23.5 * JAMES * MENACE BIOLOGIQUE

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CHAPITRE 23.5

MENACE BIOLOGIQUE


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JAMES.L.CAMERON

30.10.22

15 : 35


♪♫ … — … ♪♫



L'espace sature. Mes poumons pompent de la buée pure. Adieu la douche, place au sauna de luxe. Le flux d'eau imite la caresse de ses doigts. Les gouttes qui me cravachent le visage ? Elle, avec ses mèches blondes électriques qui m'aveuglent à chacun de ses baisers enflammés. Le mitigeur gronde plus, il soupire son nom. Où bien est-ce ma propre gorge qui l'appelle ? Je la visualise nue pour moi, contre moi, le corps ruisselant sous cette averse tropicale incapable de refroidir mes lombaires. Ou mes bas instincts. Le guignol ? Rien à foutre ! Cette nuit, son souffle était mien. Ce soir ? J'engage l'intégralité de mes meilleures billes : je vais lui livrer les clés de mon placard à squelettes. Si après avoir appréhendé les derniers cadavres qui y crèchent, elle se débine pas… on pourra enfin tracer des lignes ensemble. Et alors, demain ? Les nuits suivantes ? Si le destin m'écoute, si je parviens à remonter le courant jusqu'à son cœur, si elle finit par lire entre mes rails de came et m'accorde le bénéfice du doute, elle sera à moi. Comme je serai à elle. Indissociables. Aucune autre ne posera plus la main sur moi si elle accepte de m'ancrer pour toujours. Cross my heart an' cut ma throat[1].

Pas de tendresse, pas de manières. Mon poing extermine mes protocoles de secours par vagues successives. Chaque va-et-vient marque une saccade de persistance, une façon de graver son prénom dans ma carcasse. Paupières condamnées, jambes écartées, je cherche un appui du bout des doigts contre la paroi glacée. Ma nuque abdique. Non, elle se cabre. Je… ken, je sens l'arc de ses reins, l'humidité de ses gémissements, le goût de sa fièvre sur mon palais. Elle m'envahit. Une vocalise éraillée me déchire la thrapple[2]. Tout se précipite… G-h-od...

Sa bouche andalouse… qui me dévore l'âme sous les cieux de Carcassonne. Le bracelet en coquillages rivé à cheville nerveuse… cliquetis de sirène dans la carlingue de l'avion. La petite flamme brune qui couve sous son sein… Ses hirondelles… Ses ongles fichés dans mes trapèzes. Territoriale. Sa petite culotte qui glisse, glisse, tombe de ses cuisses… Le rooftop… La tentation. Son magnifique regard whisky… Son allure… Putain d'allure ! Ses courbes. Le soleil à contre-jour tandis qu'elle s'use en moi, les genoux dans le sable maculé… L'océan et elle… Elle et l'océan… Son baiser d'adieu sur le pas de sa porte… Celui dans l'Audi. L'Audi… Ses lèvres, fourreau de velours caressant, sur l'aire d'autoroute… Ses cuissardes noires, moulant son insolente démarche, quand elle m'a percuté de plein fouet au sortir de ce bar un soir pluvieux de janvier… Fu' an' sublime[3]. Ses dents agrafées à mon lobe d'oreille… Crieuse. Joueuse. Cambrée… Haaan…

Le sang bat à mes tempes… Je… hache l'air. Je m'arque… change de position. La sensation de ses paumes qui encadrent mon visage pour me forcer à la regarder sombrer… Ses fesses remuantes contre mon hard-on sous le futal. Sa silhouette ondulant lorsqu'elle danse pour moi. Un slow... Non ! Le slow... Oui. Ce souvenir.

Il était 3h du mat'. Il faisait… une chaleur de… de friteuse. Elle pouvait pas dormir. Elle voulait pas dormir. Idem. Elle m'a entraîné dans ce slow improvisé, juste nos corps qui se frictionnaient aux creux de l'insomnie. On a fini par s'écrouler sur le tapis, devant le spectre de la télé. Perdition consentie au cœur de ses replis, remous d'écume, de sel et de vie qui me rend clean-daft[4]. Quand je me suis gainé à sa cambrure, torse contre dos on formait plus qu’un seul bloc de chair moite, soudé de désir, blindé d'adrénaline, pétri de sueur. Je vivais plus que pour épier, lamper, épouser sa respiration galopante, noyé dans her beggin' een[5]. Ma main voyageait allègrement, depuis la courbe de son diaphragme jusqu'à la rondeur de son ventre, comptant chaque spasme, chaque décharge de plaisir qui la secouait. Le point de bascule ? Le moment où elle a verrouillé mon poignet pour enrouler mes doigts sur sa propre gorge. Un ordre muet, mais sanguin : serre. L'asphyxie érotique, bloody hell ! J'aurais pas parié qu'elle m'aurait encouragé à l'étrangler, à lui arracher son dernier souffle en même temps que son cri de délivrance ! Ce degré de confiance ? Pas logique à un stade si incertain, si embryonnaire d'une relation. Ça jurait avec ses attitudes de meuf de bonne famille. Ma lecture : un besoin de déconnexion totale, de saborder le contrôle pour ne plus être qu'un pur concentré d'instinct. Voire, le symptôme d'une soif de vérité crue, un truc qu'on donne qu'à celui qu'on a déjà choisi pour nous achever. Never daured spier. Never daured dae it agane[6]. But… si ça c'est pas un signe qu'on est ligotés par autre chose que de la simple luxure, alors…faux m'expliquer le concept de l'amour.

Oh Gie ! Je sais plus ou je suis. Je suis simplement avec elle. J'habite l'hier. Elle y manquait d'air, je manque de terre. Je me sens monstrueusement entier et si dépouillé sans elle. Rempli de sa présence et tout à fait dépossédé de la mienne. Mes fibres s'affolent, mes tendons s'arc-boutent, se pétrifient. Le mouvement devient une course aveugle. Les secousses se transforment en une vibration unique, insoutenable. Et la voûte se déchire. Je coule à pic. Plus rien transite à travers ma cage thoracique. Une contraction brutale me tord le bide. L'explosion m'arrache un gémissement. Le vide, enfin.

Claqué ! J'éteins le jet brûlant d'un coup. Putain... j’ai surement asséché tout le ballon d'eau chaude avec ma douche à rallonge. Yelly et Nono me réduiront en porridge s'ils doivent se coltiner de la flotte de glacier. Pause respiratoire obligatoire. Je cogne ma tête en arrière contre la paroi vitrée, un long soupir fuse de ma gorge encore vrillée. My certies, that’s braw…[7] Je remercie le ciel que cette salle de bain soit à l’opposé de la cuisine ; vu les râles assez… explicites que je viens de lâcher, bonjour l'affiche. Aye, mais ça c'est si Isla, entre temps, a pas migré ailleurs, gros malin ! Au pire, si elle trouve à vanner, je feindrai une crampe musculaire et je lui demanderai si elle compte aussi chronométrer les minutes que je passe à poser mes pêches pour compléter ses stats.

J'émerge de ma bulle embrumée, chope une serviette pour m'éponger, me regarde dans le miroir, le cheveu trempé, l'œil aux aguets. Bravo l'artiste. L'intervention manuelle a porté ses fruits ! En pénétrant dans la piaule : fwaah ! Quel froid de canard, nom d'un chien ! Christ ! Le Groenland, sérieux. Rafale thermique en pleine poire. Och, aye, c'est grand ouvert aussi, tiens, andouille ! Tu veux Victoria ou une pneumonie ? Le mistral local s'engouffre et me grignote les flancs. Chair de poule direct, mais je fais le fier, les épaules carrées. Un Écossais qui craint le courant d’air, aussi crédible que de la camomille servie dans un pub ! Je déambule dans mon plus simple appareil, les muscles encore un peu vibrants de l'effort. Faut dire ce qui est : pas juste un remède de dalleux, la pignole. J'ai l'esprit clair, le corps léger, et une envie de bouffer le monde.

Réflexe de mordu : le téléphone. Allez ! Que la Force soit avec… aye, ben Obiwan KenoJames peut se rhabiller, la Force est portée pâle. J'ai des attentes de collégienne en chaleur, mais qu'est-ce que tu veux ? Le venin est dans le sang. Incurable.

Je tire de l'étagère du dressing un pantalon en molleton brun, le genre de truc à l'aise qui pose pas de questions, et j'embarque le premier attirail en haut de la pile : un henley beige, manches longues. Les fringues qui claquent, on verra ça pour le grand saut. Là, j'ai juste envie d'aller m'intoxiquer les alvéoles — me reste bien un paquet caché par là. Le cul calé sur les marches du jardin, avec Milo dans les parages, ma main moissonneuse sur son pelage, à happer ce soleil mordoré sur ma peau. Les joies de l'automne en France, bien loin de la saucée horizontale et du vent à déraciner les cercles de pierre qui doit pilonner le Lochaber à l'heure actuelle. Chez moi, à cette période, le seul « soleil » que t'aperçois, c'est l'étincelle de ton briquet sous ton ciré. Aye, dès que j'aurai étrillé mon système pileux et brossé mes dents, je descendrai me couler un expresso, un vrai, et peut-être qu'au retour, j'irai me graille une part de la fameuse tarte à la châtaigne, tant qu'elle est chaude. Fin, si elle a cuit.

Pinces enfoncées dans les poches, je gagne le rez-de-chaussée : à droite, le portable qui pèse son poids de regrets ; à gauche, mon kit spécial nicotine. Direct l'odeur des marrons grillés me tabasse les narines. Isla est une tortionnaire du goût. Je balaie la cuisine, rien. Le séjour ? Désert. Je commence à faire le tour du propriétaire, du cellier au garage, les sens en alerte. Pas trace d'elle. Au détour d'un coup d'œil vers l'extérieur, je la débusque enfin, perdue au milieu des massifs de lavandes, occupée à étendre le linge. Non, sans piller une poignée de marrons au passage — putain ! chaud devant — tout en sondant les entrailles du four, pour checker la nouvelle fournée, je coulisse la baie vitrée et la rejoins au grand air. Le temps de refermer derrière moi et d'allumer une clope que le halètement de locomotive de Milo vient s'écraser contre ma jambe. Langue battante, le sac à puces me vernit les phalanges. Salutations à vous aussi, votre éminence baveuse.

Isla capte mon ombre, les bras en l'air à crucifier un jean sur sa corde. Elle lâche un soupir chargé de reproches. Eh beh quoi ? Quel est le chef d'accusation, Madame la Présidente ?

— Oh, par pitié ! Regarde-toi, t'es encore plus repoussant que tout à l'heure ! On dirait que t'as été baptisé dans une tourbière, rouspète-t-elle. Mais où vas-tu te rouler pour revenir dans cet état de crasse ?

Wow, elle a des rayons X pour voir mes péchés sous le coton ou quoi ? Une seconde, je baisse les billes sur mon fut' tout propre, le cœur au bord des lèvres. Puis je saisis son viseur braqué un mètre plus bas. Ah. On respire. L'honneur est sauf : le quadrupède prend pour deux.

—  Je te préviens James, tu es de corvée : passe-le au Kärcher ou fabrique-lui un bac à pattes si ça t'amuse, mais hors de question qu'il repose ses coussinets dégoutants dans mon intérieur. Tu finiras la nuit dans la cabane, vilain chien-chien !

Vas-y, sors l'argument bobo, ça calme toujours les hystériques du détergent.

— Oh, comme t'y vas ! Je me fais l'avocat du récidiviste mais, c'est pas de la boue, c'est un soin à l'argile bio pour garder le poil brillant.

Isla lève les yeux au ciel. On nage en pleine scène de ménage, sauf que je suis pas casé avec ma sœur et que notre gosse est un bulldozer à fourrure de soixante kilos qui prend un malin plaisir à bousculer l'ordre établi.

— Cet énergumène est une catastrophe ambulante, mâchonne-t-elle, la voix parasitée par une pince à linge bleu maintenu en réserve entre ses dents. Et je sais parfaitement pourquoi il se grime en sanglier : il se venge.

Och aye, the message is clear as day[8] : « vire le chat ou je rase ton éco-quartier », hen. Tu lui as collé un tigre de salon dans les pattes et tu t’étonnes qu’il puise du réconfort dans la gadoue ? Milo fait pas une crise de nerfs, il fait une déclaration de guerre territoriale. Il déteste ce chat, ce snobinard à moustaches qui te mate du haut du canapé.

Ma paume s'enfonce dans le pelage doré du Golden, pétrissant les muscles de son cou. Le laddie vibre d'un contentement guttural, sa queue balaye la lavande défleurie. Même si les épis ont succombé au gris avec l'automne, chaque fouettement de l'usine à salive réveille l'odeur poivrée des fleurs mortes qui nous monte au pif.

— C'est à cause de vous deux ! martèle ma frangine. Toi qui désertes jusqu'à pas d'heure et Antoine qui a filé sans lui ! Forcément, il fait des bêtises. Principe canin. Il se sent délaissé, alors il déterre mes plates-bandes pour combler le vide.

Le seul vide qu'il connaît, c'est celui de sa gamelle. Le reste : de la littérature. Isla veut lui fourguer des complexes d'abandon, alors que le type veut juste vérif si un os a pas poussé magiquement sous les buissons.

—  Il déterre pas, il cherche des truffes pour te faire plaisir. C’est un cadeau, Isla !

Je tire une latte profonde sur ma garo, puis m'accroupis dans un craquement de vertèbres, ignorant la cendre qui s'éparpille sur mes pompes. J'attrape la tête massive du molosse entre mes doigts, le force à me regarder pendant que deux jets grisâtres fusent de mes narines.

Is that no' right, big fella ?[9] Et toi tu parles de cabane... t'as vraiment aucun sens du commerce de proximité. Ni aucun cœur. Look at that wee snout[10] ! On traite pas un membre du clan comme un paria juste parce qu'il a le goût de l'aventure et de la tourbe fraîche.

— C'est ça, continue de l'encourager ! Vous causez le même langage, après tout : le grognement et le ventre sur pattes ! Puisque tu es si sensible à son génie horticole et qu'il a ton entière bénédiction pour transformer mes hortensias en tranchées... pourquoi tu ne vas pas te rouler dans la gadoue avec lui ?

Elle a oublié que dans les Highlands, la boue c'est notre état naturel ? Elle s’est trop habituée au confort français, celle-là ! Et si je lui racontais qu’il prospecte du brut pour payer le loyer ? Plus vendeur ? Plus rentable ?

— Tu deviens précieuse, Yelly. En Écosse, on appellerait ça un chien propre. On le croirait sorti du pressing. Tu te souviens de Ben ?

La mention de notre Shetland la fait sourire. Ben revenait de la lande avec tellement de terre sur son derrière qu'on aurait pû l'utiliser pour construire une extension au manoir. À côté, cette boule de poils là est prête pour un concours de beauté chez les Windsor.

— Voilà, T'as capté. Arrête de traumatiser le beastie !

— Pffff. En Écosse, on a encore des standards de propreté médiévaux ! s'exclame-t-elle.

Elle fait claquer une seconde fois une blouse humide dans l'air frais avant de l'épingler. Puis, son expédition terminée, elle fauche le panier en osier désormais allégé de son contenu, le bascule contre sa hanche.

—  Ton « beastie » est une menace biologique pour cette maison. Et ne me reluque pas avec cet air de chien battu, Milo !

Merci pour la précision. À un mot près, je me sentais personnellement visé par le protocole sanitaire.

Ma jumelle me contourne, évite le nuage de toxines que je recrache en grimaçant. Tandis qu'elle remonte l'allée, le crissement agressif des graviers sous ses semelles rythmant ses pas, elle jette une dernière recommandation par-dessus son épaule sans même ralentir.

— Je dois vérifier mes marrons... Le laisse pas entrer, Jelly, ou t'es un frère mort !

Ah ! Tout de suite les grands mots…

Une fois la baie vitrée refermée, on redevient les rois du jardin. Je regarde mon complice qui me donne des petits coups de museau impatients, les yeux levés vers moi comme si j'étais le messie de la gratouille.

— Bah oui, pépère… T’es en manque d’amour, toi, c’est ça ?

Je lui ébouriffe les oreilles. Il semble s'en satisfaire. Au fond, on fait la paire. Lui, il quémande sa dose de mamours après avoir retourné le jardin et ruiné le décor, moi je joue les durs en attendant que Vi me siffle le retour. Ou la fin du match…


[1] Croix de bois, croix de fer.

[2] trachée

[3] Bourrée et sublime

[4] dingue

[5] Ses pupilles suppliantes.

[6] J'ai jamais osé l'interroger. J'ai jamais osé recommencer.

[7] Ma parole, que du bon...

[8] le message est clair comme de l'eau de roche

[9] Pas vrai, mon gros ?

[10] Regarde ce petit museau ! 

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