23.2 * JAMES * ZÉRO

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CHAPITRE 23.2

ZÉRO


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JAMES.L.CAMERON

30.10.22

14 : 35


♪♫ … — … ♪♫




Isla raffole des plats mijotés bien heavy[1] qui te réchauffe les tripes et te cale pour huit jours pleins, le genre de ragoûts qui infusent longuement et te braquent les narines dès le paillasson. Preuve par l'odeur : aujourd'hui. Un bon vieux stovie, qui rappelle le pays. De la souris d'agneau, du civet de sanglier, du chili con carne — avec les haricots rouges, j'en suis dingo ! — un curry thaï, du beef stew, un bol de poulet tikka masala ou, pour rester de ce côté-ci de la Manche, un bourguignon de compète, une blanquette de veau ou du coq au vin. Bon, quand je dis « Isla raffole », petite rectification : elle connait son public, et elle me connait moi, le morfale qui ne jure que par la bonne barbaque et les recettes de grand-mère chargés en bloc de calories. Yelly cuisine pour un… non, DES estomacs de loup, pas pour des moineaux — croyez-moi, Antoine est pas le dernier à s'en mettre plein la panse. Franchement, it warms the cockles of my heart[2]. Broutes des graines, c'est pour ceux qui ont peur d'écraser l'herbe. Moi, j'ai besoin de sentir la gravité me clouer dru au le plancher des vaches dès que je sors de table.

Combat gagné contre le lapin : KO par extinction. Isla a aligné les munitions sur l’îlot — farine, sucre, ustensiles, robot, le futur chantier pâtissier est paré. Tandis qu'elle file au garage prélever le chargement de châtaignes,bien décidé à pas semer mes douilles, je débarrasse. Sauf que le lave-vaisselle affiche complet, version rutilante. Allez, je me dévoue pour le rangement. Je vide les paniers, ouvre les tiroirs, empile les verres, le bruit de la céramique qui s'entrechoque rythme mes pensées, qui, bizarrement, vagabondent vers des breuvages un peu plus caractériels que la flotte de tout à l'heure.

C'est un truc qu'on a en commun, Yelly et moi. Pas la bouffe Si elle, elle est la virtuose du piano de cuisine, moi, de mon côté, je suis le champion du monde du coup de fourchette. Non, plus sérieusement, là où ma sœur s'exprime à travers l'art culinaire, moi, mon domaine de prédilection, c'est le whisky.

L’orge, l'eau, le bois et la patience. Le quatuor sacré qui transforme un champ de céréales en or liquide. Depuis que je suis haut comme trois pommes, cette alchimie de barbare me fascine. Le chêne qui offre son tempérament à l’alcool, les relents de tourbe qui te prennent à la gorge, ce goût de terre et de lande sauvage... Mon patrimoine, ma culture, une tradition familiale inscrite dans mes racines écossaises, dans le terroir qui m'a bercé. Rien d’étonnant à ce que cette passion soit devenue la mienne, un héritage de persévérance forgé par la pluie et les tempêtes. Un verre de Lochranach, et tu vois les nuages se déchirer sur le Ben Nevis. Avec le soleil du Midi derrière, of course. Chez les Cameron, on ne se lègue pas des bijoux, on s'inocule le virus du feu local de père en fils. Enfin, dans notre cas précis, de grand-père en petit-fils. Mon paternel sifle — nat'rally — mais ne compose pas. Un fidèle parmi d'autres. Grand-da Graham est le gardien du temple et moi, le prêtre. Et Isla et Granny Cece : les papesses de la bonne chère !

Ma jumelle, malgré ses journées à rallonge, nous nappe le moral depuis des années avec ses recettes revisitées qui font faire des tonneaux acrobatiques aux papilles. Elle a chopé la fameuse fièvre gastronomique à Paris, lors de son premier long séjour dans la capitale française. On n'avait jamais passé un mois l'un sans l'autre avant cette rupture de cordon universitaire : elle exilée au pays des macarons et des baguettes, moi cantonné à St Andrews, à perfectionner mon swing et ma descente de pinte. Fuck, j'ai jamais pu blairer le golf ! Connor, lui, il kiffait ça, les polos pastel, les gants en cuir blanc et les bolides de green. Moi, j'ai préféré faire mumuse avec des trucs plus… mouvementés. Mêlées fangeuses le samedi aprèm, session de surf dans les eaux glacées de West Sands les matins, et un peu beaucoup de troisième mi-temps pour tester la résistance des tireuses de bières au Central et le coefficient de séduction de mon accent du Lochaber sur les étudiantes américaines en mal d'exotisme, les héritières en vadrouilles et les Townies au caractère bien trempé.

C'est d'ailleurs sur Market Street que le paternel a débauché – sans mauvais jeu de mots, quoique… on ne fait pas de fumée sans feu — notre mère. Je vous laisse deviner dans quelle catégorie sévissait la grande Maeve Sullivan, « fifth cousin to the Guinness dynasty by my beloved Saoirse, yer Nana, and don't let anyone tell ye different, me boys ! »[3] , s'amusait à nous seriner grand-père Cillian. C’est l'anoblissement version irlandaise : on n'est pas nés que dans la pourpre écossais, on est Related to the pint itself ![4] Fin surtout, nous deux : on se murgeait sévère, je peux pas le nier. Mais allez expliquer ça aux flics ou à vos reins : vous inquiétez pas, les gars, juste une question de devoir civique envers notre patrimoine brassicole ! Entre la Tennent's pour le volume et la Peroni pour la frime, ou le Famous Grouse des soirs de défaite et le Glenfiddich chapardé dans le bar du daron, on a fièrement fait honneur à nos ancêtres, Connor et moi !

Et pendant ce temps-là, notre frangine, armée de son rouleau à pâtisserie, elle usait ses journées à rudoyer de la pâte feuilletée chez les bouffeurs de grenouilles — dont, ok, on descend nous-mêmes, mais chut. Ehhhh, minute papillon ! Si on mélange mon shaker génétique — 37,5 % de pur malt, une louche de sang françois du côté de Da, le reste en mode irish-yankee par Ma — avec le pedigree de Victoria, alors nos gosses passeraient à… Hum. Calculons ça.

Génitrice portugaise, père qui possède une pointe de ritalitude sous le buffet, si on additionne avec mes proportions… Déjà, putain de puzzle européen, aye ! Du style toge en tartan et espadrille en liège ! Mais… ça fait grimper le quota de marinière à… QUOI ? Nought more ?[5] 18,75 % ? Isla va jubiler si ses mioches sont plus fleur-de-lysés que les miens. M'en fout. Au moins, c'est précis. À bien y réfléchir… dosage prometteur, et très savoureux : un bon finish en fût de Sauternes qui donne une robe soyeuse et une élégance toute gauloise au distillat, avec une finale sucrée à la méditerranéenne, mais le fond de la cuvée demeurera du brut de décoffrage celte qui te décape la tuyauterie. Traduction : juste ce qu’il faut pour avoir le nez fin et le sens de la répartie, sans pour autant finir avec une envie irrépressible de se balader pull sur les épaules, avoir le vague à l’âme dès qu’il pleut et faire la grève un lundi sur deux. Petit plus non négligeable : le foie des gamins risque pas de s'ennuyer : Scotch, Guinness, Porto, Limoncello et Champagne. Och-on-och ! On va créer une nouvelle espèce hybride : le Highlander des garrigues. Capable de survivre à une tempête de neige en kilt tout en critiquant la cuisson des pâtes. Un spécimen de concours, je vous dis.

Dis donc, on tient un concept, là ? La picole : nouveau générateur de prénom à la mode ! Le premier on l'appellerait Douglas, Doug, comme la mousse de bière. Le second… let me brew on it[6] : Mateus. La petite dernière, hmm… Bianca ou… ou… Luce, en hommage au fleuron rouge de la Toscane. Si on en a un un peu trop vif : Dom, façon Dom Pérignon. Merveilleuse idée, James : un coup de tampon sur le popotin et on saura tout de suite à quel fût ils ont été tirés !

Wow, Jamie ! Miracle de Noël avant l'heure ou tu nous as encore cassé quelque chose ?

Grillé en plein flagrant délit de serviabilité...

— Me chauffe pas, Isla. Je nettoie pas, j'entretiens le matériel de dégustation, c'est pas pareil.

Je talmouse la porte du placard et dévie vers le frigo, verre en main. Voyons voir ce que la cave nous réserve pour rétribuer le personnel...

Du Fuztea — heuch ! Du jus… Aye. De… myrtille-framboise-et-extraits-de-fleurs-des-champs. C’est si rose et mignon que j’ai peur que des marguerites florissent dans ma barbe si j’en bois. Il est où le Coca ?

— Il est où le Coca ?

Blanc. Soupir dans mon dos.

— Dans ton imagination, Jelly. On a passé l'âge de dérocher nos estomacs à l'acide phosphorique, tranche-t-elle en déposant une corbeille de châtaignes sur le marbre.

Pffffff. On est tombés bien bas. Parfois, j'ai l'impression d'être en garde à vue dans un Biocoop. Bientôt elle poussera le vice jusqu'à remplacer la bouteille de whisky par de l’eau de source aromatisée au concombre !

— Au moins, le Coca, ça peut servir à dérouiller des gonds ou à polir les jantes de la bagnole. Et c'est bon pour la chiasse.

— T'as la chiasse ?

— Non.

— Bah, alors ?

— Je te signale que l'acide citrique ou même l'acide ascorbique a un pH moins élevé donc plus agressif que l'acide phosphorique. Tu nous prives pas de vinaigrette, pourtant ! Ou de tarte au citron meringué !

— Bravoooooo Einstein du dimanche ! On a révisé ses bristols ? Sauf que personne met vingt morceaux de sucre dans une salade, génie.

Elle s'interrompt pour ouvrir le four, récupère la plaque de cuisson, puis programme le préchauffage.

—  Ton Coca, c'est du diabète en canette. Mais si tu tiens tellement à ta théorie sur le pH, le vinaigre de cidre est dans le placard du bas, à côté du vinaigre balsamique, plus sirupeux, du vinaigre de riz, celui de framboise, et peu être un fond de Xérès qui date : sers-toi des shots et cul sec, gros malin. On verra si ça te racle assez la glotte pour que t'arrêtes de me casser les bonbons.

Gna, gna, gna, le sucre… Gna, gna, gna, le vinaigre… En vrai, elle a plus de variété de jus de cornichon qu'un pub n'a de bières pression. Elle a même pris sa voix de maîtresse d’école pour me houspiller ! Elle dore ça, bien sûr. Ma frangine s'excite sur mon taux de glycémie ? Elle chialerait sa race si elle zyeutait celui de mes enzymes hépatiques. Mon foie a filtré toute la pharmacopée de l'Écosse, et elle, elle fait une syncope pour trois bulles ridicules ! Mate un peu mon cortisol après 23 jours à ramer contre le manque ! Je suis une bombe de stress en surchauffe, alors son Coca, c'est du valium en comparaison.

Pendant quelques secondes, la vapeur me monte aux oreilles et puis, je dégonfle. Inutile qu'elle réalise quel genre de déchet toxique elle a vraiment pour jumeau. Toute façon, elle le sait déjà, pas la peine de l'inquiéter davantage.

Pour la faire décapsuler, j'ai ma technique : la connerie !

Frigo refermé d'un coup de coude, jus de fleurs abandonné à son triste sort, je me tourne vers elle avec mon plus beau sourire de tête à claques :

Well then, we'll just need tae buy some Coke Zero. Problem solved.[7]

Complètement vannée par ma logique de bac à sable, elle me dédaigne, frimousse blasée, celle qu'on se tape en pleine canicule lorsqu'une mouche à merde s’obstine à zozonner et squatter votre la truffe pour en faire sa piste d’atterrissage. Dans un skritch strident à se déchausser les molaires, elle fait raquer le plateau métallique sur l'îlot avant de croiser les bras sous sa poitrine, l'air de demander au bon Dieu pourquoi elle a hérité d'un spécimen pareil.

Well then, we'll just stick to your « zero » policy.[8]

Elle lève sa menotte et déplie un doigt après l'autre :

Zero sugar, zero vitamines, zero personality, zero common sense, zero brain, zero manners[9], zéro charisme, zéro talent pour la cuisine et probablement zéro histoire d'amour pour la prochaine décennie, zéro chance d'être un jour invité à un anniversaire de Victoria, zéro… J'ai même plus assez de doigts ! On continue avec les orteils ? Zéro notion de l'espace, zéro espoir d'être un jour confondu avec un adulte fonctionnel, zéro chance que je te relaisse toucher à la télécommande, zéro–

— Aye, fair play! Ye’ve won, so ye have. I’ve got the message, loud and clear.[10]

Mon ego ? Quel ego ? Isla vient de le passer au hachoir et de le servir en pâtée pour cabot. Je jette un œil dehors : Milo est en train de s'acharner sur son vieux pneu dans l'herbe. Vas-y, secoue-le, ton pneu. Secoue-le comme ma sœur vient de secouer les puces. On fait une belle paire de perdants, toi et moi, mon vieux.


[1] lourd

[2] ça me fait chaud au cœur

[3] cousins au cinquième degré de la maison Guinness par ma bien-aimée Saoirse (se prononce Seer-sha), votre Mamie, et je défie quiconque oserait douter de ma parole !

[4] Apparentés à la pinte en personne

[5] Pas plus ?

[6] que je réflechisse

[7] Bon ben, on a qu'à acheté du Coca Zéro. Problème résolu.

[8] Bon ben, on va rester coincé avec ta politique du « zéro »

[9] Zéro sucre, zéro vitamine, zéro personnalité, zéro bon sens, zéro cervelle, zéro éducation

[10] Ouais, bien joué ! T'as gagné, c'est bon. J'ai reçu le message, cinqsur cinq.


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