108.1

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La rosée scintillait, teintée d’ocre par une aube rougeâtre, dispersée par une brise timide qui sentait l’humus et le bois mouillé. La terre s’efforçait de boire les restes d’une averse nocturne, prélude du déluge qu’ourdissaient les nuages. La boue s’agglutinait sous les semelles de Bard. Il tapait nerveusement du pied tous les dix pas pour s’alléger les bottes et jurait contre le détour par la maison principale auquel le contraignait l’absence de Yue – et la présence d’Isaac.

Le petit mestre ne se levait ordinairement pas si tôt, mais puisque sa sœur le mettait à contribution pour le travail domestique, il fonctionnait au rythme de Murmure. Le vieux fabuleux et son apprenti d’un décan aéraient des draps. Les pans de tissu gonflaient comme des voiles une fois étalés sur les cordes à linge et méthodiquement lestés.

— Besoin d’aide ? proposa Bard en les approchant.

Murmure inclina sa tête cornue pour saluer puis la secoua pour décliner. Isaac l’imita machinalement.

— Ça va aller, sans ta sœur ?

Il acquiesça.

— Je vais rentrer un peu tard, aujourd’hui. Si tu as besoin de quoi que ce soit, dis-le-moi maintenant.

— Non merci, je… Je vais juste… attendre. À ce soir.

Isaac salua encore, bien trop bas, tellement que son corps dégingandé d’enfant poussé trop vite esquissa un demi-cercle. Puis il se remit au travail.

— Tu es sûr ? insista Bard. Je vais avoir des problèmes avec ta sœur si je m’occupe mal de toi.

Isaac ne s’interrompit pas tout à fait, mais ses gestes ralentirent.

— Quel genre de problèmes ? Graves ?

Sa question prit Bard de court par son sérieux.

— Graves, non. Tout ce que je dis, c’est que personne n’a envie de se faire passer un savon par elle.

— Je suis d’accord, admit-il.

— En conclusion, besoin de rien, petit mestre ?

— Non, rien, assura Isaac plus sereinement.

Bard s’entretint rapidement avec Murmure de quelques affaires domestiques, puis les laissa à leurs corvées au profit de l’ultime détour par le bureau personnel de Yue. Il y récupéra les lettres à envoyer et ses insignes de la protection civile, mit un peu d’ordre autour de l’écritoire, puis ferma à clef tout ce qui devait l’être avant de partir pour la caserne.

La routine s’installait bruyamment, ce matin-là. Un litige éclatait au beau milieu de l’entrée autour d’une question d’équipement abîmé, malgré lequel le changement de quart devait s’organiser sans retard. Les dragons s’agitaient côté volière et leurs draconnier traînaient des pieds dans les couloirs, se plaignant à qui mieux mieux du dernier changement de programme ou du menu du jour. Bard contourna toute cette agitation pour se rendre directement en salle de conférence.

En l’absence de Yue, il endossait beaucoup de ses responsabilités, dont celles d’assister aux réunions d’officiers pour lui en faire le rapport. Il s’agissait cette fois d’une formation obligatoire sur les procédures d’urgence en cas de vents violents, chutes d’arbres, inondations et autres catastrophes de saison.

La salle se remplit lentement et avec décontraction. Les arrivants bavardaient, commentaient l’actualité et critiquaient la décoration : de nouvelles bannières accrochées la veille entre les fenêtres aux moulures repeintes pendant qu’au fond, le responsable de l’aile médicale – un des maitres de conférences – mettait de l’ordre dans ses notes. À côté de lui, Taliesin accrochait de grandes cartes les unes par-dessus les autres à un tableau mobile et, plus loin, un subalterne distribuait des feuillets aux sièges encore vides pour la plupart. Eux mis à part, personne ne se souciait beaucoup de l’ordre du jour.

Bard posa les insignes de sa supérieure en évidence sur la table et installa à la place attitrée pour attendre. Bientôt, un officier à la carrure d’ogre et au bras plâtré en écharpe entra.

Le capitaine Rafèl Llaros interrompait sa convalescence pour s’acquitter de son devoir d’instruction de,s effectifs. Un accueil plus chaleureux que protocolaire s’ensuivit au bout duquel, dix minutes après l’heure, la session démarra.

Topographie et météorologie, évaluation des risques d’inondation ou de glissement de terrain, stratégies de préventions et d’intervention, gestions des ressources… Rien de fondamentalement nouveau, surtout pour Bard qui sortait de formation. Il n’écouta vite plus que d’une oreille.

La blessure de Llaros le gênait pour jongler entre les documents et déplacer les figurines sur la maquette de l’archipel. Instinctivement, il se positionnait pour user de sa main dominante et se heurtait à son handicap, si bien qu’une pointe de soulagement lui perça la voix lorsqu’il céda la parole.

Le responsable de l’aile médicale entama une série de rappels sur les blessures les plus fréquentes qu’occasionnaient les tempêtes et les premiers soins à administrer. Bard s’efforça de raccrocher la présentation à son support.

Une parenthèse fractures osseuses se ferma sur un clin d’œil gentiment moqueur au plâtre de Llaros. Le concerné eut le bon goût d’en rire, mais Bard vit à la fixité de ses traits qu’il s’y forçait, et se redemanda à quel point il gardait rancune à sa subalterne pour l’avoir mis dans cet état.

La fin de la session l’éclaira quand chaque officier se vit attribuer une mission de prévention par lui : maintenance des relais, inspection des infrastructures publiques, dialogue avec les représentants de l’archipel, balisassions des toutes… Yue fut assignée à l’inventaire, normalement réservée aux auxiliaires, sinon aux petites mains de la caserne. Bard n’osa pas s’y opposer. Il venait écouter, pas se faire entendre, quand bien même sa patronne risquait de le lui reprocher.

— Yue à l’inventaire, c’est du gâchis de ressources, intervint providentiellement le capitaine Nobé. La petite vole trop bien pour rester au sol alors que ça commence à peine à souffler.

— Sauf que si elle vole, son auxiliaire passe monture, contra Llaros.

— Et alors ?

Le défi dans sa voix jeta un froid autour de la table.

— Puisque tu la veux, occupes-t’en, renonça Llaros.

Déchargé de cette responsabilité, il conclut son intervention l’air de rien en invitant aux questions. Une demi-douzaine de clarifications plus tard, assemblée remerciée, la salle se vida rapidement, les uns droits vers la volière, les autres vers un petit-déjeuner tardif.

Bard resta assis plus longtemps, pour compléter ses notes. La question du rôle de Yue dans les opérations des jours à venir restait en suspens, mais pouvait attendre quelques heures, sinon le lendemain. Et surtout, il ne tenait pas à déranger l’un ou l’autre capitaine dans l’immédiat.

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