23.1 * JAMES * CASSEROLES & CHATIMENTS
CHAPITRE 23.1
CASSEROLES & CHATIMENTS
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JAMES.L.CAMERON
30.10.22
14 : 18
♪♫ … — … ♪♫
Un patin sur le seuil et je me prends une calotte olfactive en pleine truffe. Merde… Isla a dû cuisiner une dinguerie à midi, comme d'hab. Je suis deg. Je t'adore, Victoria. Le nectar indécent de tes lèvres, l'arôme suave de ta peau… Mais, je suis deg. J'ai les glandes salivaires en PLS ! Faites qu'il reste un fond de marmite ! Des sucs de cuisson à gratter ! Un croûton à mettre sous la dent !
Ma frangine a toujours aimé se glisser derrière les fourneaux. Depuis quelques mois, elle nous fait une éruption de gastronomie aiguë à vocation étoilée. Son engouement a atteint de nouveaux sommets. Elle se contente plus de nourrir le bataillon, nan. Elle explore, expérimente, invente. Là, ça sent le fumet d'une sauce onctueuse, une réduction de vin épicé et d'herbes fraîches, j'en mets mon tablier au feu. Hier… bon, hier, elle m'a contraint à la diète avec sa purée de citrouille — aye, ça tient au corps, mais c'est de la popote sous perfusion gériatrique. La veille, en revanche, elle avait mitonné un… un… Comment elle a appelé, ça ? Un tchacook… non. Tchachuk… Shoukchaka… truc comme ça, une ratatouille améliorée avec des poivrons, des tomates, des oignons, des picadillos et des œufs libidineux… A real topper ![1]
— C'est toi, Jamie ?
Non, c’est un très grand leprechaun mort de faim, pointure 44.
— Aye, it’s me, ye big numpty. Who else were ye expectin' ? Yer secret shagger. Antoine should be lookin' ower his shouther, should he no ?[2]
Tout en expédiant ma pique à travers le vestibule, je rabats la porte d'un coup de pied-fesse, me casse en deux pour virer mes boots lorsque sa voix aigre-douce s'invite dans mes tympans, bien plus près cette fois. Je relève la bobinette et capte sa bouille qui pointe le bout de son nez à l'amorce du couloir :
— Eh bien, eh bien, on a la langue bien pendue aujourd'hui, à ce que je vois. Alors, Jamie ? C'est ton sarcasme de protection habituel ou t'as des papillons dans le cœur qui te font débiter des bêtises ? On croirait que ton humeur balance entre piment et miel.
Oh, elle tâte du profilage émotionnel, maintenant ? Paie rien pour attendre, celle-là ! J’ai un procès à lui intenter. Pour haute trahison et mise en danger délibérée d'autrui, sur ma personne. Elle a projeté Victoria dans mes pattes alors que je galère déjà à pas replonger dans mes vieux démons... Mais avant que je puisse lui frotter les feuilles jusqu'à ce que ça siffle : Milo !
À peine mes garbies garées sur l'étagère que le golden retriever déboule en trottinant. Vu les empreintes de coussinets boueux qu’il laisse dans son sillage, le monstre a clairement labouré tout le gazon du jardin. À coup sûr, il va m’en tartiner de partout. Bingo : il me saute dessus, repeint mon pantalon d'un badigeon tourbé. Je tente une défense de zone — en vrai, pour la forme — mais le cabot dégage une telle énergie que je capitule et m'accroupis. Ses léchouilles baveuses sur ma trogne éclipsent le désastre sur mes fringues et je finis par lui pétrir les oreilles d'affection.
— T’es vraiment une tornade ambulante, toi !
— Ah, non ! Ah, noooon, eh ! Non, non, non ! Dites-moi que je rêêêêve… MIIIIILO !
Isla bondit, le thermostat au max, les billes rivées sur le coulis de terre qui dégueulasse ses tomettes immaculées. Elle attrape le chien par le cuir et s'efforce, tant bien que mal, de le traîner manu militari vers le porche. Milo fait de la résistance, les griffes écartées, pendant que je me fends la poire derrière mon poing.
— Rigole, rigole… T'es mort, Jamie !
— Moi ? J'ai rien fait ! m'indignè-je.
— Rien fait, c'est exactement ça, bam[3] ! Aide-moi plutôt, il pèse un âne crevé ce sac à puces et il écoute plus que toi, maintenant !
Tu m'étonnes qu'il m'écoute. C'est ce qui arrive quand on remplace son fidèle compagnon par une paire de moustaches snobes nommée Sukie.
— Ce pauvre vieux me vénère. What's tae be done ?[4]
Milo est un grand sentimental. Elle lui a brisé le cœur. Maintenant, JE gère le département « tendresse et sédiments », c'est la règle. Shit, j'ai pensé trop tôt ! Quatrième commandement de la survie en milieu familial : ne jamais déboucher le champagne tant que le projecteur te colle encore au cul.
— Grand bien te fasse s'il te préfère ! Mais… puisque… t'es… devenu… son humain… favori, dit-elle avec effort, en tirant le bon gros toutou derrière elle, assume tes… nouvelles fonctions, mo bhràthair. Le seau est dans la buanderie. Amuse-toi bien.
Et elle lâche le pépère avant d'avoir refermé la porte, ce qui, naturellement, lui donne le champ libre de s'ébrouer comme un exorcisé en pleine crise en aspergeant chaque centimètre carré de sol encore propre. Milo, sérieux ?! Et il me fixe, la langue pendante, attendant sa papouille clapotante.
Ma sœur, par contre, attend que dalle : elle fait volte-face, détale vers son poste de travail, les poings serrés, d'un pas si sec qu'on jurerait entendre ses rotules grincer.
— Yellyyyy…
— T'as faim ? grogne-t-elle depuis le couloir.
Mon ventre lui gargouille à la face !
— Aye.
— Elle te nourrit pas, ton amoureuse ?
« Mon amoureuse… » Le mot ricoche dans mon crâne et m'étire la banane. En haut et en bas. Je monte en chantilly. C'est vrai qu'elle a une gueule d'amour, ma Victoria.
— Elle… elle a dormi tard, je bredouille. Et y a eu un pépin au boulot.
Je suis en train de batailler pour extirper mes bras de ma veste crottée quand je devine un regard me toaster la nuque. Isla s'est figée sur le seuil de sa cuisine, à me toiser avec un air qui veut dire « je t'ai craaaamé avec ton sourire de niais ». Prem's souci avec la gémellité : les secrets ont la durée de vie d'un sorbet au soleil.
— Bon, et bah, nettoie ce chantier et t'auras droit au rab. Je t'ai gardé une assiette, mais elle est conditionnée à l'état de propreté de ce carrelage.
Mentalement, je fais une gigue de la victoire sur les tomettes sales.
— T'es un ange tombé du ciel, Yelly ! La sainte patronne des estomacs affamés. Les pompiers on Sainte-Barbe, les skieurs, Saint-Bernard, et les crève-la-dalle, Sainte Isla de Glenndaroch. On peut dire ce qu'on veut, mais t'es la meilleure toque de tout le Lochaber.
— Ferme-la, crétin !
— Quoi ? T'aimes pas les compliments ?
— Récure au lieu de pousser de l'air !
— Je te fais ça en un tour de moulin à poivre, wee sis ! Je t’ai déjà dit que t’avais un profil à poser en couv' de Casseroles & Châtiments ?
Visiblement émue et transcendée par tant de lèche, elle me largue dans l'entrée en me gratifiant d'un dernier « t'es con ! ». Je lui beugle quand même :
— T'as préparé quoi ? Ça sent l'étoile Michelin d'ici !
— Du stifado de lapin ! rétorque-t-elle. Donnant-donnant : une lichette de sauce à la cannelle contre un sol… aux petits oignons !
Oh, putain ! C'est tendre le lapin, non ? Mijoté, ça devient du beurre, un vrai délice. Mon bide fait des bonds. Je vais m'enfiler trois assiettes, minimum.
J'ai même pas le loisir de foutre un orteil dans la buanderie que ma jumelle me flanque le kit de survie du parfait agent d'entretien. Je me retrouve avec la serpillière et le seau ventousés aux pinces avant d'avoir pu dire « esquive ». Vous doutiez de son injonction domestique ? Pas le style de la maison : ici, on obéit ou on canne. «Avec de l'eau chaude », paraît que c'est « mieux contre la crasse », qu'elle m'intime en prime, en me pressant dans le dos vers l'évier. Ah. Tout s'explique. Je les prends glacées, moi, mes douches. Limite, y a des glaçons qui sortent du pommeau. Du coup, mes pores sont plus serrés que les fesses d'un banquier de la City : la saleté est coincée dedans ad vitam eternam. Dans mes pores, pas mon derche… Bref, tout ça pour dire : je suis un phoque moi, pas un homard ébouillanté vivant, donc forcément, je… Aye, very well, j’ai perdu le fil de mon délire ! C’est l’eau chaude qui dégueule dans le seau, et sa vapeur, elles me mettent la caboche en papillote. Et, j'ai un néant gastrique à la place des abdos, en plus. Mais arrête de réfléchir, ferme ce robinet, et commencer à frotter les carreaux, golmon !
Cinq minutes que ça m'a pris, ce bordel de nettoyage milosanitaire ! Pendant ce temps, le molosse a tenté une percée par jappements interposés contre la baie vitrée du salon et il s'est mangé des canonnades monumentales de la part de ma frangine. Me suis même demandé si le « Reste dehors, le parasite ! » et le « Va faire joujou ailleurs, gros boulet » étaient pas plus adressés à mes 90 kg de problèmes ambulants plutôt qu'à ses quatre pattes. Heureusement, pour pas terminer à la niche avec le caporal, une seule idée fixe m'a disciplinée : le sfi-machin de lapin, ma belle carotte gastronomique. Le simple fait d’imaginer cette viande fondante m’a donné l'énergie d'astiquer jusqu'à la dernière rainure. Aye, le sol, il va plus reluire que des dents après un blanchiment, trust me !
Maintenant, me voilà attablé — enfin ! — devant une belle bonne grosse assiette de râble bien charnu avec des patates persillées, des oignons grelots et du pain de campagne pour éponger ce jus réduit à s'en taper le cul par terre. Ma jumelle ? Elle fait le pied de grue, prête à ME cuisiner au grill. Le troc « vérités vs pot-de-vin glucidique « entre en gare. Mais comme je lui ai poliment signifié qu'on parle pas le bec plein, elle a consenti à me lâcher la grappe le temps pour moi de me sustenter. En réalité, elle vient surtout de décréter qu'elle avait une envie subite d'un gâteau invisible pommes-poires, une petite merveille nutritionnelle où tu t'enfiles plus de verger que de farine.
— Ah mais non, je suis bête ! Antoine m’a rapporté une cargaison de châtaignes du domaine. Je pourrais les… hum… torréfier au four et en faire un… non, une garniture pour une tarte fine. Ou une mousseline pour un roulé d'automne. T'en penses quoi ?
Mon avis ? Huh… Pff. Pff. Pff. J'avale ma bouchée d'abord.
— Le gâteau, sans hésiter. Question de thermodynamique pâtissière, la crème permettra une meilleure diffusion des arômes. Et le roulage augmente la distribution des saveurs au centimètre cube de papille. What ? Fais pas cette tête, j'ai lu ça dans l'almanach des bouilleurs de cru. Onyway, si ta mixture finit en gruau hyperglycémiant, je valide, j'ai encore une place de libre dans mon ventre de secours. Rajoute du beurre, c'est la base de la civilisation, le lubrifiant de l'intelligence.
Pause tactique, le temps de mâcher une croûte bien ferme et de faire descendre le tout avec une lampée de flotte. J'essuie un sillon de sucs sur ma lèvre d'un revers de pouce et, un petit grognement de satisfaction plus tard, je pointe ma fourchette vers elle :
— On est des Cameron, Isla, pas des adeptes de la tambouille vapeur pour mannequins anémiées.
La spatule en l'air — si près de mon pif que je chope son odeur de silicone — Yelly m'épluche avec cette moue de pitié qu'on réserve aux produits périmés, puis lève les yeux au ciel avec une telle démesure qu’on croirait qu’elle cherche une assistance divine au plafond, avant de fuiter dans un grand soupir :
— Je me demande bien pourquoi je m'obstine à solliciter tes Lumières alors que tes facultés intellectuelles ont été portées disparues dès le berceau. Ta capacité à débiter des âneries avec un tel panacle m'épatera toujours. Va pour la tarte, donc.
Tsss. Elle prend la tarte juste parce que j'ai eu le malheur de choisir le roulé… Quel esprit de contradiction ! Pathologique. J'insiste pas, et, tout en haussant les épaules, bourre dans mon gosier un morceau de pain bien bien saucé qui fond sous mes dents. Sacrée Isla : je lui conseille le nord, elle part planter sa tente au pôle Sud ! Je devrais lui suggérer de pas m'inviter à son prochain resto étoilé, elle m'y traînerait de force. Attends, vas-y, je vous montre :
— Dis, tu paries combien que t'es pas fichue de rester silencieuse plus de trente secondes pendant que je réduis ce lapin au silence gastrique ?
Elle se statufie, front plissé, la main sur une poignée de placard. Sa mâchoire se boulonne tandis qu'elle s'apprête à me servie une vacherie bien corsée. Je mesure parfaitement bien le match à mort intérieur dans ses prunelles : elle meurt d'envie de m'envoyer voir si j'y suis dans le mixeur, mais elle refuse de me donner raison en actionnant sa boîte à camembert. Elle finit par contracter ses lèvres en une ligne si fine qu'elles disparaissent, ouvre la porte, chope un verre doseur, claque la porte, avant de se retourner pour me sabrer la tronche.
— Je parie pas avec les attardés, James.
Och, ma bonnie wee sister ![5]
Trop occupé à savourer l'onctuosité de cette pomme de terre et le festival qui se joue sur mon palais, je laisse couler son mépris et me contente d'un clin d'œil en guise de réponse — pas fou le type. Parce qu'au-delà de son caractère de sauciflarde, il y a un truc qu'on lui enlèvera pas à ma jumelle : son génie pour concocter des remèdes comestibles anti-grisaille. Quand le cœur fait boum, faut que l'estomac fasse paf. Quoique, pour être honnête, le coup de jus de mes retrouvailles avec Vi me grésille encore les circuits. Et ce baiser d'adieu… Une morsure de désir pur ! J'ai manqué y perdre une lèvre, mais je lève ma coupe au plaisir de finir en carpaccio ! Moral au plafond d'un côté, bide en miettes de l'autre. Le contrecoup, ça rate pas. Voilà pourquoi seul du lourd, du dense parviendront à plomber mon angoisse. Une bonne dose de béton gastronomique et quoi de mieux ragoût qui te colle aux côtes pour plâtrer mes nerfs en vrac, huh ? Ventre affamé n'a point d'oreilles, comme on dit !
[1] Une pépite !
[2] Ouais, c'est moi, espèce de banane. Qui d'autre t'attends ? Ton sexfriend secret ? Antoine devrait regarder par-dessus son épaule ou quoi ?
[3] Abréviation de bampot, andouille.
[4] Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse ?
[5] Oh, ma chère chère petite sœur !

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