22.1 * VICTORIA * UN SPHINX AU-DELÀ DU MUR D'HADRIEN : CHOU OU CHELOU ?
CHAPITRE 22.1
UN SPHINX AU-DELÀ DU MUR D'HADRIEN : CHOU OU CHELOU ?
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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR
30.10.22
13 : 57
♪♫ DIZ PRA MIM — JEAN TASSY, IURI RIO ET PINOTTI ♪♫
Boudu qu'il est sérieux ! Il pilote comme s'il était dans son salon, pieds en éventail, mais… motus et bouche cousue. Je ne dis pas qu'il est rigide, guindé ou rébarbatif, au contraire : d'ici, il m'apparaît tout à fait maître à bord, dans son élément, et, pour ne rien gâcher à mon plaisir, des plus séduisants, avec ses sourcils plissés sur l'horizon, ses traits sculptés par la concentration, le coude à la portière et l'avant-bras saillant — oui, j'avoue, j'ai un penchant coupable pour l'architecture des tendons, surtout lorsque couplée à une poigne de fer qui me cloue au matelas ou, parce que flemme ou gourmandise, contre une cloison de cuisine… Bref, un sans-faute. Incontestable. Allure impériale, levier de vitesse manipulé avec fluidité, conduite souple, agréable. Moi qui, d'ordinaire, m'arroge jalousement le monopole des commandes, je capitule de bonne grâce devant son efficacité silencieuse qui n'admet ni agressivité ni lourdeur, ce qui flatte divinement mon sens du confort. Autant l'avouer : pour peu que le panorama reste aussi avantageux, je ne troquerais ce siège pour rien au monde, et certainement pas contre un strapontin de la ligne B. Donc, rendons à César ce qui est à César : encore un domaine où Monsieur excelle sans avoir l'air d'y toucher. S'esquisse alors un mirage bienvenu : celui de nos virées juilletistes, parenthèses tactiles et dévêtissements rétiniens en moins, hélas... Quoique, ce coup d'œil fraîchement décoché à la dérobée ? Mmmmh… Il me procure le frisson proprement grisant d’une caresse interdite sur la nuque.
On joue avec le thermostat, Jem ? Simple courtoisie routière ? Entre les deux, mon cœur balance. Normal. Flou artistique habituel de ceux qui s'apprivoisent sans avoir encore la clé de lecture de l'autre.
Tout de même, qu’est-ce qu’il est imperturbable ! Un vrai sphinx derrière son volant. Il est là, juste à côté de moi, et pourtant, j’ai l’impression qu’il habite une autre dimension. Un bombardement de grêlons s'abattrait sur le pare-brise qu'il ne daignerait même pas ciller, ce glaçon sexy.
D'accord, d'accord : je l’ai refroidi, c'est un fait. Dieu sait que j'aurais moi aussi adoré m'enclaver à l'appart, suspendue à ses lèvres. Enfin, ses lèvres, ses lèvres... avant le gel subit de nos réjouissances, pendant quelques malheureuses secondes d'apesanteur, j'étais suspendue à bien plus... consistant. Ah la la... Je me délecte du souvenir de ce préambule si délicieusement prometteur — ou disons plutôt que je garde un goût de reviens-y qui n'en finit pas d'asticoter mes réflexes archaïques. Mais le devoir est une boussole qui oblitère le désir. Bazarder mes impératifs et mes responsabilités pour ses beaux yeux ténébreux, je ne peux y consentir, sous peine de sacrifier ma cohérence à l'urgence charnelle. Non, aucun homo erectus — pas même un chasseur cueilleur des tourbières — ne me mènera par la culotte. En femme accomplie et autonome, je contrôle mes ardeurs. À tout le moins, j'affecte de le croire avec une discipline de fer. Tant pis pour l'immédiat : je fructifierai mes attentes, et notre corps-à-corps n'en sera que plus savoureux.
Mais enfin, Victoria… qu’est-ce que tu t'imagines ? Que tu vas le siffler quand ton... ton... emploi du temps te démangera ?! Emploi du temps... Sans rire ! Ne joue pas les oies blanches, de Saint-Clair ! Tu crèèèèves d'envie de ton Highlander. Tu rêves qu'il t'envahisse, qu'il s'ancre au plus profond de tes entrailles et fasse voler en éclats cette petite armure en soie dont tu te pares si orgueilleusement. Haaaan ! Si ça ne tenait qu'à toi, sitôt tes bottes claquées sur le parvis du Rose, tu le traînerais d'autorité vers les hauteurs du rooftop, pour consommer, en plein jour, votre union avortée sous les étoiles. Puis, le restant de la journée, bien décidée à n'en perdre aucune miette, tu l'attacherais à tes basques, annexerais le relief de ses genoux pour unique promontoire et érigerais ses expressions boudeuses en régime de faveur, jusqu'à l'heure du goûter, qui, de bien entendu, se transformerait en un énième festin privé, où son accent rugueux serait l'unique ingrédient au menu. Sauf qu’avec une telle distraction à portée de bouche, ton productivisme friserait le néant absolu, patate !
Allez ! Redescends sur Terre et cesse de prendre ce fier Écossais pour une barre de Kinder Bueno à dépiauter consciencieusement et lécher jusqu'au cœur de la noisette entre deux livraisons. Cet homme n'est pas ton tournicoteur personnel servocommandé, Madame ! Cela dit... connaissant l'oiseau, il accuserait une réactivité des plus dévouées pour honorer mes sollicitations, s'exécuterait vaillamment, s'adonnerait à – oh, hé, du calme, la groupie du chauffeur ! Ne laisse pas ton imagination galoper plus vite que les chevaux sous ce capot ! Et n'oublie pas : derrière le regard d'orage et le torse d'athlète, il y a une personnalité qui cache des fêlures. James t'a ouvert son cœur — si tant est que ce soit bien cet organe-là qui battait la chamade ce matin… Il a surtout ouvert la boîte de Pandore avec ses histoires de poudre et de filles faciles ! Ça fait tout de suite moins… bucolique, n'est-ce pas ? Mmh. Ce dossier fera l'objet d'une instruction serrée. Très serrée. Pour sûr. Ce soir. Eh beh, eh beh, eh beh…Charmant programme en perspective. Pitié, qu’aucun caprice du réel ne vienne fracturer mon après-midi afin que chaque minute gagnée sur l'agenda se convertisse en une seconde volée auprès de lui.
Forte de ma résolution, je m'autorise un cessez-le-feu cérébral, débranche mon moulin à névroses et me concentre sur la musique qui sature l'habitacle, une trouvaille improbable, sorte de rythme hypnotique qui s'envole des enceintes pour s'insinuer par deçà mes côtes. Inutile de chercher bien loin : je reconnais immédiatement la patte d'Isla sur cette playlist. Exit les riffs de rock poisseux façon pub irlandais ou la grosse techno de hangar qui composent le répertoire habituel de mon pilote de ligne… de fuite. Seule sa jumelle a ce talent pour dénicher des pépites sonores capables de vous transporter à l'autre bout du monde en trois accords, portées par des paroles dont je ne distingue pas strictement la famille linguistique.
Leurrée par le roulis de la route, je dérive sur la mélodie vaporeuse, exploite à fond la faille temporelle qui dilate mes perceptions. Une chance, vraiment, que James manie mon carrosse du jour avec une telle onctuosité — et en même temps, masque-t-il lui aussi son propre marasme métabolique ? Veux bien lui concéder une constitution de demi-dieu, mais aucun organisme, dopé à l'espresso ou pas, ne s'émancipe si facilement des lois de la biologie, non ? Car, de mon côté, un écart trop brusque et mon estomac me rappellerait avec fracas sa maltraitance nocturne. Maintenant que j'y pense… je me sens littéralement liquide, en proie à un mal de mer terrestre des plus délétères, et les dos-d'âne me confirment sans ménagement que ma superbe ne tient qu'à la qualité des amortisseurs.
Vous conviendrez qu'il serait d'un goût douteux de ponctuer ce transit par une offrande stomacale. Respire, ma fille ! Congédie ces spasmes roturiers. Un… deux… dix… seize… Par miracle, l'édifice se stabilise : la houle gastrique reflue, mes organes se soumettent à mon autorité. Ouf ! Une vague de sérénité remet chaque chose à sa juste place.
Hélas, la bienséance m'interdit de m’oublier outre mesure : ma conscience de copilote veille au grain. Il ne s'agirait pas de nous perdre en chemin et d'ajouter un fâcheux contretemps à mon effet domino quotidien. Je connais le refrain : le moindre retard accumulé dans ce flot de tôle se paiera cash ce soir, en amputant cruellement notre face-à-face. Pas question d'hypothéquer mon plaisir en devenir pour le compte d'une erreur d'itinéraire.
Le cœur tout juste sorti des brumes, mais l'esprit déjà reconnecté à la topographie, je m'arrache à ma contemplation vitreuse pour m'entendre lui dicter, d'une voix revenue d'un autre rivage :
— Reste sur cet axe, longe la ligne de tram et passe le pont, tu arriveras au rond-point de Fer à cheval.
Sa réponse ? Devinez. Économie de mots, économie de souffle : il vrombit de la glotte. Eh oui. Un vrai moulins à paroles, ce garçon… Rah lala… Faute de grives, on mange des merles, comme dit le dicton… À quoi bon un poète maudit quand on peut s'offrir les envolées monosyllabiques d'un grizzly asthmatique à la rime riche, hein ? Si je ne t'aimais pas un minimum…
Rien ne m’assomme plus sûrement qu’un trajet en mode spectatrice. Trahie par cette berceuse mécanique, la tentation de sombrer est immense, surtout avec un capital sommeil si dérisoire. Mon compteur affiche à peine quatre heures de dégrisement et encore, quatre heures de simulacre, polluées par l’excitation cérébrale post-soirée, les vapeurs d'alcool résiduelles et la proximité électrique de James dans mon lit.
James dans mon lit... Sa présence tectonique plaquée à mon dos... Son torse bouillotte sous ma joue... Son odeur musquée, son haleine maltée, et ce silence habité, seulement rompu par le frottement rugueux de nos peaux contre la couette. Quatre heures… Même pas ! Deux heures de ce régime et puis s'en va... Trop court. Insultant de brièveté. On ne sert pas un grand cru dans un dé à coudre, voyons. Idem pour le repos de la guerrière — et de son garde du corps en boxer blanc…
Puisque le glas de notre intimité a sonné, pourquoi ne pas s'octroyer un petit rab d'extase oculaire ? Le champ de nos ébats n'est plus qu'un lointain bivouac et la barrière des sièges se dresse, infranchissable, mais personne ne m'empêchera de dévorer du regard ce qu'il me reste de paysage ! J'ai des yeux pour pleurer, paraît-il. Perso, je préfère les braquer sur son anatomie... Discrètement, s'entend.
James, donc, assis à moins de cinquante centimètres. Cet homme dont le souvenir m'a siphonnée tout l'été, me laissant exsangue de désir, trône là, à ma gauche, indifférent au séisme qu'il provoque en moi par sa simple respiration de fauve en veille. Drôle de contraste comparé à la détresse noire de mon esprit une vingtaine d'heures auparavant, d'ailleurs. Car l'automne était venu, et avec lui, ses illusions mortes. Par son absence, son rejet, James m'a infligé une amputation invisible, me condamnant à claudiquer misérablement vers un hiver prématuré, la démarche incertaine et l'âme en berne. Eh bien, d'un magistral roulement de mécaniques, il a réduit mes semaines de deuil amoureux à un vulgaire entracte. Non, Victoria... Là, tu mets la charrue avant les bœufs. Un profil de Dieu grec ne suffit pas à effacer l'ardoise d'une saison sibérienne. Enfin… ça aide considérablement à la négociation, admettons-le.
Pourtant, je contemple cet homme et... son charme magnétique opère à nouveau. Je me revois lors de notre première rencontre à Carcassonne, en pleine réduction de mon volume pulmonaire, telle une ado aux prises avec ses hormones, incapable de réprimer l'agitation subreptice dans ses veines. En face de moi se tenait l'idéal, le sommet de ma chaîne alimentaire érotique, l’épure de mes convoitises, la jonction exacte entre mes attentes les plus hautes et ce que la nature avait de plus parfait en réserve. Ses contours sculptés, la profondeur de ses prunelles bleu roi, mélange de mystère et de défi, de mélancolie et de puissance, son assurance sereine, couplée à ce fond de trouble mal déguisé… Aïe, aïe, aïe… Tout en lui m'avait instantanément privé d'oxygène. Aujourd'hui encore, le sortilège fait des merveilles.
Riez de moi si le cœur vous en dit, mais j'avais dû mobiliser chaque once de ma volonté à l'époque pour ne pas me pâmer devant lui comme la protagoniste décérébrée d'une de ces comédies de Noël de la Toussaint. Déjà, parce qu'on était en plein cagnard aoûtien, sous un ciel d'azur parfaitement vierge de toute menace neigeuse, ce qui proscrivait d'avance le lyrisme climatisé des amours de téléfilm. Ensuite, parce que les coups de foudre... c'est pour les cervelles en guimauve. Et surtout, parce que James ne possédait ni armure étincelante, ni fier destrier, ni une quelconque intention de me délivrer d'un donjon dont je détenais les clés à demeure. « Pour être franc, Vi, j'avais juste eu furieusement envie de savoir si t'étais cap de produire des sons aussi peu académiques que ceux récoltés durant l'heure écoulée ». Confidence sur l'oreiller, quelque part entre le 2 et le 16 juillet. Traduction ? Le « preux chevalier » n'avait d'autre quête que celle de ma chute de reins. Très peu pour le romantisme. Du reste, mon propre instinct hurlait si fort que j'aurais eu mauvaise grâce à lui réclamer des fleurs.
Je l'ai d'abord pris pour un touriste. Un touriste, loin, très loin d'être insignifiant, avec un accent d'un érotisme proprement illégal. C'est d'ailleurs la première chose que j'ai perçu de lui : sa voix rocailleuse, grave, suave, enveloppante... Chaque syllabe a paru ralentir le temps pour mieux m'emprisonner. Mon esprit tout entier s'est cristallisé autour de cette unique vibration. Quelques mots d'anglais pas 100% anglais et mon oreille, d'une intransigeance phonétique absolue, s'est éveillée. L'intonation singulière, le débit rugueux, une prosodie si particulière. Entre l'alignement de bouteilles de whisky sous mes yeux, ce profil de statue dans mon dos, et, surtout, cette consonne alvéolaire roulée avec la rudesse géologique des landes septentrionales, l'énigme n'a pas survécu plus d'un battement de cils : ce timbre guttural et racé n'appartenait qu'aux dialectes nés du vent et de l'eau salée. « Moitié écossais, moitié irlandais », m'avait-il clamé, crâneur, en mode : « Tiens, ma grande, c'est cadeau et c'est gratuit ! » Allons, donc ! Bien sûr qu'un tel pedigree à lui seul expliquait l'intensité blasphématoire de ma tachycardie coupable : j'avais eu l'impression qu'il me glissait un glaçon le long de la colonne. Ma conscience professionnelle — de femme de tête, cela va de soi — a émis un dernier signal de détresse : « Fuis, pauvre folle et rappelle d'urgence ta petite culotte à l'ordre, sinon elle dissoudra l'Assemblée de ta raison et entamera une procédure d'expatriation vers la Grande-Bretagne ! » Et pas pour Londres, non… Au-delà du mur d'Hadrien, bien au-delà ! Car oui, ce week-end 2019, la technocrate en moi avait planifié un aller-retour à Brixton avec Mathieu, pas une colonisation scélérate par un chef de clan aux allures de légende celtique, dangereuse et fascinante…
Si vous saviez… si vous saviez combien j'ai projeté mes pulsions sur les fortifications de la Cité… Combien j'ai littéralement harcelé mon subconscient pour qu'il le dépose là, au cœur de ce bastion de grès et de soleil, pour un siège des plus charnels. Je l'ai vu cent fois, dans mes rêves, ce Highlander, me suivre à la hâte sous les créneaux, à travers le labyrinthe des lices, dans les méandres obscurs des poternes pour nous isoler au sommet d'une tour de guet, et nous mêler à l'éternité des remparts, nos râles chantant à l'unisson dans le souffle du vent d'Autan…
Mais revenons-en à l'ordonnance des faits, plutôt : comment Mathieu — oui, l'original, le dépositaire attitré de ma plus longue relation amoureuse, celui qui, en avril 2019, a préféré le royaume du tea time à notre routine occitane — se retrouve-t-il téléporté au milieu de cette histoire ?
Mat et moi avions convenu d'une rupture en pente douce. En dépit de la distanciation géographique occurrée quatre mois plus tôt, on a procrastiné l'exercice comptable de nos souvenirs, maintenant une forme de veille sentimentale, le temps d'un dernier acte de présence pour parapher, en personne, l'extinction des feux. Sa venue dans l'Aude représentait dès lors sur mon agenda une escale technique prévue de longue date. Une promesse tenue et respectée de nous dire aurevoir à l'aube, cette fois-ci, de mon grand saut. En effet, le compte à rebours affichait J-10 avant mon exil en terre lusitanienne. L'inviter à la féria devait servir de parachute de secours, un sas émotionnel instauré façon mesure d'accompagnement à la mobilité en vue d'une transition sécurisée. Oui, je sais, drôle de manière de conjuguer le sentiment, mais Mathieu était là pour incarner une zone tampon volontaire et éponger le surplus de mélancolie préalable à l'inventaire. Sauf que… mi-élégie mi-fièvre, ces retrouvailles, loins, très loins d'être aseptisées, bien au contraire, ont offert par mégarde à James le spectacle d'un amour que je n'éprouvais déjà plus. Des bactéries de passion non chiffrées au devis ont sournoisement contaminé notre avenant tout beau tout propre. Toute réflexion faite, je ne déplore pas entièrement ce débordement. Il y avait quelque chose de délicieusement anachronique et cinégénique dans ce solde d'émotions. Le gros hic ? J'ignorais déplorablement que ce prétexte charnel d'un adieu définitif entre mon ex et moi constituerait l'entrave imprévue de mon prologue avec James… Après le dernier zapateado des sévillanes, euphorique et fébrile, j’ai laissé mes lèvres s'égarer sur celles de Mathieu par pure archive mécanique. Résultat : ce baiser impavide a opposé une véritable muraille de Chine au Highlander de l'autre côté de la place. Eh oui : James y a accolé une preuve de propriété qui a gelé notre situation pour les trois années suivantes.
Quelle tannée, pas vrai ? Je m’en suis terriblement mordu les doigts lorsque, au jeu du calcul mental, j'ai relié les points… Mais, que voulez-vous : un coup du sort, je suppose. J'étais sûrement destinée à aller me perdre ailleurs, à user mes semelles et mes illusions sur d'autres pavés, m'armant ainsi pour pouvoir regarder un jour ce barbare dans les yeux sans ciller. Parce que lors de notre deuxième rencontre, maman ! Qu'est-ce que j'ai été gauche et transparente et mal dégourdie, avec ma béquille, mon rimmel dégoulinant et ma saudade accrochée à la gorge. On a connu entrée en matière plus sexy. Entre ma rupture toute fraîche avec Diogo et mon rapatriement solitaire vers la Ville Rose, j'avais davantage la dégaine d'une Bérénice[1] mâtinée d'une Cosette estropiée que d'une pin-up échappée d'un calendrier de routier prête à lui bondir dessus pour une conso « frais de port inclus » qui nous aurait valu nos entrées pour le Mile High Club. Et lui, bien sûr, n’avait rien trouvé de mieux que de devenir encore plus indécent qu’à Carcassonne : la peau basanée par le grand large, les cheveux plus longs et sauvages, l'œil pétillant, repu, magnétique. Quoi qu'il en soit, avec son goût de l'aventure, sa témérité et son portefeuille classe affaire, James n'est pas du genre à laisser sa libido sur le tarmac. Ce spécimen masculin a sans nul doute validé son brevet de voltige pressurisée en s'envoyant en l'air en altitude bien avant que je ne pratique la luxure en activité extrascolaire encadrée. D'ailleurs, mon cœur de rapatriée sanitaire était certain que la seule raison de mon surclassement à son coude était dû à un élan de pitié humanitaire pour blessé de guerre et non à une quelconque parade nuptiale, ce que James démentira en ces termes :
« T'es folle ! La pitié ça fait pas grimpé la tension artérielle, lass… Ton attelle ? Une excuse. Je t'ai juste isolée du troupeau pour mieux te draguer. Pur égoïsme. »
Bon, s'il m'a draguée, c'était surtout par télépathie. Il a plutôt passé le vol à m'observer avec l'intensité d'un radar de contrôle aérien. On a peu parlé, mais nos regards, eux, ont fait trois fois le tour de la Terre.
Soudain, un illustre soupir me délocalise, un souffle fort peu discret pour mon bien, rompant l’apnée dans laquelle son rayonnement m’a replongée. Me gardant de pivoter la nuque, je lorgne le Highlander. RAS : toujours sphinxifié. Bah, ma foi, vogue la galère et vive la dérive, cher cerveau !
De notre collision médiévale, j'ai pu conservé un trophée numérique dont j'ai eu l'exclusivité : son matricule, premier maillon d'une filature algorithmique qui a transformé son anonymat en une cible parfaitement géolocalisé. Car à la minute où j'ai quitté son vortex testostéroné — non, faux ! À la minute ou j'ai recouvré mes pleins esprits, à la faveur d'une nappe d'ombre sous un tilleul centenaire, une éteeeeernité relative après avoir mimé un intérêt professionnel pour : les dalles thermiques en gré cérame ; les spécificités rhéologiques du miel de garrigue ; le tannage à l'alun pour peaux de chèvres et… quoi d'autre déjà ? Ah oui, le paillage des fraisiers ! Tout ça tandis que je planais dans un coma esthétique absolu, j'ai perquisitionné mon interface à la recherche de mes notes sur les exposants : stand 48, Antoine de Clarac et James Cameron. J'ai souri, imaginant mal ce dieu des stades porter une particule et encore moins couler des paquebots pour le plaisir des Oscars.
James Cameron, ce sera : perché no ? Certes, mon inclinaison aurait davantage milité pour une onomastique plus sauvage du type Lachlan, Connor, Ross… En toute objectivité : il a une tête à s'appeler Sean ou Duncan, pas vrai ? James, c'est trop… civilisé. Trop conventionnel pour un mec tel que lui. Après… une fois enroulé autour de ma langue… aux oubliettes son étiquette. Suffit que je le prononce pour que la banalité s’efface et que ce prénom, désormais nexus de mes trajectoires mentales, mot de passe de mes insomnies les plus fertiles et, comme en cet instant précis, épicentre d'un séisme qui redistribue mes priorités, transmute en un appel de cuir et de sel d'une ampleur telle que… va pour l'homonymie ! Et puis… si un jour je me lasse de fricoter avec James, je n'aurais qu'à me consoler avec Cameron. Bien que, ma curiosité m'ayant précédée, fantasmer sur un patronyme qui célèbre une déviation nasale, plus chelou que chou… Naaaan, ce nom clanique claque au vent façon tartan de luxe. Qu'importe le flacon — ou cet héritage morphologique passablement biscornu que la loterie des gènes a eu le bon goût de gommer — pourvu qu'on ait l'ivresse…

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