22.4 * VICTORIA * O.G.M : ORGANISME GRAVEMENT MOELLEUX
CHAPITRE 22.4
O.G.M : ORGANISME GRAVEMENT MOELLEUX
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VICTORIA.R.DE.SAINT-CLAIR
30.10.22
15 : 08
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L'heure suivante est un véritable gymkhana technique, une course d'obstacles entre l'esthétique et la logistique où je déploie mon énergie avec un dynamisme… suspectable. Je ne marche pas, je charge. Je ne contrôle pas, j'autopsie. Entre deux camions à réceptionner et décaisser, le premier rempli de nos élixirs botaniques et softs artisanaux que j'ai inspectés bouteille par bouteille pour traquer la moindre anomalie — une étiquette de guingois et Mati me trucide à la cuillère à mélange — le second, affrété aux panneaux de verre dichroïque destinés à l'estrade des « Chérubins », je mène la vie dure aux techniciens. La contredame impitoyable de ce chantier. Non, c'est faux. Tout l'inverse.
Je m'observe fonctionner, manœuvrer, débiter, métamorphosée en une version 2.0 étrangement fluide. Pour la première fois depuis mes débuts dans ce métier, la lenteur des prestataires ne m'irrite pas, l’imprévu ne me fait pas grincer des dents et je prends les déviances du cahier des charges comme si elles faisaient partie du décor. Ma tempérance actuelle est proprement effrayante. Un smoothie. Je suis un smoothie. Qu'est-ce qui m'arrive ? Pourquoi ce calme plat au milieu de la tempête ? L'effet James ? Mon métabolisme est-il encore sursollicité par le cocktail de victoire et de félicité de cette nuit ? À moins que ce ne soit un simple pic chimique post-traumatique qui agit en sédatif longue durée sur mon système nerveux ? J'ai l'impression d'avoir troqué mon habituelle armure rigoriste au boulot pour un nuage de coton et… ma foi, j'aime bien. L'invasion du zen par voie intra-vaginale ? Une imposture biologique qui me rendrait presque... détendue du bulbe, non ? Merci, qui ? Bah, papa et maman Cameron pour la mise au monde de mon anxiolytique sur patte.
Pour parfaire mon entreprise de sabotage cognitif, j'ai fini par établir mon QG au rez-de-chaussée. Pas question de remonter dans le silence capitonné du bureau, l'inertie des murs est devenue ma pire ennemie, une caisse de résonance bien trop fertile pour mes ruminations écossaises. J’ai donc délocalisé mon centre névralgique sur un mange-debout, stratégiquement posté entre le bar central et un secteur de perçage intensif. Ah… Quelle douce berceuse pour mes neurones, ce bruit blanc… Le pied !
Bilan des opérations : tout baigne, mais au sec. Étanchéité nickel, joints impeccables, pompage au point mort. J’ai les mains sèches et l’esprit... enfin, l'esprit suit comme il peut, quoi.
J'ai débusqué les croissants de Mati et… j'en ai englouti deux. Trop faim. Avec celui de James ce matin, ça fait trois. À ce train-là, si je liquide les modèles au jambon qui trainent dans mon frigo ce soir, j'aurai achevé ma mutation en organisme génétiquement modifié au pur beurre. Un O.G.M nouvelle génération : Organisme Gravement Moelleux.
Ce soir… Ce soir, je dîne avec James. Quelle heure est-il ? Ma montre annonce 15 h 10. Ça fait tout juste une heure que je l'ai quitté des yeux, mais pas de la tête. Loin de là !
Bosser aide. Non, vraiment. J'ai programmé les publications « teasing » sur les réseaux du Rose, validé les feuilles d'émargement des extras et inspecté l'aspect des uniformes de la soirée, supposément tous passés à la vapeur. Vérifier également que le décompte des pailles en inox et des serviettes frappées du logo coïncide avec l'affluence escomptée. Verrouiller par mail le créneau de 8 h 00 pour la livraison de fleurs comestibles et des herbes aromatiques — la menthe doit impérativement être percutante, pas flétrie par une errance en zone de déchargement. J'ai même fait claquer mes paumes dans chaque coin du club pour m'assurer que le manège des mèches et forets n'a pas créé de vibrations parasites dans les structures en métal brossé. C'est à ce moment-là que les ouvriers ont hésité entre se gausser et appeler Marchant, totalement perplexes devant ce rituel de sorcière acoustique.
Je me trouve particulièrement productive, l'ai-je mentionné ? Je soupçonne ma programmation dînatoire de me suralimenter de l'intérieur : l’échéance James propulse mon efficacité à un niveau de dingue. Sûr, je clignote. Tandis que je sirote une gorgée de limonade artisanale — joliment acide — je me demande si le psychodrame de Mati n'était pas un poil… excessif. Bon, d'accord, personne de dispo pour accepter la livraison, j'ai dû m'y coller, et de son côté, Mati n'a eu d'autre choix que de partir en mission commando récupérer les blocs de carboglace manquants, mais, n'a-t-il pas… Non. Non, non. J'appose un veto immédiat sur cette ligne de pensée. Inutile d'échafauder des théories de sabotage. Mieux vaut un angle mort logistique qu'une paranoïa amicale.
Notification reçue il y a quelques minutes : le patron rapplique. Info corrélative : Taras et Oksana débarquent aux alentours de 15 h 30. Soit imminemment sous peu. En attendant, je m'immerge à nouveau dans mon tableur pour peaufiner le maillage stratégique des carrés VIP et éditer les fiches de préférences Guest Intelligence. Il s'agit de corréler le plan de placement de la mezzanine avec les référentiels de dégustation des gros comptes, maintenant que tous les présents sont confirmés. Une équation à trente inconnues, rien que ça. Sponsors et influenceurs sont positionnés au millimètre, leur marque d'eau minérale favorite déjà assignée à leur numéro de table.
Ting-ting. SMS entrant. J'avise : Nina.
Hello toi ! Bien dodoté ? James a été sage ou il a encore fait vibrer ses cordes vocales de Highlander ? Prise de tension : Amis ou Ennemis (avec ou sans bénéfices) ??? Côté Halloween : faut que tu cales ton post "Détails VIP" pour 19 h / 20 h, c'est là que notre cible est au taquet. On devrait plancher sur une Story interactive "Quel cocktail êtes-vous ?" cet aprèm, t'en penses quoi ? Sauf si t'as pas gardé les visuels des drinks, si ? Te connaissant, y a peu de risques .
On arrive au club vers 16 h, avec Baptiste. T'y es déjà ou tu fais du rab de couette avec ton Écossais ?
Sinon, j'ai une idée pour une série de Reels "Behind the scenes", genre : dressage de table, essayage de cornes maléfiques, zoom sur les décors, session habillage/maquillage, tu vois ? À tout ! Bisous
Rab de couette et James dans la même phrase… Mmh. Un flash fugace de draps pêle-mêle et d'un accent rocailleux au saut du lit traverse mon esprit. Je la balaye d'un revers de main mental, lâche un soupir. Si elle savait combien ma paille vibre plus de frustration que de satisfaction à ce propos…
Évidemment que j’ai gardé les visuels des boissons, pour qui tu me prends ?! Je les ai classés par degré d’alcool, colorimétrie et index de photogénie ! Non, je déconne banane ! Merci, de te payer ma poire, comme d'hab. Avoue que tu pries tous les jours pour que mon perfectionnisme ne se soigne jamais, sinon tu serais en train de chialer les fiches de cours de Madame Rouquet-Salvanni que je t'envoie ts les vendredis matins ?
Je suis déjà au Rose.
Le boss a dû filer pour une urgence et tt le monde est… à la sieste apparemment…
Pour James : disons qu'il est sain et sauf si c'est ce qui tkt et le traité de paix est en cours de négociation. On mange ensemble ce soir, si mon edt subit pas une nouvelle collision frontale et si je m'endors pas dans mon assiette à 20 h 02 !
Ramenez-vous fissa ! Le club a besoin de votre expertise en "scroll compulsif" (et moi de cerveaux qui parlent pas écossais) !
Je repose mon portable et pique une olive avec mon cure-dent. Oui, je n'ai trouvé que ça dans le frigo de mixologie. Ça, ou des branches de céleri, des câpres à queues, des tranches de gingembre mariné et moult autres pickles. Entre la faim et le professionnalisme, j'ai choisi de croquer la décoration. L'apport calorique est ridicule… Si je me commandais un cornet de frites à la graisse de canard ? Je pourrais tout aussi bien marcher jusqu’au port de la Viguerie, piller le foodtruck au pied de la Grande Roue, et m’offrir un acte de rébellion gras et doré contre la dictature de mon anxiété. L'idée de m'extirper de ce lieu de nuit pour aller braquer une barquette de croustillance en barre devient soudainement, une idée fixe. Tout comme l'est… James.
Amis ou ennemis, qu'elle demandait, ma Nina. À ce stade, je botte en touche. Déjà parce que bon, Monsieur Chardon piquant a ronchonné et catégoriquement exclu la notion d'amitié — impasse diplomatique selon toute vraisemblance. Et parce que, tout simplement, je manque de données exploitables. Je ne parviens pas à mailler ses aveux matinaux : entre son passé — présent ? — d'addict et son palmarès de serial lover en série, mon système de tri sélectif est en panne complète.
Ce que je sais… ce que je sais, c'est que James n'a pas le physique de Monsieur Toutlemonde. Alors certes, me pavaner à son bras a eu quelque chose de… socialement flatteur mais, bon, l'accessoirisation humaine a ses limites, à plus forte raison si l'accessoire est une bombe à retardement. Car, soyons lucides : James joue dans la catégorie des singularités génétiques majeures. En présence d'un tel spécimen, je me sens soudain très « standard ». Pas dupe, la fille : son historique de navigation s'imagine débordant de créatures aux jambes interminables et au fini glacé, sans cernes et sans stress, dont il a assurément brisé les cœurs par douzaine... Qu'est-ce qu'une Victoria de Saint-Clair peut bien peser à côté de ce défilé de perles rares ? J'ai beau maîtriser mon image, ne pas détester mon corps, apprendre à négocier avec mes défauts, je crains de n'être qu'une escale même pas exotique, passablement bucolique, dans son carnet de bord saturé d'ouragans. Une pâle copie comparée aux originaux de haute volée qu'il a fréquentés, en Écosse, en Californie, à Londres, ou partout ailleurs où son instinct de nomade l'a poussé à jeter l'ancre, surtout dans ces recoins perdus du globe dans lesquels l'existence des villes et des bureaux, des gens normaux, de leurs horaires, leurs factures à payer et leurs doutes existentiels, s'oublie. Je suis… je suis tristement insuffisante, je le sais. Les économistes me qualifieraient de « actif sans risque » : rassurante, mais dépourvue du rendement adrénaliné que James semble chasser.
Soupir, soupir, soupir. Il n'aura pas fallu longtemps avant que la machine à soufflerie de dépit soit remise en service…
James possède ce genre de plastique qui ne laisse aucune femme de marbre — une sorte d’agression visuelle permanente. Sans surprise, mes copines ont capitulé en rase campagne, liquéfiées façon morceau de sucre sur la langue, devant cette allure de viking premium. Son Insta — véritable élément de dossier accablant — n’a fait qu’injecter du kérosène sur l’incendie. On y trouve toute la panoplie du parfait fantasme masculin : le surfeur humide, planche de surf sur fond de sable vierge ; celui du Highlander en kilt et sporran ; le rebelle sous les néons rouges d'un tatoueur. Jusqu’au sommet du kitsch viril : James caressant l’encolure d’un alezan, ambassadeur naturel du calendrier intitulé Dieux des Stalles. Entre les scènes de glamour mondain, costume trois-pièces, chemise à plastron, boutons de manchettes — statut de Lord non négligeable — et ses selfies pré-entraînement en salle où chaque muscle semble avoir été validé par un algorithme de perfection, les pâmoisons de Nina et des autres n'ont été qu’une formalité administrative. Et moi, au milieu de ce naufrage collectif, je m’efforçais de maintenir une température basale normale.
Je n’ai ainsi aucun mal à imaginer la légion de nanas qu’il a dû séduire et... archiver. Pas le choix que de réévaluer mes estimations à la hausse. À en juger par ses confessions, confronter mon CV amoureux au sien, non disons plutôt sexuel, revient donc à comparer une épicerie de quartier à une multinationale tentaculaire. Limitée. Insignifiante. Ce n'est pas le chiffre qui m'effraie, c'est la dilution de l'acte. Cette accumulation de… « moments intimes » partagés avec tant d'autres crée une distorsion non prévue. Le fait qu'il soit incapable d'évaluer ses consommations depuis sa rechute me laisse un goût amer de transfert de dépendance. Et si j'étais simplement son nouveau shoot ? Si c’est le cas, je ne tiendrai pas l’affiche bien longtemps. Face à son passif de sensations fortes, je crains de n'être qu'une version épurée, trop fade pour un mec habitué au volume maximum. Victoria : yaourt 0%. James : Foie gras poêlé au sel de lave, sur son émulsion de wasabi pur jus. Super. Comment envisager une structure durable sur un terrain aussi sismique ?
Me voilà à la fois révulsée et captive, louchant sur la banquise en fond d'écran de l'ordi et mastiquant compulsivement mes olives. Les pauvres n’y sont pour rien, mais le ravitaillement touche à sa fin et il faut bien que je passe mes nerfs sur les dernières rescapées du bocal — infortunées cibles par procuration, je le conçois — à défaut de pouvoir mordre l'artisan de mon bouillonnement interne.
Non, mais c'est vrai, quoi ! Quelle personne saine d’esprit s'accommoderait d’un tel… Oktoberfest du slip ? Mon éducation, mon intransigeance et mon amour-propre hurlent au scandale. Son… étude de marché insulte ma conception de l'exclusivité, pollue mon idéal romantique, je... Tss ! J'écume d’une jalousie indigne de moi qui me grignote l'épigastre pensée par pensée, et qui, obstinément, refuse de quitter l'ordre du jour. Inconciliable m’est la seule évocation de ses paumes virtuoses sur d’autres épidermes que le mien. Pour autant, nier l'attraction — dont je mesure la toxicité — envers le gouffre qu'il représente, m'est impossible. Mon côté cravache de jumping, je suppose. Je méprise ses records, je rejette le désastre couru d'avance, mais… mais une part de moi — terrifiante ! — brûle de vérifier si je finirai en cendres anonymes ou si je suis celle qui domptera ses flammes. Ah lala, Victoria… Ta vanité à souhaiter t'ériger en antidote au milieu d'une overdose…
De la drogue… mais je n'y connais rien, moi ! Ni sur le plan thérapeutique, ni sur le plan récréatif. Oui, d'accord, d'accord, je me grille un petit joint de temps à autre manière de, mais de là à être étiquetée consommatrice, non. M'étonnerait que James perde son temps avec de la salade de détente. Attends, attends… Hier, son interrogatoire sur… Auditait-il mes dépendances ? Pourquoi ? Par méfiance ? Peur ? Facteur risque ? Le foin relaxant, c'est pour les campagnardes telles que moi qui jouent uniquement dans la catégorie benjamine de la débauche. Lui, il carbure plus surement aux sucres rapides pour l'enfer et autres sels de bain corrosifs. Un pétard lui fait probablement le même effet qu'une tisane de mamie un soir de pluie… Comment on se dépatouille de cette contamination par infiltration ? Je n'en sais rien de rien ! Je…
— Mademoiselle ? Pardon de vous déranger, mais vous avez du monde à la porte qui sonne.
Du monde ? Une livraison ? Non, il m'aurait dit camion.
— Où ça ?
Le dénommé Toni me regarde avec des yeux de merlans frits.
— Je veux dire, laquelle ? L'arrière-cour ? Celle de–
— Non, devant, Mademoiselle.
Mon poignet pivote. 15 h 19. Zut. Les Ukrainiens.
— Merci, Monsieur Toni.
Un sourire plus tard, je suis debout, les vertèbres bien alignées. Clic. Clac. Mon armure de fonction se verrouille. Peu importe mon champ de ruines intérieur. Pour mes collaborateurs, je serai d'une opacité d'obsidienne. Il est temps de troquer mes doutes contre mon masque de commandement. Action. Ça va savonner du muscle, je le sens.

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