21.5 * JAMES * LA PART DES ANGES
CHAPITRE 21.5
LA PART DES ANGES
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JAMES.L.CAMERON
30.10.22
13 : 49
♪♫ … — … ♪♫
La première partie du trajet s'écoule dans un huis clos étrange, feutré. Pas gênant, non : apaisé. Victoria, d'un calme olympien, absorbe les cahots du silence. Ses doigts font virevolter son téléphone dans sa paume, un ballet agité, métronome, qui répond au fredonnement léger qu’elle émet entre deux directions. Apparemment, la playlist foutraque de ma frangine s'engrène sans grincer dans son tempo interne, parce qu'elle cherche même pas à éteindre cette mixture auditive au sirop de fraise qu'Isla appelle musique. Eurk.
La frimousse levée vers le paysage qui défile, elle pointe du menton une ruelle, un panneau. Et là, le glitch. Je capte le mouvement de ses incisives qui viennent triturer sa lèvre inférieure. Son tic ? Une hésitation ? Ou un reste de gourmandise à mon égard, peut-être ? Option délire activée. J'ai envie de piler, là, au milieu de cette ligne droite, pour vérifier si la foudre tombe deux fois au même endroit. Et soudain, un autre voyant rouge s'allume au beau milieu de mon crâne : veux pas la quitter sans l'embrasser. Et pas un simple effleurement de surface, ni un pétrissage de maxillaires à la barbare, ou un roulage de pelle de chantier. Han-han. Je rêve d'un amarrage haute fidélité, une connexion lente et pressurisée. Un contact avec la densité du plomb et la couleur du velours. Une pièce unique, ajustée au micron près, qui prouverait que je suis un orfèvre de la propulsion émotionnelle et pas seulement son chauffeur de taxi, camé en sursis, qui a cramé sa vie à vider des pochons et trousser des jupons...
Aye… L'aspect déontotechnique me rattrape. Comment on gère la sortie ? Est-ce que je peux oser une offensive ? Si je tente le baiser de cinéma et qu'elle checke sa montre de concert en me remerciant pour la course, mon ego va finir en limaille d'acier sur le boulevard. Vive l'angoisse.
Bon, ducon, encore une fois, arrête de psychoter sur la télémétrie. On verra bien au moment de l'impact. Au pire, je me mange une châtaigne ? C’est jamais qu’une collision superficielle, j’ai survécu à des retours de manivelle autrement plus violents sur le terrain. De toute façon, la fortune sourit aux audacieux, ken ? Super, le crédo du parfait charognard ! On t’a jamais appris à garder ta langue derrière tes gencives, sérieux ?
À l'approche d'un feu tricolore, je rétrograde, puis, bien malgré moi, me réaimante à son profil. Qu’elle est belle ! Encore plus éblouissante que dans mes souvenirs. Elle a gainé ses cheveux en une queue de cheval haute, souligné subtilement ses yeux ambrés, blushé ses pommettes. Léger. Discret. Rien à voir avec le crépissage de façade habituel d'Amy, adepte des brushings injectés au silicone et du rouge à lèvres écarlate. Chez Victoria, tout l'inverse : côté bouche, c'est le triomphe du minimalisme. Jamais perçu une once de pigment sur ses commissures. Sauf, en photo, mais pas récentes, et bien sûr, lors de sa danse à Carcassonne. Quand j'ai balancé l'interrogative, par pur vice de forme, elle m'a expliqué que le maquillage des lèvres est incompatible avec son système d'exploitation. Sa manie de mordiller ses muqueuses dès qu'elle branche son cerveau sur une trajectoire, la déshabille. Un vrai test d'usure accélérée. Aucun produit ne résiste à ce traitement de choc ; tout finit par s'écailler en moins de deux. Alors, elle a choisi de renoncer à en porter. Je l’ai souvent topée en plein calcul, les dents pinçant doucement sa peau charnue. Mais ce jour-là, son regard a eu un flash bizarre, genre micro fissure dans son assurance. Un voile qui m’a fait soupçonner une raison plus intime, une zone d'accès restreint. J’ai pas insisté. Après tout, chacun a le droit de cultiver son jardin secret. Moi, plus que quiconque, sais combien il est difficile de laisser voir ce qui se cache derrière les apparences.
Coup d'œil au compteur. L'aiguille frémit, le signal bascule et je relance les canassons sous la tôle. On bouge. Le ronronnement du moteur change de fréquence. Je remonte les rapports, un à un, expulsant la poussière des souvenirs par la vitre baissée. La jungle urbaine nous réaspire dans son flux, ses perspectives à perte de vue et son bitume suspendu quand on atteint la Garonne. Je scrute l'horizon, module le régime et me remémore surtout que je suis d'abord ici pour tenir le volant et éviter à ma bonnie lass un transit dans les boyaux de la ville avec des inconnus qui tirent la tronche. Aye, right. Je garantis pas qu'elle soit mieux lotie avec moi... Entre les courants d'air dans ma boîte crânienne, mes pronos foireux et mon silence signé goudron frais, c'est pas dit que le voyage en Audi soit plus ergonomique que la ligne A du métro…
À quoi je gambergeais, déjà ? Aye, ses lèvres... Elles bousillent ma logique interne, treuillent mon attention à chaque instant, me désarment. Une bouche fine, mais redoutablement bien dessinée, livrée à nu sans le moindre masquage pour fausser la lecture, j'en apprécie l'absence de filtre à m'en flinguer le jugement. Quand je l'embrasse, quand je m'imprègne de ce cœur de chauffe intégral, de ce goût sauvage qui n'a subi aucun raffinage, dépouillement quintessentiel des plus addictifs, je plonge en apnée dans un baril de pure elle. Je perds le nord, le sud, et le manuel d'entretien avec. Je deviens un.. pauvre type qui se noie avec plaisir dans un distillat parfait et dans l'authenticité d'une matière première que mes papilles rêvent de consommer sans modération à l'infini. Ses lèvres possèdent le propre des choses qu'on peut pas synthétiser et pourtant... et pourtant, mettre en bouteille leur saveur vire soudain au coup de bélier dans ma colonne de direction !
Why did that no' click sooner, eh[1] ? Un whisky... Un hommage liquide à ce dosage improbable. Le projet tient la route, non ? Et comment ! Mon esprit est plus qu'enthousiasmé ! Usiner, en équilibre précaire entre deux mondes — celui de l’instant, de l’intime, et celui de l’absolu, du désir cristallisé dans le temps — une substance concrète, et créer un mariage organoleptique de compèt où l'ADN sensoriel de Vi se transposerait dans chaque arôme, chaque goutte. It'd be a total dead smashin' masterpiece, man ![2]
Voilà l'idée. Une base d’orge maltée, charpentée et travaillée en fermentation longue pour aller débusquer des nuances de miel de bruyère et choper cette douceur que Vi garde en réserve. Le punch, je l'obtiendrais en jouant sur la coupe et en favorisant les esters qui sentent l'agrume en haut du col-de-cygne, histoire de rappeler l'attaque acidulée de nos baisers volés. Sa chaleur humaine, celle qui émane d'elle quand elle dort dans mes bras, quand elle s'illumine d'un sourire, ou qu'elle soupire au pic du plaisir, je l'extrairai des tanins, là où le bousinage mime naturellement cannelle et clou de girofle. Côté vieillissement, oublions le chêne classique. J'ai mes pipes de Porto Tawny en attente de tirage, ils iront résonner avec son tempérament de feu. Lors du finish, je migre le tout dans des fûts de Old Tom Gin, dont les douelles recrachent par capillarité des notes de genièvre et d'herbes sè–
— T'en fais une drôle de tête. Qu'est-ce qui te transporte autant ?
Vi vient de figer les vapeurs de mes alambics mentaux. Mais entendre sa fréquence, c’est comme recevoir une décharge de pure bénédiction auditive dans les tympans.
Je débusque ses beaux yeux qui m'étudient, deux prismes dont la robe me rappelle tant celle d’un Bowmore Darkest ou, pour peu que le soleil les perce, d'un Talisker 18 ans. En-dessous, un germe de sourire s'embusque. Est-ce que j’ai une seule raison valable de lui cacher ma tambouille cérébrale ? Non.
— À du whisky.
— Du whisky ? Mais enfin, Jem, il n'est même pas 14 h, voyons ! s'amuse-t-elle, la voix teintée de joie.
« Jem ». Elle réitère l'infraction et... faut dire que ça me cire l'orgueil qu'elle m'appose un diminutif rien qu'à elle.
— Ah la la, ton profil génétique aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Un Écossais qui réfléchit trop, c’est soit pour préparer un raid sur le bétail du clan ennemi, soit pour maudire la pluie en attendant que l'alcool monte. On dégaine les claymores ou dois-je juste en conclure une fermentation spirituelle ? Au rond-point, prends en face sur l'Allée Charles de Fitte.
Cligno actionné, j'accompagne la courbe du bitume avec une souplesse que j'ai plus du tout sous le citron, mes pupilles alternant entre ses ordres GPS et la beauté de sa mine espiègle rivée sur ma pomme.
— Ni l'un ni l'autre, corrigè-je en stabilisant la trajectoire d'un coup de poignet.. Je songeais plutôt à une nouvelle création.
— Ah oui, laquelle ?
Ce mélange de fraîcheur et de grâce sur sa bouille me galvanise et m’inspire un rire intérieur. Transporté par l'évidence, j'assemble ma confession :
— La tienne.
Le pli symétrique de ses sourcils signe son brouillard.
— Toi, Victoria... Le goût de tes lèvres. J'essaie d'en imaginer le profil aromatique et comment je pourrais embouteiller l'émotion qu'elles distillent en moi…
Ce que je kiffe chez cette fille, c’est sa capacité à griller mes capteurs de mesure. Tout indiquait une capitulation imminente. Tout : ses prunelles ébaubies, ses joues virant au rose poudré, ses lèvres pincées qui tentent de clouter sa gêne. Erreur de calcul. Le navire amiral Victoria est déjà en train de contourner mon malencontreux iceberg pseudo-romantique :
— C'est un projet de recherche ? J'espère que tu as un budget illimité, James. Parce que l'échantillon ne se laisse pas capturer si facilement.
Je lève les yeux au ciel. Toujours taquine. Toujours à l'affût du moindre défaut de cuirasse.
— Si c’est une question de moyens, je trouverai les ressources. Et puis, tu négliges une règle de base, love : plus le gisement est difficile d’accès, plus le forage en vaut la peine.
— Mmh... le forage ? ricane-t-elle. Me semble que ton permis d'exploitation est encore en cours d'examen...
Ma fierté se grippe d'un coup sec.
— ... très, très approfondi.
Ah ! J'aime mieux ça. L'espace d'un instant, j'ai vu le mur se rapprocher à une vitesse suicidaire, mais sa rallonge verbale vient de me redonner toute la gnaque nécessaire pour l'offensive.
Mes calculs de probabilités sur le « bisou ou pas bisou » ? Fusillés ! À la seconde même où le frein à main sera tiré, je l'emballe ! Et pas qu'un peu ! Je vais lui faire passer une contre-visite buccale qu'elle n'est pas prête d'oublier !
Le temps de griller la politesse au prochain feu, je dévore ses jolies lèvres du regard. Ah ! La soupape s'ouvre encore. Qu’est-ce qui va sortir de cet ourlet ensorceleur, maintenant ? J'observe le mouvement, prêt à réceptionner l'info. Mais avant la moindre vibration, je détecte un flottement, comme une bulle d'air dans un circuit hydraulique. Elle hésite, et ce petit décalage procédurier me file un spasme électrique.
— Dites-moi, Monsieur Lochranach... faites-vous ce genre de déclarations d'intention à toutes les femmes qui croisent votre... alambic ? C’est une façon très... industrielle de proposer un rapprochement. Dois-je y lire une forme de poésie ou juste une ruse de maître distillateur ?
Deux signaux distincts viennent percuter mon cortex.
Primo : le poids de certains mots choisis, leurs couleurs, le calibrage de ses octaves... Victoria flirte. Elle injecte du sucre dans mon réservoir pour voir si je vais caler ou accélérer. Attache ta ceinture et serre fort surtout, bonnie : y a pas de poneys sous mon capot !
Secundo : sa garde-robe de défense. Elle me teste. Elle s'assure que je sers pas la même plaquette commerciale à toutes les meufs qui montent en voiture avec moi. Logique. Qu'elle se tranquillise : je begayerai pas sur l'historique.
— J'ai jamais eu besoin de sortir ce genre de matos pour une autre, parce qu'aucune autre n'a jamais eu ton indice d'octane.
— Mon quoi ?
Tandis que je nous faufile entre deux camions de livraison, je capte à la dernière seconde un feu qui vire au rouge et plante les freins un poil trop tard. Résultat : la carrosserie plonge vers l'avant et le sac de Victoria finit sa course sur le tapis de sol. Je tends le bras instinctivement pour la retenir, ma main se plaque contre son épaule et nos regards se télescopent sans airbag dans le silence soudain de l'arrêt.
— Désolé, je voulais pas te transformer en projectile.
Sourire en coin, mais œil toujours perquisiteur, elle renouvelle sa question et moi de cafouiller :
— De l'octane, c'est... hum... How can I pit it[3] ? Ton niveau. Ton énergie.
Elle bat des paupières, l'air de quelqu'un qui essaie d'empoigner la fumée de mon explication à pleines mains.
— T'es plus intense. Ça monte plus vite avec toi.
— Quoi donc ?
— ...
Crap... Quel enfer ! J'ai la sensation, j'ai le ressenti, mais le conduit entre mon caisson et ma langue est congestionné, vraisemblablement. Je peux lui parler de taux de compression ou de point d'éclair, mais elle va me regarder comme un extraterrestre.
— Plus... plus l'indice est haut, plus le choc est violent quand ça s'embrase.
Ses sourcils frondeurs me catapultent des points d'interrogation monstrueux en pleine face.
— Pour faire court : t'as du répondant, tu me mets sur le grill et tu ne bronches pas devant mes sorties de route. Et... j'estime que t'as assez de cylindrée pour brider mes conneries. C'est ça, l'octane. C'est la force de frappe. Et la tienne est... épatante.
Elle papillonne des cils deux secondes, puis souffle :
— Euh, merci. Je... crois ? J'avoue quand même ne pas saisir la logique entre l'entame de notre échange sur le whisky et… cette conclusion pour le moins... motorisée.
Pas faux. On a sauté du spiritueux à l'huile de vidange sans transition, aye.
— Toujours tout droit, indique-t-elle en avisant le futur rond-point.
En contournant l'esplanade circulaire, je repère sur notre droite les gardes corps surmontés de statues qui encadrent la place intérieure du quartier Saint-Cyprien ainsi que la fontaine plane qui architecture l'emplacement de la bouche de métro. Avant de reprendre la parole, je redresse l'Audi pour m'engager dans une nouvelle trouée rectiligne, un long tunnel végétal où les platanes défilent en rangs d'oignon.
— Ce que j'essaie de te dire Vi, c'est que tu m'envoies du super-éthanol dans les veines et que si je craque une allumette maintenant, on finit tous les deux serrés. C'est plus clair comme ça ?
Son rire doux résonne dans l'habitacle. Putain ! Qu'est ce qu'elle fout à se caresser l'ivoire d'un pouce distrait ? J'ai la dalle, Victoria. Une dalle de…. moustique en plein été !
— Oh... je vois. Joli paravent que ce lexique de garage — d'ailleurs tu m'impressionnes : je te pensais plus sculpteur de bois, chasseur de vagues, as de la communication, globe-trotteur...
Comment ça mon passé de motard vient de griller ma couverture ? On n'efface pas des années de bitume et de cambouis aussi facilement.
— Mais ton déballage technique ne cache pas grand-chose, mon grand. Autant de mots compliqués pour un simple constat : je te rends nerveux. Mmh. Ce n'est pas une découverte, tu sais. Ton moteur a tendance à rater quelques cycles dès que l'ambiance devient un peu plus... intime. Rassure-toi, ton super-ethanol se propage bien au-delà de tes propres veines...
Jackpot, mon pote ! Elle est dans la zone rouge avec toi. Si je m'écoutais, je couperais le contact pour finir cette conversation sur le siège passager. Je n'en fais rien.
— Au prochain feu, c'est sur la droite, prévient-elle.
Aye, right. Focus on the road, ye randy bugger[4] !
Je tombe un rapport pour aborder l'intersection. Tandis que je ralentis, mon regard accroche une forme bizarre derrière des grilles : une sorte de ver de terre géant qui me rappelle un… Je percute enfin ! Le jardin Raymond-truc. On longe les Abattoirs, ce musée d'art contemporain qu’Isla affectionne tant. Mais aujourd’hui, les briques rouges de l’ancienne morgue ne sont que des ombres dans ma vision périphérique. Si ce repère visuel se situe là, alors le–
Bip-biiiiiiiiiip !
Un klaxon rageur me pète les feuilles. Dans le rétro, j'avise une bagnole noire me coller au derche. Qu'est-ce t'as ?! Tu veux pas t'inviter dans mon coffre, huh ?! Away ye go, arsehole[5] ! Vi, qui s’était penchée pour récupérer les affaires éparpillées à ses pieds, se redresse. Elle plante ses yeux dans les miens une fraction de seconde, puis pivote pour fusiller le connard pressé derrière nous.
Le feu vert m'oblige. J'enclenche la seconde avec une brutalité inutile, sulfatant ce type avant de réaliser en tournant que le bâtiment d'en face, c'est notre — sa destination. Je braque vers la gauche, m'aligne au trottoir. Le compteur s'arrête. Pas mon pouls.
[1] Pourquoi ça n'a pas percuté plus tôt, hein ?
[2] Ce serait un putain de chez-d'œuvre mortel, mec !
[3] Comment le formuler ?
[4] Ouais, c'est ça. Concentre-toi sur la route, espèce de lapin en rut.
[5] Va voir ailleurs, trou duc !

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