111.1

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L’orage, le premier vrai orage de la saison, soufflait tiède, tonnait grave et giflait à coup de pluie. La caserne n’était plus qu’à une centaine de mètres. Prostrée devant une fondrière inondée d’eau trouble, Yue ne savait plus marcher. Cent mètres de trop et un obstacle de trop.

Personne ne l’attendait, à aucune extrémité du chemin. La caserne pouvait se passer de nouvelles encore une dizaine heures et Bard ne méritait pas de se relever avant moitié autant. Yue pouvait faire une pause, aussi longue que l’intempérie, penser, ou arrêter de penser, juste assez longtemps pour faire taire la migraine ; dormir à même le sol, mieux que dans son lit, sûrement ; pleurer. Pleurer pour de vrai, à gros sanglots, comme une petite fille. Yue n’était plus sûre de savoir comment faire. Ses parents s’étaient donnés beaucoup de mal pour lui faire désapprendre.

Le jour de ses quatorze ans, même après l’annonce de sa demande de réaffectation, celle de ses projets pour Isaac et de toutes les conséquences subséquentes, Yue n’avait pas versé une larme. Par retenue plus que par incapacité, certes, mais ç’avait déjà été trop facile. Et maintenant…

Yue contourna la fondrière, marcha cent mètres, poussa les portes de la caserne et s’étonna de la trouver si calme. L’absence de vent, de pluie, et de de tous les officiers occupés ailleurs laissait les locaux aussi vides que sa maison, ressemblance dont elle se serait passée.

Elle retira ses gants, les essora et s’essuya le visage, ressaisie, au moins en surface, puis marcha d’un pas assuré vers le premier venu pour demander qui était l’officier en charge, puis continua sur sa lancée jusqu’à la salle de conférence où celle-ci devait se trouver.

Le capitaine Saya Nobé comptait parmi ces personnes pour qui le repos consistait à se rendre utile autrement qu’à son poste. Elle avait hérité de ses parents menuisier une affinité pour le travail manuel et c’était elle, par pure inclination, qui se chargeait des réparations autour de la caserne. Elle profitait d’une heure creuse pour travailler sur leur maquette de l’archipel. Yue la trouva en pleine finition d’une miniature de dispensaire, une paire d’oculaire d’horloger sur le nez et un scalpel en main.

Le baron détestait être interrompu dans ses projets d’ateliers. La capitaine Nobé ne devait être bien différente, mais Yue ne se sentait pas capable de revenir plus tard.

— Capitaine.

Nobé suspendit son geste, posa ses outils et releva ses oculaires. Elle non plus n’avait pas l’air d’avoir beaucoup dormi, ou pas particulièrement bien. De fait, elle couvrait pratiquement deux fois son poste depuis le départ en convalescence de Llaros.

— Yue. Ravie de te revoir si tôt.

C’était un mensonge dont ni l’une ni l’autre n’était dupe, mais sur lequel nulle ne s’attarda.

— Pardon de vous interrompre. Puisque vous êtes en charge des effectifs, je me dois de vous informer que mon auxiliaire a été relevé de ses fonctions.

— Je vois… souffla-t-elle. À l’initiative de qui a-t-il été relevé de ses fonctions ?

— La mienne.

— Avec la permission du commandant ? de l’état-major ? de l’empereur ?

Yue serra les dents pour ne pas lever les yeux au ciel. Pas devant un supérieur. Jamais. Même si Nobé lui parlait comme à une gamine attardée et la toisait comme l’avait toisé le professeur d’Isaac, l’air de dire que rien de ce qui sortirait de sa bouche n’aurait jamais la moindre valeur pour personne.

— Tu penses peut-être que tout ce qui le concerne ne dépend que de toi, renchérit le capitaine, mais c’est très loin d’être le cas. Tu as le droit de ne plus vouloir qu’il s’occupe de ton ordonnance ou même de demander à ce qu’il soit affecté à une autre caserne mais personne ne retire un homme des rangs de l’armée impériale en ignorant la procédure.

— Alors je veux engager une procédure pour le faire relever de ses fonctions, répliqua Yue.

— Au motif que ?

— J’estime qu’il n’est plus apte à remplir son devoir correctement.

— Mais encore ?

— Pourquoi j’aurais à en dire davantage ? Sans ma caution, mon esclave ne peut pas exercer de…

— Ta caution a été donnée une fois pour trois ans de service. Tu ne peux pas la retirer quand ça te chante, encore moins sans raison valable. Il s’agirait de lire les contrats avant de les signer.

Quelque chose se brisa en Yue. Cette cassure la laissa sans parole, la langue paralysée, la lèvre fébrile. Le capitaine la dévisageait, l’air profondément lasse.

— Tu reviens tout juste de mission, non ? Va te reposer. Tu en as besoin. Je te revois demain et Bard aussi. Évite de lui casser le bras entre-temps, l’excuse de l’accident ne fonctionnera qu’une fois.

Sur cette pique, elle rabaissa ses lunettes et s’efforça de retrouver son état de concentration initial.

La transition fut brusque de la détresse et la colère. Yue en oublia presque son premier sentiment. Un troisième s’y mêla : la déception. Saya Nobé ne l’appréciait pas et ne s’en cachait pas, pour la raison légitime qu’elle aurait préféré un officier plus expérimenté au poste qu’occupait Yue. Pour autant, contrairement à beaucoup d’autre, elle ne s’était encore jamais montrée aussi partiale dans son jugement.

Yue aurait voulu riposter, n’importe quoi, pourvut que ce fût blessant et incontestable ; avoir raison, une fois, une seule. La honte la retint. Elle s’était plus qu’assez ridiculisée pour la journée.

Elle rebroussa chemin, pas en appuyant sur ses talons pour commander autorité, mais en dehors du sol, sans bruit, à la façon des lâches et des assassins, en accélérant un peu à chaque foulée pour être plus vite à l’abri des regards.

Le sang pulsait dans ses veines devenues trop étroites. Ses mains tremblaient. Impossible de déverrouiller sa porte.

— Vous êtes blessée ?

Elle tressaillit imperceptiblement. Au coin de sa vision périphérique, Taliesin attendait une réponse qu’elle ne comptait pas lui donner. Yue redoubla d’effort dans sa lutte contre la serrure. Le mécanisme céda.

Un fois la porte claquée, callée au fond de son siège, ellee pensa faire chanter son collier pour se calmer le nerf, mais craignit trop d’être entendue pour se le permettre. À la place, elle déverrouilla son tiroir et en sortit la dague serpentine envoyée par Hvass. Elle n’avait pas pris le temps de bien l’observer la première fois. La lame en bois noueux était étonnement lourde. Le fil n’était pas assez net entailler son doigt ganté, mais la pointe assez fine pour piquer à travers le cuir.

Couchée sur son bras, hypnotisée par les sinuosités de la dague, Yue repensa au jardin suspendu de la reine Kalta, où celle-ci aimait recevoir des guerrières de son clan de naissance et les présenter à Yue ; à Hvass, qui la surnommait flocon brave, puis Chante-la-mort depuis qu’il avoir appris les paroles de la berceuse de son carrousel ; au rire discordant d’Herrick qui adorait les mauvaises idées dont Yue n’était jamais à court quand le baron la menait dans le Nord pour les fêtes de l’Équinoxe ; au quatrième prince, leur père, qui haussait les épaules en arguant que jeunesse devait se faire quand d’autres les grondaient ; elle repensa même, leur cuisinière qui lui répétait sans cesse qu’elle n’avait que la peau sur les os et lui fourrait des gâteaux au miel dans les poches à la moindre opportunité.

Et le roi. Son offre de la placer dans la cour de Tjarn. Yue ne comprenait pas pourquoi les Yggdrasil l’appréciait tant, mais se détestait toujours autant d’avoir rejeté leur offre. Elle devait rester dans la draconnerie pour Bard. Rester dans le sud pour Isaac. Sans compter que choisir les Yggdrasil aurait était choisir le baron plutôt que le gouverneur. Or, Yue ne voulait se d’aucun camp pour le moment.

La porte s’ouvrit brusquement. Pas assez pour la faire tressaillir, cette fois.

C’était encore Taliesin.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— J’ai autant de mal à le croire que vous, mais je m’inquiète. Vous êtes pâle.

Yue se redressa, essayant de se composer une attitude digne malgré l’embarras. Taliesin lui remit une copie du formulaire à remplir en cas de blessure incapacitante. Le même qu’il avait dû remettre à Llaros quelques jours plus tôt.

— Faites-en ce que vous voulez, mais faites quelque chose. Vous me faites pitié au lieu de me faire peur, c’est gênant.

Une imprécation traversa Yue, xe-en, traduisible par insolence grave. Noble dame So Hae la lui tonnait dans les oreilles lorsqu’elle se permettait une parole devant un aîné ou un supérieur sans y avoir été invité. Le mot siffla entre ses dents.

— Ce misérable mérite la mort pour avoir offenser dame Yue, répliqua-t-il dans la même langue.

Un accent authentique, aux contours nets, teinté d’une franche ironie. Yue papillonna.

— Tu as vécu dans l’Est ? déduisit-elle.

— Près de douze ans, oui. Et une de mes mères est originaire du Xe-Dan.

— Tu as deux mères ?

Le mot mère lui sortait de la bouche comme une bile amère.

— Techniquement trois, une naturelle et deux adoptives. Ça pose problème ?

— Je suppose que non. Je l’ignorais, rien de plus.

— Je n’ai pas supposé que ma vie vous intéressait.

Lasse, Yue baissa les yeux sur sa dague. La lame serpentine aurait dû lui refaire penser à Hvass, au lieu de quoi le souvenir de son premier poste ressurgissait inopinément. Un petit relais rural du comté de Naha où l’avait envoyé le gouverneur pour lui faire gagner du prestige par manque de concurrence. Treize ans seulement. Personne ne l’y respectait. Bard n’avait pas encore passé son examen et ses subalternes se moquaient ouvertement d’elle, de sa façon de parler à son écriture en passant par son apparence, déformaient ses ordres ou les ignoraient ouvertement…

Son crâne était lourd. Taliesin la fixait encore, perplexe.

— Tu dois avoir du travail, le congédia-t-elle. Ne me laisse pas te retenir.


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