105.2
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Isaac aurait voulu disparaître. Il ne lui avait fallu que quelques décans pour trahir la promesse faite à sa sœur de ne pas se faire remarquer à l’école et pouvait déjà l’entendre lui faire la leçon.
Assis à son pupitre, il serrait son sac contre son cœur pour en étouffer les coups. Une part de lui espérait encore que le travail de Yue l’ait retenue et qu’un de ses subalternes arrivât à la place.
Le grincement de la porte lui raidit les muscles. Son professeur entra, suivi de près par sa sœur. Ordinairement, Yue se changeait avant de venir le chercher. Cette fois, elle ne s’était même pas donner la peine d’ôter ses protections et ses armes. Ses dagues jumelles préférées cliquetaient dans leur fourreau. La lourdeur de ses bottes renforcée s’entendait jusque dans l’écho de ses pas contre la pierre.
— Prenez place, l’invita le professeur en s’installant.
Avant d’accepter, Yue détailla la salle, puis toisa son frère.
— Tu ne te lèves pas quand ton professeur entre ? le sermonna-t-elle.
Isaac corrigea son erreur en s’excusant d’une voix étranglée. En s’inclinant, il vit Yue signer d’une main discrète :
— Calme.
Une tension se relâcha instantanément en lui. Il se sentit bête d’avoir oublié qu’avant d’être intimidante, Yue restait sa grande sœur, celle grâce à qui le sol ne tremblait plus et au-dessus de qui le ciel ne menaçait plus de s’effondrer. Rien ne la fâcherait jamais assez pour qu’elle voulût le faire se sentir mal.
Son professeur pria Isaac de se rasseoir, puis insista pour que Yue s’installât à son tour. Il prit place avec elle de part et d’autre du bureau sur l’estrade.
— Je dois retourner travailler aussi vite que possible. Je vous serai reconnaissante d’être concis.
Le professeur la jaugea avec hauteur, son menton pointu avancé, ses fins sourcils incurvés de morgue. Son air de condescendance renvoya Yue à l’image qu’elle donnait au-delà de l’uniforme : celle d’une adolescente de quinze ans jouant les parents pour son frère de treize ans et demi.
— Notre école admet peu d’élèves. Savez-vous pourquoi ?
Les frais de scolarité devaient y être pour beaucoup et la réputation des arcanistes pour presque autant, mais Yue ne devinait pas ce qu’il voulait entendre.
— Est-ce que cette question a un rapport avec ma présence ici ?
Le professeur pinça les lèvres en une ligne mince.
— C’est une mesure de sécurité, poursuivit-il avec dédain. Nous mobilisons beaucoup de ressources matérielles et humaines pour minimiser de risque d’incident. L’une d’entre elle consiste à limiter le nombre de novice à encadrer. Malheureusement, il arrive que cela ne suffise pas.
— Navrée de l’apprendre, affecta Yue.
— Nous ne prenons jamais de mesures disciplinaires lorsqu’il n’est question que d’inexpérience ou de maladresse. En contrepartie, nous ne tolérons aucune forme de comportement intentionnellement disruptif ou violent. Nos élèves le savent et leurs familles aussi. La plupart.
Les gants de Yue grincèrent entre ses poings serrés.
— Vous ne me dîtes toujours pas ce qui se passe, souligna-t-elle.
— Votre frère a eu une altercation physique avec un élève de troisième année. Il y a eu dommages matériel et corporel. Tous les témoins s’accordent à dire que le premier mouvement est venu d’Isaac. Il aurait frappé l’autre élève au visage avec une encyclopédie.
Yue jeta un coup d’œil incrédule dans son dos.
— Il doit y avoir un malentendu. Ou une explication.
Un faux sourire vint enlaidir le visage déjà peu amène du professeur.
— Je l’ai cru aussi. Cependant, il ne nie rien et refuse d’expliquer son geste. Je n’ai pas d’autre choix que de le sanctionner. Conformément au règlement, Isaac est suspendu pendant un décan.
Il lui présenta un compte rendu. Yue pesta intérieurement contre toute la lecture qui lui tombait perpétuellement dessus. Le bas de la page attendait sa signature.
— Je conteste cette décision, décida-t-elle.
— Je ne vous le conseille pas, à moins d’avoir envie de risquer la place de votre frère parmi nous. L’incident peut en rester là si vous signez sans faire d’histoire et qu’il n’y a pas de récidive.
Il lui tendit de quoi écrire. Yue resta abasourdie de longues secondes avant d’ignorer l’offre du professeur pour sortir son encreur et le tampon de sa maison. Elle apposa sa marque d’un geste brusque, sur l’original, puis sur une copie et se rendit compte trop tard qu’elle n’avait lu la page qu’en travers.
Tant pis.
— Isaac devrait profiter de son temps libre pour manipuler un peu de magie. Ses résultats théoriques sont bons mais il échoue à la plupart des exercices pratiques.
— Merci du conseil, répliqua froidement Yue. Isaac, prend tes affaires.
Les aurevoirs furent muets, les premiers pas hors de la classe étouffants. Isaac ne savait pas quoi dire et Yue se sentait trop agitée pour parler.
Plusieurs élèves s’étaient amassés pour admirer à la monture de sa sœur, plus ou moins près selon leur courage, et se dispersèrent à leur approche. Tandis que sa sœur reprenait son souffle et vérifiait ses sangles, Isaac risqua une question :
— Est-ce que tu es fâchée ?
La ligne de ses sourcils lui confirma que oui.
— Je te demande pardon. Je ne voulais pas créer de problèmes.
Les traits de Yue se radoucirent au rythme de sa respiration, de la sévérité à l’indulgence, de la saccade à la régularité. Isaac n’ignorait pas le pouvoir que lui seul exerçait sur elle, une capacité à l’attendrir dont, vrai, il abusait un peu, parfois.
— Crée autant de problèmes qu’il le faudra, je te pardonne d’avance. J’ai fait pire que toi rien qu’hier. Mais là, j’ai besoin que tu me parles. Qu’est-ce qui s’est passé, aujourd’hui ?
Il baissa les yeux sur ses mains et se mit à triturer des bagues.
— J’ai juste… Je…
— Quelqu’un t’a provoqué ? Ou menacé ?
— Non.
— Alors quoi ?
Isaac se mordit la lèvre, aussi pitoyablement qu’à six ans, ôtant à Yue la moitié de son courage. Pour ne rien arranger, le temps jouait contre elle. Sa patrouille aussi.
— Écoute, renonça-t-elle amèrement, je dois retourner travailler, mais cette conversation n’est pas terminée. Hors de question d’en rester là.
Isaac acquiesça. Yue lui accorda avec réticence la permission de rentrer seul. Il espéra qu’elle rentrerait trop tard et trop fatiguée pour mettre sa menace à exécution, ce jusqu’à ce qu’elle l’oubliât.

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