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Murmure savait sans se souvenir. Il savait s’occuper d’un ménage sans se souvenir de son apprentissage. Il savait qui étaient ses mestres sans se souvenir du commencement de son esclavage. Et il se savait vieux sans se souvenir d’avoir vécu.

La résignation était le seul remède qu’il connaissait à son mal. Il lui arrivait même de se trouver chanceux de n’avoir rien à regretter, rien à souffrir en rétrospective, sinon un vague sentiment de manque qui lui pinçait le cœur de temps à autres. Une gêne somme toute passagère. Il pouvait la diluer dans l’eau du thé, la balayer avec la poussière de la véranda ou l’éteindre en même temps les lampes de la maison des mestres avant d’aller se coucher. C’était si facile qu’il oubliait souvent qu’il ne se souvenait pas, que cette vie n’avait pas toujours été la sienne ; ou peut-être voulait-il croire qu’elle l’avait toujours été, car il aimait le climat humide et chaud de l’archipel et le calme des heures qui s’y écoulaient d’un rituel à l’autre.

Peut-être aussi craignait-il la vérité.

— Tu ne m’adresses plus la parole ? s’enquit dame Yue d’un ton accusateur.

Arraché à ses divagations, Murmure cessa de frotter un carreau propre depuis longtemps pour s’occuper de l’autre côté de la croisée, une oreille passablement indiscrète tendue vers la table de ses mestres.

— Rien à dire, grommela Isaac.

Murmure l’entendait tracer des courbes dans son assiette, ce qui devait agacer sa sœur au moins autant que sa dérobade.

— Mange, au moins. S’il te plait.

Ces derniers mots sonnaient moins comme une supplique qu’un ordre.

— Je ne peux pas me forcer à avoir faim, argua Isaac.

— Non, mais tu peux te forcer à finir ton assiette.

Combien de fois Murmure avait-il entendu des échos de la conversation qui se profilait ? Pour sa part, il ne trouvait pas les habitudes alimentaires du petit mestre particulièrement alarmantes. Un garçon inactif, qui ne s’occupait que de livres et de magie n’avait pas besoin d’avoir l’appétit d’un officier en service qui s’infligeait par-dessus le travail des entraînements personnels.

Il soupçonnait dame Yue de ne pas savoir faire la conversation autrement qu’en initiant une forme de conflit ou d’interrogatoire. Une sœur et un frère n’auraient-ils pas dû avoir une infinité de sujets plaisants à aborder avant d’en arriver à s’inventer des difficultés ?

Eux aussi devaient manquer de mémoire, savoir qu’ils s’aimaient sans se souvenir pourquoi. Ils n’évoquaient jamais leur passé qu’en termes vagues. À les croire nés ainsi, son frère et elle, sans le concours d’aucun parent ; deux arbres privés de racines, aux branches nouées, qui s’entravaient autant qu’il se soutenaient. Murmure trouvait leur relation étrange. Sans pouvoir l’affirmer, il était persuadé de n’en avoir jamais croisé de pareilles.

— Murmure.

Il tressailli. Au ton de dame Yue, elle l’avait appelé plus d’une fois. Il s’inclina en manière d’excuse, malgré le malaise que pointer ses cornes en avant lui faisait invariablement ressentir.

Elle tenait la cruche d’eau par l’anse, penchée vers lui pour en montrer le ventre vide. Murmure se souvint qu’il avait oublié de la remplir en mettant la table et s’empressa d’aller rectifier son erreur.

À son retour, le petit mestre avalait de mauvaise grâce des grains de maïs piqué un par un du bout la fourchette. Sa sœur le surveillait du coin de l’œil, cet œil gris qu’elle ne laissait voir qu’aux gens de sa maison. Murmure longea les murs, effacé comme de devoir, pour déposer la cruche pleine au bord de la table. Trop au bord.

Un étourdissement le saisit. Il vit, comme à travers les yeux d’un autre, le récipient tomber et l’eau se répandre. Son corps s’alourdit. Ses sens se voilèrent.

— Ça va, Murmure ? s’inquiéta Isaac.

— Laisse-le, l’arrêta sa sœur.

Elle ne paraissait ni surprise, ni anxieuse ; pas même un peu agacée par le sol mouillé.

Murmure resta immobile une éternité durant avant de reprendre vie, une vie lente et lourde. Il se pencha, dans un angle improbable, vers l’oreille tendue de Yue pour y déverser un flot continu de sons gutturaux. Elle but sagement cette parole secrète sous l’œil hagard de son frère.

Bientôt, le visage de Yue aussi se teinta de confusion, et avant qu’Isaac n’eut le temps de changer de sentiment, Murmure se redressa, ouvrit la bouche comme pour hurler, beaucoup trop grand, et comme dans un macabre tour de prestidigitation, un objet remonta de sa gorge, ensanglanté.

Une dague. La droite d’une paire jumelle. Une des préférées de sa sœur.

La lame tomba dans un clinquement moite, couverte du sang qui coulait encore de la bouche ouverte du vieux serviteur. Cependant, celui-ci s’éveillait, sans se souvenir de rien, mais conscient d’être en train de mourir.

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