35. Le dernier aveu

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La salle était baignée d’une lumière tiède, celle-là même qui, au fil des séances, avait fini par sembler moins hostile que bien des jours. John s’était assis face à elle, comme on se hisse sur un dernier rivage. Il avait les mains froides, le regard creusé, mais il avait décidé d’ôter le pansement d’un seul coup : il parlerait, de tout, de A à Z, sans détour.

La voix sortit d’abord haletante, puis se fit plus ferme à mesure que les heures déroulaient l’histoire : l’enfance bouchée de mots, la sœur arrachée à la vie et à ses bras d’enfant, la mère qui enterrera l’enfant qu’elle avait, les rituels qui devinrent refuge et cage, Marc qui entra comme un rayon de danger et de douceur mêlés, la chambre où il se montra pour la première fois et l’ivresse de l’humiliation, la cassette qu’il savait quelque part, l’impossibilité d’être entier dans sa maison, la peur d’empoisonner ceux qu’il aimait. Il parlait en phrases tordues et en images courtes, revenant mille fois sur le même point, comme on gratte une plaie pour vérifier qu’elle est bien réelle.

Puis il plongea plus profondément dans son passé, comme pour laisser émerger le noyau de tout ce qu’il avait tu :

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Ce jour-là, c’était le début d’une nouvelle ère. Une ère où le silence était devenu une parole, et la solitude, un mode de vie. Je regardais avec mes petits yeux… enfin, non. En réalité, j’analysais tout : chaque micro-geste, chaque murmure, chaque regard. Ce jour-là, c’était le point de non-retour pour mon petit être.

Âgé à peine de 7 ans, je sentais le pire venir, mais il y a toujours un « mais » dans chaque histoire. Et celui-ci, pour moi, fut le plus dur de tous, parce que les événements qui l’avaient précédé avaient déjà préparé la chute.

Quelques semaines avant…

On avait passé l’après-midi chez ma tante. Comme d’habitude, on jouait avec nos cousins, on mangeait des gâteaux… Désolée de parler ainsi, car le fait de dire « elle » me fait encore mal. C’était ma petite sœur. Je n’avais qu’un an de plus. On était comme de vrais jumeaux… c’est vraiment dur de parler d’elle.

Bref, le soir, en rentrant… ma sœur est tombée malade. Je me souviens de cette nuit passée près d’elle, avec maman. Je me souviens de la peur qui flottait sans mots.

Quant à papa, il travaillait très loin. Je le voyais à peine le week-end, parfois seulement un samedi soir. Le dimanche, il sortait rencontrer ses amis au café, puis repartait. C’est à mon oncle que maman a fait appel pour emmener ma sœur à l’hôpital. C’était la dernière fois que je l’ai vue…

Le temps qu’elle passa à l’hôpital fut une éternité pour moi. Chaque jour, je l’attendais. De l’extérieur, on me percevait comme celui qui ne comprend rien, mais au fond de moi, je l’attendais. J’ai entendu dire qu’elle me réclamait. Elle voulait me voir, tout comme moi je voulais aller la voir.

Et comme si le ciel avait entendu notre requête, un jour ma tante m’amena à l’hôpital. Vous vous dites peut-être que c’était une journée merveilleuse, que la rencontre se passerait bien… mais je suis désolée, les événements ne se sont pas passés ainsi.

Ce jour-là, ma tante avait acheté une poupée pour ma sœur. Je me souviens bien : même aujourd’hui je peux vous la décrire. Mais ce n’est pas le moment de détailler un jouet, même s’il signifiait beaucoup pour moi… Bref, la voiture s’arrêta devant le grand immeuble de l’hôpital. Mon cœur, je ne le sentais plus. Cet arrêt n’était pas physique : je sentais que le temps s’était arrêté avec la voiture, tout semblait se dérouler au ralenti.

Puis vint la phrase que je n’avais jamais oubliée :

« Attends ici dans la voiture, on va demander au docteur de te laisser entrer. Tu sais, à l’hôpital, ils n’aiment pas faire entrer les enfants. »

Ma tante la prononçait avec un ton convaincant que, jusqu’à aujourd’hui, je ne sais pas à quel moment elle a changé d’avis.

À l’intérieur de la voiture, je ne suivais pas seulement les silhouettes de ma tante et de son mari, je suivais le coffret de la poupée, qui se fondait de plus en plus dans le décor, jusqu’à ne plus le voir. J’imaginais ma sœur souriante, attendant mon entrée. J’imaginais la boîte s’ouvrir. J’imaginais qu’on allait m’appeler. J’imaginais ma tante convaincre le docteur. J’ai le mot exact pour décrire le temps que j’avais passé à attendre : « une éternité ». Mais ce mot est pauvre pour le sens réel.

Le bruit d’ouverture des portes de la voiture me fit sortir de ce monde d’imagination. C’était ma tante avec son mari :

« Désolé, le docteur n’a pas voulu te faire rentrer. »

C’était la seule phrase qu’elle prononça. Puis un silence lourd s’installa sur le retour à la maison. Peut-être parmi vous diront-ils qu’elle avait bien fait, qu’elle voulait me protéger de voir les tuyauteries qui perçaient la poitrine de ma sœur, elle était atteinte d’une pneumonie grave. Je vous jure que cet isolement est plus grave que vous ne le pensez, voyant ma sœur c’était une rencontre âme à âme, pas une scène de voyeurisme.

Bref, les jours se ressemblaient tellement que j’en vins à croire qu’une seule journée avait séparé cette visite inachevée à l’hôpital et le jour… le jour où tout bascula.

Ce matin-là avait une autre odeur, une autre couleur. Mon oncle emmena maman à l’hôpital, comme chaque jour. Mais dès leur retour, quelque chose avait changé. Sans un mot, mon oncle me prit avec lui et m’amena chez lui, sous prétexte de jouer avec mes cousins. Même à mon âge, je comprenais. Je regardais le fond de leurs yeux. Pas leurs paroles — leurs yeux. Et ce qu’ils disaient était clair : c’était la fin. Je ne verrais plus jamais ma sœur.

Personne ne me l’a dit ce jour-là. Aucun adulte n’a prononcé les mots. Mais je les ai entendus quand même. Ils flottaient dans la pièce, coincés entre les respirations, lourds comme une vérité qu’on n’ose pas poser à voix haute.

Je jouais avec mes cousins, ou du moins j’essayais. Mes mains bougeaient, mon corps imitait le jeu, mais mon esprit était ailleurs. Il était resté à l’hôpital, devant cette porte qui ne s’était jamais ouverte pour moi.

Ce jour-là, quelque chose se referma en moi. Pas avec un cri. Pas avec des larmes. Mais avec ce silence précis, définitif, celui qu’on n’explique pas encore, mais qu’on n’oublie jamais.

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La psychologue l’écouta sans interruption. Elle nota ici et là, puis, quand les mots commencèrent à trembler et que la voix de John se fit plus faible, elle fit un geste lent et posé : elle glissa sa main, doucement, sur celle de John. Ce contact était simple, non clinique : un ancrage. Il n’y avait pas de diagnostic dans ce geste, pas de note à prendre : juste une présence.

Pour John, ce fut comme recevoir un rempart. Les muscles de son visage se détendirent ; l’enfant en lui, ce petit qui avait attendu des mains maternelles et n’avait eu que des refus, redressa la tête. La main de la psychologue était douce, chaude, suffisamment honnête pour lui permettre de ne plus jouer la comédie. Il sentit quelque chose qu’il n’avait jamais eu : une main qui tenait sans juger, une permission tacite d’exister. Alors, il continua, la voix plus basse, presque dans un souffle :

« J’ai passé le reste de ma vie à chercher cette âme, cette rencontre "âme à âme" qu'on m'avait volée sur ce parking. Chaque visage que je croisais était une tentative de briser ce silence. Je cherchais désespérément quelqu'un qui ne me dirait pas "attends ici".

Et c’est là que Marc est apparu.

Dans le vide de ma solitude, il a semblé être le seul à voir le petit garçon resté dans la voiture. Il a tendu la main, lui aussi. Mais sa main n'était pas comme la vôtre. Il a utilisé ma soif d’être compris pour m’enchaîner. J’étais si affamé de reconnaissance que j'ai accepté l'humiliation comme une forme d'attention. J’ai ouvert mon sanctuaire à un loup, simplement parce qu'il était le seul à avoir frappé à la porte. »

Il égrenait tout : la honte, les larcins d’amour, les mensonges modernes… À chaque phrase, la main serrée de la psychologue lui rappelait qu’il ne parlait pas dans le vide.

Puis, au milieu d’un aveu qui lui coûtait tout entier, un bruit dans le couloir, un pas trop pressé. La porte vitrée donna un aperçu : l’homme entra : le mari de la psychologue. Elle vit son profil se découper, la silhouette familière qui venait et revenait entre travail et maison.

L’homme, en passant devant l’accueil, demanda à la secrétaire, d’un ton posé mais pressé, si sa femme était là. La secrétaire acquiesça et annonça qu’elle recevait un patient. La psychologue eut un hoquet d’incertitude ; elle ne retira pas la main tout de suite, mais ce qui suivit eut la précision d’un geste mécanique : elle la retira. Le mouvement fut sec, mais sans violence apparente, comme quand on dépose un objet qu’on ne doit plus toucher. Pour John, la sensation fut plus brutale qu’une gifle. La main qui l’avait ancrée se retira comme on retire une couverture chaude, et la pièce sembla immédiatement prendre de l’air glacial.

Il y eut un flottement. La psychologue releva les yeux, chercha une justification qu’elle n’énonça pas. Elle jeta un regard à la silhouette de son mari dans le couloir ; elle fit un pas vers la porte, comme pour aller répondre, puis se ravisa, le visage pâle. Dans ce même instant, John sentit le poids de l’interruption autrement : ce n’était plus seulement une fatigue professionnelle, c’était un renvoi, un renoncement subtil, une mise à distance.

Il comprit, avec la froideur d’une certitude, qu’il venait d’être, en un instant, rendu à ce qu’il avait toujours craint être : la source d’un malaise que l’on mettrait poliment à distance. Les mots qu’il avait arrachés jusque-là perdaient leur secours ; la main n’était plus là pour tenir l’enfant qui, pourtant, n’avait que cela.

Il se redressa. Il fut étonnamment calme, une colère nette, non bruit de tempête, plutôt une décision posée. Il remit sa veste, essuya une trace furtive au coin des yeux comme on replace un cadre qui penche.

— Je… je crois que pour aujourd’hui c’est bon, dit-il d’une voix plus polie qu’elle ne le méritait. Merci.

La psychologue ouvrit la bouche, voulut appeler, proposer de continuer, de reprendre, mais ses mots se perdirent dans la conscience de John. Elle avait, sans le vouloir, laissé tomber la main. La mise à distance était devenue acte. John y lut un verdict : il n’était pas à réparer ici. Il était trop dangereux, trop contaminant. Il n’y avait plus d’ancrage possible.

— Non, interrompit-il, et sa voix, bien que basse, était ferme. Ce n’est pas nécessaire. Merci pour aujourd’hui.

Il se leva, la politesse intacte comme un masque. Il salua, murmura quelque chose d’indéchiffrable, et quitta la pièce. La porte se referma derrière lui avec un bruit qui sembla étirer la solitude.

Dans la rue, l’air frais lui donna l’illusion d’un commencement. Il marcha sans but, mais chaque pas portait la même résolution étrange : ne plus revenir. Il se surprit à se dire, sans drame mais avec une logique cruelle, qu’il était comme une peste, sa présence contaminait ce qu’il touchait. Le mot n’avait rien d’hyperbolique ; c’était une sentence qu’il prononçait à voix basse.

Il avait entendu, dans le retrait d’une main, l’abandon ultime. Et l’abandon, pour lui, n’était pas seulement l’absence de secours : c’était la confirmation que, malgré tous ses efforts et toutes ses confessions, il restait intouchable dans le pire sens du mot. Il s’éloigna, tenant en lui cette nouvelle certitude, déjà mise en place comme une marche vers une décision qu’il croyait inéluctable.

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