'inflige, mon sommeil a la stabilité d'un château de cartes dans un couloir de métro. Dès que je ferme les yeux,  je me tape des séances de cinéma expérimental psychédélique. Ça va du flash-back de gamin dans les Highlands façon pub pour adoucissant à des discussions philosophiques cigare au bec avec Pablo Escobar ET Phoebe Buffay[3] à dos de dauphin. Ni queue ni tête. Ou des visions de Victoria et moi au pieu, pas dégueulasse au démarrage, avant de se transformer en course poursuite main dans la main dans des boyaux qui rétrécissent petit à petit sur un fond de cornemuse gabber. Zéro logique, juste du grand n'importe quoi cérébral.

Qu'est-ce qu'elle fabrique, là, tout de suite ? Je me lime les neurones sur cette question vingt fois par jour d'habitude, mais aujourd'hui… écho nouveau. Parce qu'elle sait que je suis là. Elle sait que je suis revenue pour elle, que je l'aime, que… C'était pas la déclaration d'amour la plus belle de l'humanité, on est d'accord ? Rien de tel qu'une dispute à moitié à poil et à moitié torchés pour faire tomber les masques. On était à ça de faire fumer le polyrotin, elle était à califourchon sur mon zgeg, et là paf ! Éruption du Vésuve. Elle a viré furieuse, prête à me déglinguer parce que je lui disais « stop ». J'ai lâché le morceau comme une munition de défense, voilà. « Je t'aime », boum. Pas en mode les yeux dans les yeux sous une pluie battante — quoique… si, un peu quand même. Pas lors d'un dîner aux chandelles squatté par le pakistanais relou. Pas grâce à un bouquet de 100 roses rouges démesuré qui prend toute la place sur la table du salon. Pas au petit dèj devant des pancakes en forme de cœur. Pas avec le déploiement d'une banderole géante tracté par un coucou monomoteur. Et en même temps que j'énumère mentalement toutes ces idées plus ou moins épiques selon la police du bon goût sentimental, pas moyen de me souvenir du contexte de mes autres premiers « je t'aime ».

L'autre garce ? Probablement un renvoi d'ascenseur poli pour la remercier de sa joie hystérique face à une paire d'échasses ou un jouet Cartier. Fiona, c'était lors d'une sortie scolaire à Fort William en S4[4]. J'avais les genoux qui tremblaient, les mains savonnette, la gorge en papier de verre. Le combo gagnant du parfait nigaud transi de trouille. Faut dire qu’elle avait plus de répondant que toute ma bande de potes au complet et que j’étais persuadé que j’allais repartir avec l'estampe de sa paume sur la joue. Revers du siècle, y a pas eu. Premier shoot de nitro buccale, oui. Avec la langue, je précise. Sinon, je crois bien n'avoir fendu l'armure qu'à Gabriella, la seule avec qui je suis resté suffisamment longtemps pour me laisser amadouer, enfin longtemps... moins d'un an à peine, avant de me faire plaquer pour un stage de recherche en anthropologie sur les communautés Maroon dans les Blue Mountains. Elle avait besoin d'étudier l'humanité, moi, j'étais déjà un sujet un peu trop épuisant. On arrêtait pas de se prendre le chou, on se perdait dans des traductions foireuses de nos propres silences, on… Du gâchis. Même si à l'époque je jouais encore dans la cour des débutants, la défonce brouillait déjà les pistes. Fin bref, inutile de remuer cette vase, le temps a fait son boulot. La Jamaïcaine et moi, ça a capoté, c'est la vie.

Je m'avance vers le côté droit du lit pour attraper mon chargeur sur le plateau-chevet et, mes yeux ripent sur la boîte où je planque mes plaquettes de secours. Un quart d’anxiolytique pour calmer la centrifugeuse ? Ou un antidépresseur pour raboter les angles ? Mauvais plan, Jamie. Si je m'enfile une pilule de bonheur synthétique maintenant, je vais débarquer au resto avec le magnétisme d'un parpaing et l'œil aussi fringant qu'un dodo empaillé. Pas question de me pointer devant elle en vache qui regarde les rails. Je veux être là, entier, chaque terminaison nerveuse à vif. Je me redresse d'un coup de reins, pousse un grand soupir de combat et fais sauter les chaussettes.

Avant de m'évacuer vers la zone carrelée, mobile plugué, je balaye rapido mes notifs. Par pur réflexe. Je suis pas aux abois, juste je — au cas où — vérifie qu'elle m'a pas déjà posé un lapin. Au cas où. Zilch. Nae a cheep. Sweet fuck-all.[5] Je reste là, en slip, à fixer le vide. Je me projette, j'imagine le resto, j'imagine l'après-resto. Excité ? Grave. Terrifié ? Un peu aussi. Le mélange est explosif. Allez, on arrête de vibrer comme un moteur de vieux chalutier. On respire.

Je largue le dernier bout de tissu qui me colle à la peau et réponds enfin à l'appel de l'hydrothérapie. La salle de bain attenante me tend le bras. Sous la cascade, je saurai si je suis là pour éteindre les braises ou, pour foutre le feu à la roche. Le truc avec l'envie ? Une bête sauvage. Indomptable. Elle obéit à aucun sifflet…

Carrelage froid, je suis au bon endroit. Je dépose mes nippes proprement DANS le panier à linge, parce que si ma sœur passe par là et flaire mon terrier, je me ramasserai un balayage derrière les oreilles. Pourtant, y a que moi qui me décroute dans ce lavomatique, mais elle arrive toujours à trouver une excuse pour venir imposer sa juridiction de matonne et gueuler sur mes caleçons qui traînent.

Inspection de routine dans le miroir préimmersion. Pas la joie : trapèzes bétonnés et cervicales soudées par le stress. J'ai le teint fade, un gris dégueulasse qui hurle mon besoin d'air marin, mais pas le temps pour des vacances à la plage. Les cernes me creusent la tronche et je flotte un peu dans ma peau. J'ai fondu, le tonus s'est barré. Va falloir que je me remette sérieusement au sport, parce qu'avec mon récent passage dans l'ornière, entre la tise et la came, le seul cardio pratiqué consistait à bourriner et c'est pas ce qui te forge une carrure de spartiate. Déménager 3 stères de quartiers de chêne, si. Ye cannae saw timber wi' a roosty blade.[7] Bilan des courses : une lame qui voit jamais la pierre à aiguiser finit par plus servir à grand-chose, à part décorer le décor. Y a ceux qui bossent leur « Body Summer », moi je vise plutôt un Body Caber-Toss[8], c'est ça la vraie mesure d'un homme par chez nous. Un tronc pour la gloire.

Je fais face au pommeau, le doigt sur la gâchette. Normalement, je me douche à la dure, à la puritaine, à l'écossaise, version morsure de cristal qui te coupe le souffle et te transforme les noisettes en raisins secs. Et puis, je sais pas ce qui me prend, je tourne le robinet du mauvais côté. Je crois que j'ai… envie d'infuser. Chaleur. Réconfort. Fièvre Un truc qui m'enveloppe. C’est elle, c’est Victoria. Elle me fait ramollir, elle me pousse à chercher la caresse de la vapeur plutôt que l'aiguille du givre. L'écho de ses hanches qui chaloupent ou l'idée de ses courbes sous l'eau ont court-circuité mon thermostat interne. Je ferme les paupières et tout est lumineux, écarlate, palpitant. Je la revois en robe de Sévillane avec sa jupe rouge. Le soir de notre premier rencard aussi, elle portait du rouge.

Pourtant cette fille inspire davantage la fraicheur d'un lagon turquoise, la beauté d'un lapis-lazuli, l'intensité d'une faille océanique. Toujours fourré dans une piscine. Les pieds dans l'eau en toute occasion. Son calme, sa fluidité, les coquillages partout chez elle, les paysages exposés de-ci de-là, en tableaux, photos, cartes postales sur le frigo… C'est comme si elle était née parmi les vagues. Une esthétique marine, aye, mais qui glisse doucement vers l'émeraude dès l'approche du rivage. Faut voir son appart tout en nuances terriennes, sensuelles, organiques. Sauge, lichen, menthe, eucalyptus. De la chlorophylle sur toutes les surfaces. Bois patiné, rotin, lin froissé et chanvre tressé. Rien que du chaleureux, du vivant, de l'habité. Cuir, fer, argile, pierre : elle a une étagère entière de gemmes, fragments de roche piégés dans des écrins et petites fioles blindées de sable. « Souvenirs de mes vacances. Des petits bouts d'ailleurs et surtout de mes descentes spéléo », m'a-t-elle renseigné au détour d'une question. Mais il n'y a pas que du minéral et du végétal en elle. Sa déco, pour ceux qui ont l'œil, finit de vendre la mèche avec toutes les babioles chamarrées, ses tapis, ses… Un vrai carrefour d'influence. Son côté Ariel ? Elle a le goût du métissage, Victoria, de l'orientalisme, de l'exotisme, comme si elle ambitionnait de faire irradier la chaleur de l'Équateur dans son salon. Et sur son épiderme aussi.

Vous savez ce qu'elle a de calligraphié le long de son échine ? Parce que, perso, j'ai perdu le fil des heures à déchiffrer ses fresques cutanées. Lorsqu'elle me les a détaillés, j'ai trouvé le concept absolument dément ! En fait, le dessin est une colonne totémique divisée en 4 sphères, chacune issue d'une inspiration ethnique différente. En haut, des symboles amazighs, des traits protecteurs qui célèbrent la terre et la féminité. Ensuite, dévale la vibration énergique des bogolans africains. Au milieu, on tombe en terrain connu : des volutes polynésiennes. Mouvement, voyage, force intérieure, mon propre alphabet de peau. Au creux des reins, le motif se referme sur des structures mésoaméricaines, plus architecturales qui représentent le sacré, le cycle du temps, la transformation. Quatre zones, quatre horizons, et une seule nana pour porter tout ça avec une allure phénoménale. Un tatouage ? Non, une armure. Une invitation. Elle a gravé ses convictions sur son ossature. Niveau stratosphérique. Du grand art, dont, j'ai hâte, si hâte de pister chaque courbe du bout de la langue… si hâte de remélanger nos encres dans l'obscurité...

Un frisson me parcourt. Origine : pas la température du flux au-dessus de ma calebasse. Je sors de mon apnée mentale. La buée est devenue épaisse, presque compacte. Je secoue la tête pour chasser la divine image de ses ancrages qui me subjuguent, de l'odeur de son cou. Pognes plaquées sur le visage, je laisse le déluge rincer mes délires puis, je vide une noisette de gel dans ma paume, tourne le dos au pommeau et shampouine vigoureusement mon cuir chevelu.

L’hétérogénéité de sa déco, c'était l'indice. Le manifeste de sa peau, le chaînon manquant. Ce qui démontre que sa retenue est trompeuse. Victoria a beau être une créature aquatique, minérale, pur produit des abysses, elle a le feu sous les côtes. Peut-être pas celui d'un volcan, mais celui d'un feu de camp dans une crique isolée... Un feu sacré qui réchauffe autant qu'il peut consumer, dans une crique qu'on atteint qu'au prix d'un bel effort.

Le rouge revient me percuter. Toujours ce rouge qui danse derrière mes paupières. Je revois son corps qui ondule pour moi, cette jupe qui claque. Sur des airs de flamenco, de salsa, de techno, elle bouge comme une déesse. « Elle baise comme une déesse, pas vrai ? » Shit ! Whoosh-thud ! Boomerang dans ta gueule, Cameron ! La bastos me castre les roubignoles. Putain de parasite. Putain de fumier. S'est pas rendu compte qu'il jartait une grenade pour mieux pisser sur mon gazon ? Sport national de bâtard, ça, marquer son territoire à coups de petites phrases de vestiaire, juste pour être sûr que l'autre va cogiter. Faudrait pas que je me sente trop à l'aise, hein. Faudrait pas que je tombe amoureux d'elle, hein. Faudrait pas… Bah sors les crocs, mon gros ! Viens. Viens tâter du celte que je dessine la géographie de la douleur sur la trogne ! Chez les cousins irlandais, j'ai appris ce qu'ils nomment là-bas : the art of the shiner[8]. Tes ancêtres géraient des business, moi ils géraient des insurrections de pavé ! Style vs instinct. Code vs loyauté. Costume vs poings nus. Lames vs barre à mines. Ton marquage de zone, tu peux te le greffer sur la prostate, comme ça tu penseras à moi à chaque fois que tu voudras lever la patte. Je vais effacer ton passage, millimètre par millimètre, et quand j'aurai fini, elle aura même oublié la couleur de tes yeux, knacker[9]. Aye, sauf qu'elle bosse avec lui. Donc, elle le voit tous les jours. Fin… peut-être pas tous tous les jours. J'espère pas tous les jours, sinon c'est suspect de ouf. Mais… ARSE !

Je me racle la tronche des deux mains, ma cage thoracique sature, mes dents vont se souder pour l'éternité. Le doute est une lèpre mentale. Ils taffent ensemble… ils partagent l'air, le café, les soirées. Et moi, je partage quoi ? Une douche froide et mes fantasmes en vrac. Froide ! Mitigeur braqué à fond vers la droite. Le choc thermique est…

FUCK! FUCK! FUCKIN' SCUMBAG SHITE!

Le contraste est tellement violent que j'ai l'impression que mes pores vont exploser. Retour à la forge ! Retour au chaud ! Je rebascule tout à gauche. L'eau devenue plomb fondu me réarme le squelette.

Premier réflexe de survie : se laver. Je saisis le savon, bien décidé à en finir avec cette tannée ! Je me frictionne furieusement à m’en arracher le derme. Mes muscles sont des cordes de piano prêtes à péter. Mais le coup de fouet givré a tout déréglé. Le sang stagne. Il refuse de remonter au cerveau. Il descend, lourd, battant, avec une force de frappe assourdissante. Il m'invoque. Il commande de me vider de ma rage. Colère ? Vitrifié. Désir : au taquet. Ma paume déserte son ministère et se referme, tribale, sur mon matos.


[1] équivalent de la bataille corse

[2] perron 

[3] personnage de la série Friends, connu pour son excentricité légendaire et ses raisonnements lunaires, ses chansons folk improbables et son aura de hippie mystique

[4] équivalent de la 3° 

[5] Zéro. Pas un signe de vie. Absolument que dalle. 

[6] On peut pas scier du bois avec une lame rouillée. 

[7] épreuve reine des Highlands Games consistant à ne pas se faire écraser par un tronc de pin (le caber) de 6 mètres qu'on doit projeter en l'air pour qu'il effecture une rotation verticale parfaite. 

[8] l'art de l'œil au beurre noir 

[9] déchet 


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