22.2 * VICTORIA * LAPINS DE GARENNE

10 minutes de lecture

CHAPITRE 22.2

LAPINS DE GARENNE


* *

*


VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR

30.10.22

13 : 57


♪♫ ?? — ?? ♪♫



Mais, dites, à quoi pense-t-il, celui-ci ?

Je l'apostrophe :

— T'en fais une drôle de tête. Qu'est-ce qui te transporte autant ?

Victime d'une collision entre sa rêverie et ma voix, il sursaute quasi. Yes ! Je l'ai chopé en flagrant délit de distraction caractérisé. Ce petit pli au coin de l’œil, cette tension imperceptible de la mâchoire... Délicieux. James n’est pas qu’un pilote automatique finalement : il y a un incendie en cours sous le capot crânien.

Alors, mon grand, pour quels sentiers interdits as-tu quitté la route, au juste ? S'il se paluche l'esprit sur la pression des pneus, je vire ma cuti et déclare mon narcissisme en état de catastrophe naturelle.

Un coup de poignet, une inclinaison du menton, et voilà que le glacier Cameron consent ENFIN à libérer un courant chaud. Ses prunelles font le tour du proprio et sa lambada effrénée sur mon visage me donne des fourmis dans les jambes. Intensité voltampérométrique au maximum. Attention à la surtension, Victoria...

— À du whisky, décrète-t-il, flegmatique.

« À du whisky… » Purée, ce poète ! On est en début d'après-midi, je lui sers mon profil le plus harmonieux et Monsieur pense à sa cave. Quel homme d'intérieur !

— Du whisky ? Mais enfin, Jem, il n'est même pas 14 h, voyons !

Mon ton est savoureusement moqueur, mais ma circonspection, pas tant que ça : dois-je me vexer d'être en compétition avec une boisson fermentée ou me réjouir de savoir qu'il a besoin d'un anesthésiant pour survivre à ma proximité ?

Néanmoins, piquer la réactivité de ce colosse est irrésistible. Je le titille sur ses racines, lui demande s'il me faut m'attendre à ce qu'il dégaine une claymore, ou s'il s'agit simplement d'un vague à l'âme éthylique précoce. Ma tirade sur ses ancêtres pillards se conclut par une instruction bien plus prosaïque :

— Au rond-point, prends en face sur l'Allée Charles de Fitte.

Un œil sur mon concentré d'adrénaline celte, l'autre sur le cap à tenir. Toujours.

Puis, d'une phrase, ce pirate du cœur brise mon ironie : il aspire à distiller l'émotion de nos baisers. Eh beh ! En voilà une belle forme de flibusterie affective ! Je demeure un instant ébaubie, les capteurs en vrac, incapable de masquer le flux sanguin qui envahit mes pommettes. Mes lèvres se pincent, protocole de sécurité pour ne pas l'embrasser là, entre deux feux rouges, en pleine traversée du Pont Saint-Michel. Rive droite, la terre ferme, rive gauche, le sable mouvant  : c'est de la triche, ça, oh !

Pour ne pas sombrer dans le sentimentalisme, je contre-attaque sur le terrain financier, traitant son aveu de « projet de recherche » trop onéreux, surtout pour un simple particulier en quête de sensations, soit dit en passant. Mais le bougre ne lâche rien : il rebondit avec une métaphore sur le forage qui me fait d'abord perdre mon latin, puis, ricaner — quelle hardiesse ! — m'obligeant à lui rappeler, avec une pointe de cruauté exquise, que sa candidature est en haut de la pile, certes, mais l'examen approfondi débute à peine. S’il veut extraire quoi que ce soit de moi, il va devoir valider son aptitude à la résilience et… ET… prouver que son matériel est à la hauteur de ses ambitions.

Il semble s'en amuser. Il semble même considérer mon verdict comme une mise en bouche. Sa manière de me reluquer… de me… Oh lala ! Vertigineux. J'en ai les synapses qui crépitent et le diaphragme qui s'étrangle en cabestan.

Immobile, une main sur le cuir du volant, l'autre sur le levier, cet homme me couve d'un regard d'une indécence telle, qu'il rend l'attente du feu rouge aussi longue qu'une plan quinquennal ! Au moindre contact, je… je… j'explose en particule de lumières liquides tellement je lévite au-dessus de mon siège ! Et puis, patatras… Crotte à la fin ! Pourquoi faut-il que le mauvais côté des choses vienne gâcher la fête ? Pourquoi faut-il que j'imagine ce numéro de charme à la « nectar des Highlands aromatisé à la flatterie, soupçon de gloss en prime », déjà servi à tooooutes les midinettes en jupette à carreaux d'Écosse et de Navarre ? En gros : improvisation magistrale sur-mesure envers ma modeste personne ou abattage de masse ? J'émulsionne.

N'ayant pas l'habitude de rester sur la banquette arrière de ma propre existence, j'engage le fer tant qu'il est encore chaud. Voix stabilisée, buée évacuée, je l'épingle :

— Dites-moi, Monsieur Lochranach... commencè-je…

Je trouve ce nom incroyablement texturé, organique, sauvage, véritable défi phonétique qui me force à racler l'élégance au fond de la gorge — pourvu que je ne le fricasse pas. Mais, dans l'immédiat, à bord de ce huis clos lancé vers le couvre-feu de nos quotidiens, je l'utilise tel un bouclier. J'accuse mon beau pilote de ruse, de marketing émotif, en feignant de m'offusquer de son approche si... technique. C'est de bonne guerre, non ? Après tout, le loup est sorti de son fourré et son tableau de chasse parle pour lui : il tire les filles façon lapines de Garenne un dimanche de battue, c'est ça ? Pffff. Moralité : qu'il ne joue pas les étonnés si je passe ses enjolivures verbales au détecteur de mensonges : la suspicion nous rend, nous autres femmes, aussi glissantes que des anguilles et sourdes que des pots face aux jolis mots, fussent-ils de l'or en barre. Additionnez le tout, et vous obtenez une fille diablement difficile à duper, encore plus à reconquérir.

Alors, même si mon inconscient poétise sur le nuancier de ses yeux — « bleu roi » ; « bleu Nivea » ;  « bleu loch en colère » ; « bleu de méthylène »  — ma juge intérieure, elle, active tous les verrous, procède à une vérification d'identité musclée et interdit l'accès au périmètre sans références dûment tamponnées. Une sacrée mégère, je vous l’accorde. Mais elle connaît son métier sur le bout des ongles. Derrière cette question de pure forme — laquelle semble nécessiter un passage en revue de ses fiches poudre-aux-yeux — j'injecte une dose massive de provocation pour tester ses réflexes. S'il cale maintenant : clairement pas de taille. S'il accélère, je risque de perdre le contrôle du véhicule émotionnel. Roulement de tambours : mon « indice d'ocquoi » ?

À peine ma perplexité vocalisée : freinage d'urgence, sens propre. Un coup de patin sec envoie valdinguer mes vertèbres et mon sac à l'avant. L’Audi pile, l’asphalte crame, et mon corps obéit bêtement aux lois de Newton. Lucky me, Lucky James dégaine plus vite que son ombre. Sa main jaillit, arceau de sécurité qui me plaque contre le dossier. Il s'excuse aussitôt : je glougloute en ravalant ma salive. Charmant.

Toujours dubitative, je réitère ma demande initiale tandis qu'il se réengage dans la circulation. Le dialogue qui s'ensuit est proprement pétrolier : noir, brut et tout à fait dérapant. Le Highlander s'embourbe dans une définition sans queue ni tête et finit par m'admnistrer une salve de jargon mécanique qui termine en orbite autour de mon entendement. C’est d’autant plus cocasse que James n’avait, jusqu’ici, rien d’un ingénieur motoriste. Entre mon énergie, mon intensité, des histoires d'embrasement, de cylindrée et de super-essence, je ne sais plus si je suis une femme ou une station-service, jusqu'à ce que… je cesse d’écouter ses paroles pour me brancher sur sa fréquence. Je capte le signal : sa ferveur, le grain tassé de sa voix, sa gestuelle enrayée, sa poigne de patient chez le dentiste. Révélateur. Excitant. Sa nervosité est un trophée dont je me régale. Je balaie son lexique de garage d’une remarque peut-être un chouïa trop cinglante pour pointer du doigt l'essentiel : je le rends vulnérable, et je ne rechigne pas à me laisser contaminer par son éthanol.

Je me délecte de sa déstabilisation une dernière fois avant de consulter ma montre mentale : dans soixante secondes, l’oxygène ne sera plus une option. D'une inspiration amère, je m'extrais de son sillage magnétique et désigne la trajectoire finale.

— Au prochain feu, c'est sur la droite.

La signalisation à l'orange vire au sang : James ralentit. Je profite de l'arrêt imposé pour m'occuper du désastre à mes pieds. Mon sac s'est vidé lors de sa manœuvre précédente, et je m'emploie à recomposer mon équipage matériel, carnet, gourde, portefeuille, tout ce que cet écrin de cuir contient d’essentiel et de superflu. Le sourire facile, je remets tout en place et m'abstiens de briser le silence de mort au-dessus de ma nuque. Je l'ai mouché ! Sa tête ? Un poème. J’aurais dû clicher ce regard de grizzly foudroyé lorsqu'il a saisi que l'incendie était bilatéral. Constater qu'il bout autant que moi, que mes mots ont amorcé la combustion de son–

Tû-tûûûûûûûûûûût !

Non mais, oh ! Je remonte à la surface d'un bond, l'échine électrisée par l'agression sonore. Œillade furtive flanquée à mon ours gaélique pour jauger les dégâts — entre deux eaux — puis pivote pour fustiger le chauffard qui nous harcèle. L'est pressé celui-là ? Il a peur de rater sa médiocrité dominicale, ou bien ? Les Toulousains, sérieux ! Ce protozoaire du bitume vient de profaner notre bulle de tension avec la délicatesse d'un vuvuzela. Tu n'as aucune idée du « niveau d'octane » que tu as soufflé, espèce de macho du volant ! Si j'étais seule, je te… je te montrerais de quel bois se chauffe une Saint-Clair. Mais, noblesse oblige, je me ravise. Faudrait pas heurter la sensibilité de l'Écossais. N'empêche : étouffe-toi avec ton avertisseur, pauvre cloche ! Rien ne me débecte plus que le déficit de savoir-vivre, sauf, peut-être, les truffes briseurs d'ambiance élevées dans une étable.

Bien que je parvienne à juguler couci-couça la déferlante d'insultes bien senties qui me gratouille les amygdales, un « J'te jure ! » excédé franchit la barrière de mes dents. Admirez-le, filer, avec son rugissement de moteur de TWINGO ! La berline noire nous frôle pour détaler tout de go, tandis que James nous bifurque sagement sur la droite. Vas-y, fonce ! Si tu savais le voltage qui circule dans l'Audi, tu ferais moins le mariolle !

Allez, hop : c'est bon, arrivés ! Guidée par l'adrénaline encore en ébullition dans mes veines, ma main se rive sur le métal de la poignée : j'ai besoin d'air, d'espace, de sol ferme pour affranchir ce trop-plein d'énergie qui me propulse hors de l'habitacle. Je m'imagine déjà à l'extérieur quand : boum badaboum ! James…

Je tourne vers lui une moue incertaine, cherchant une bouée dans le brouillard de ses traits. Il ne bronche pas. Écran noir. Indéchiffrable. Attend-il quelque chose de moi ? Une parole ? Un geste ? Le bilan prévisionnel de notre avenir ? L'offrande de mon premier-né ? Notre. Non. Oula, pensée ô combien périlleuse. Torpille-la par le fond, vile gourgandine à la cuisse prompte !

Un ange passe, et il a le poids d'un porte-avion. Enfer… Incapable de soutenir la pression de son regard azuréen, je lâche prise et me réfugie dans l'examen minutieux des coutures du pommeau de vitesse. Purée... Mon cerveau cale. Que dire ? Que faire ?

Soudain, une décharge thermique irradie mon genou. Avec une approche de Sioux, James y a glissé sa paume. Je fixe ses doigts comme s'ils allaient me mordre, j’expire un grand coup, puis sabre notre tête-à-tête. Ses pupilles fouillent les miennes, mendient un signe, un désir secret, une approbation que je lui concède d'un soupir capituleur. Lorsque sa bouche m'effleure, elle me foudroie de douceur. C'est beau, c'est tendre, c'est… pas assez. Je suis conquise, assurément, mais… une part de moi boude : la proie regrette que le loup se soit changé en agneau. J'attendais l'orage, l'éclair qui nous carbonise sur place, je n'ai eu que la rosée matinale. Mmh. Pas grave.

— À tout à l'heure, Vi, murmure-t-il contre mes lèvres.

Puis, zéro absolu. Il rompt le contact, emportant avec lui son souffle ardent et la rémanence de sa peau. N’importe quel poussin de foire élevé au grain du romantisme applaudirait tant d'égards respectueux, nobles et délicats. Non vraiment, les collectionneuses de littérature châtelaine en dentelle, mordues de Sarah McLean, Julie Anne Long, Lisa Kleypass — ou, pour la Scotland touch, Monica McCarty — y diagnostiqueraient un vrai cas d'école. Mais mon tempérament de Saint-Clair réclame un tribut plus substantiel — ou un séisme, à défaut.

Avec effort, je finis par m'écarter en esquissant un hochement de nuque laconique. Mouais, mouais, à tout à l'heure, Highlander… Mon adieu reste en travers de ma gorge, étranglé par un sentiment d'inachevé.

Clic. Zap. Ma ceinture se rétracte. Sac au poing, je me perds dans le flou du pare-brise, prête à fuir. Et puis, l'impulsion. Ignorant le pourquoi du comment, je fais volte-face et dépose un brasier sur sa bouche. Un baiser de braconnière, sauvage et sans sommation. Mes doigts se griffent à sa veste, me tirent vers lui. Je sens son corps se raidir puis répondre à l'assaut. Sanglé à son siège, mon lapin de Garenne tente d'escalader la distance, ses mains fébriles s'égarant sur mon anatomie. Ma langue, audacieuse, s'aventure, avide, avant de ralentir pour nous extraire de cette apnée passionnelle.

— Ça te donnera matière à réfléchir pour ton whisky, soufflé-je à son oreille.

— Le whis… hmmmpfff.

La suite de sa phrase s’échoue dans un borborygme inélégant qui m'extorque un rictus. Exaltée, je le crible sous une pluie de petits bisous papillons, malicieux, insistants. Je ne me lasserai jamais de l’embrasser. Je ne me lasserai jamais de ce goût sucré-salé. Chaque tamponnement est une pépite que je glane comme si c'était la dernière. Elle ne le sera pas. J’irai le débusquer dans ses silences, ses dérobades : me fiche du kilométrage, géographique ou psychique, qu’il interposera entre nous, je ne lui permettrai plus de m'abandonner. Jamais.

Ultime poussée de volonté, mes doigts libèrent la portière. Un dernier regard — ou plutôt, une décharge de 220 volts droit dans les orteils — et je sors du véhicule. Pas de suppliques obséquieuses, pas d'invitation déguisée. Un mot : raisonnable. Mes lèvres ont déjà tout consigné.

Dehors, le zénith toulousain me cueille d'éblouissance. Pourtant, malgré ce déluge de photons, rien ne resplendit plus que mon cœur en cet instant. Promis, juré.

Annotations

Vous aimez lire D. D. Melo ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0