113.1
Bonjour Amis Lecteurs !
Cette scène arrive avant la dernière que j'ai posté, parce que je fais n'importe quoi.
Ce sont les aléas du premier jet.
Ana.
☽
Le Palais de Qalipt, sa structure en toiles de roche, ses chambres suspendues, ses ossuaires ; ses galeries séculaires, millénaires peut-être, longtemps restées indifférentes au passage du temps et des intempéries, réduites à l’état de ruine par un trait d’encre. Ordre de l’empereur.
Le gouvernement Réel détruisait systématiquement et méticuleusement le moindre vestige de civilisations fabuleuses dont il ne pouvait tirer avantage. Yue le savait. Pour autant, voir un tel ouvrage disparaitre l’encolérait. Plus d’arche de lumière, de paroi vivante ou de joaillerie macabre, plus de décor où rêver d’un golem araignée ou d’une harpie corbeau, d’un temple de nécromancie ou d’une cité mortuaire où les défunts eux-mêmes venaient la nuit reposer leur os. Un conte disparu avant d’avoir été lu.
Les aqueducs drainaient encore la crue de rivière de l’entrée supérieure. L’eau giclait en sursauts nerveux des conduits encombrés. Privée de voies d’évacuation, elle noyait progressivement la cavité, creusait les fissures et charriait des débris luminescents. Yue en ramassa un, le plus beau qu’elle trouva, en souvenir du paysage défiguré.
— Tu essaies de laisser encore plus de traces de son passage ? la surprit un écho.
La main de Yue se crispa autour de sa trouvaille. Une envie folle de l’enfoncer dans la gorge de Murmure – du vrai Murmure – montait en elle. Encore fallait-il savoir d’où il lui parlait. Yue se tenait sous un halo de lune aveuglant de clarté autour duquel les ombres avaient la noirceur de l’encre.
— Tu n’étais pas obligé de le tuer, répliqua-t-elle, assez fort pour produire un écho similaire.
Une silhouette s’avança dans la lumière, toute de noir vêtue, un masque de bois lisse en guise de visage – le même chaque fois qu’ils se rencontraient – et des fentes duquel sa voix sortait sifflante.
— Ne chouine pas, je te le remplacerai.
— Non merci. Je ne veux pas infliger ça à quelqu’un d’autre.
Ça étant le processus par lequel Murmure se fabriquait des pantins, et auquel beaucoup aurait préféré la mort. Beaucoup trop familièrement, Murmure lui attrapa le bras et se pencha dans une contorsion bizarre pour lui dire à l’oreille :
— La faute à qui si j’y suis obligé ? J’aurais fermé les yeux si tu avais au moins réalisé ton erreur avant de transmettre ton rapport, mais tu t’es plantée jusqu’au bout.
Sa respiration s’écourtait à mesure que lutter contre une pulsion violente devenait difficile. Murmure se prenait pour son supérieur alors même qu’aux yeux de leur hiérarchie, il pesait à peu près autant qu’un pigeon voyageur. Un petit nouveau, au même titre qu’elle, ou à peine moins, qui abusait ouvertement de sa position d’unique intermédiaire pour se donner de l’ascendant. Yue ne pouvait que se taire. Son erreur avait bel et bien été grossière. Toute tentative de la minimiser aurait été ridicule, voire insultante, et elle ne devait pas lui donner plus de raisons valables de la critiquer en haut lieu.
— J’adore quand tes yeux de biche lancent des épines empoisonnées, la nargua-t-il encore.
— Trop aimable.
Yue recula pour se libérer de sa prise. En réaction, il la serra plus fort, presque à lui faire mal. La puérilité de son geste laissa Yue sans voix.
— J’ai une bonne nouvelle, une mauvaise nouvelle et une surprise pour toi, annonça-t-il avant de la lâcher. La bonne : tu as été approuvée pour un nouvel éventail de missions. Un peu de surveillance et beaucoup de supervision, sur plusieurs décans. Pas sans rapport avec l’affaire des forges.
Yue se dérida le temps d’une pensée optimiste, chassée dans la seconde.
— La mauvaise : ton insertion à la protection civile est un échec. Tu as remarqué, je suppose. Ta… personnalité ? ne colle pas. Tu attires trop l’attention, et pas en bien. Le Silence est déjà en train de préparer ton transfert.
— Pardon ?
— Tu vas passer messagère. Moins de collègues, moins de friction, moins de risque de compromission…
— Messagère ? se récria Yue.
Sans en avoir l’air, cette division de la draconnerie comptait parmi les plus mortelles. Beaucoup de longs vols, d’intempéries à affronter, peu de chance d’être secouru rapidement en cas d’accident… Tout ça pour n’être jamais chez soi.
— Je peux faire remonter tes pleurnicheries si tu veux, mais tu es consciente que personne ne te demande ton avis, j’espère.
Yue aurait voulu lui arracher son masque d’une gifle au risque de s’y blesser la main. Il pencha la tête dans une attitude minaude comme pour offrir sa joue de bois à ses coups.
— La surprise : J’ai glané une information pour toi. Je devrais la garder pour moi, mais vu que tu es ma préférée…
— Je vais rentrer, déclina-t-elle. J’ai un cadavre à sortir de ma salle manger.
Résolu à contrarier, il poursuivit son monologue :
— Tu vas bientôt pouvoir travailler avec ton petit frère.
Peu de provocations auraient pu la dissuader de continuer sa route. Celle-ci la poussa à revenir sur ses pas.
— Quoi ? Tu te doutais bien que vivre avec lui attirerait l’attention du Silence sur ses capacités, non ? Il ne lui manque qu’une recommandation pour être invité à passer l’examen d’aptitude de la branche arcanique. Au passage, vous avez le plus beau jardin que j’ai jamais vu.
— Mon frère n’a que treize ans. Il va continuer d’aller à l’école, se faire des amis et lire des livres pour le plaisir.
Murmure haussa exagérément les épaules. Il venait tout juste à Yue que sa gestuelle grotesque servait, en plus de son absence de visage et sa voix déformée, à effacer toutes les émotions qui le traversaient pour projeter celles qu’il désirait. Yue aurait dû être capable d’en faire au moins moitié autant, mais dans son état, elle se savait transparente. Murmure voyait peut-être même en elle que pour la première fois depuis son émancipation, elle s’avouait avoir présumé de ses forces.
Quelques talents précoces, un peu d’agent et beaucoup d’arrogance ne suffisaient pas à gérer une maison, pourvoir aux besoins de son frère et travailler pour plusieurs organismes aussi indifférents à ses désirs que l’avaient été le baron et la noble dame.
— Tes cheveux… jeta Murmure d’un ton beaucoup plus sérieux. Il se passe quoi, là ?
Yue pensa qu’il se moquait de ses longueurs malmenées par la pluie et, dans un réflexe qui lui fit honte, se les lissa du plat de la main. La cascade moite ne se laissa pas contenir. Les mèches lui glissèrent entre les doigts et vers le ciel. Ses cheveux flottaient. Pire, ils pulsaient, en vague d’argent, au même rythme effréné que le sang contre ses tempes. À ses pieds, l’eau ruisselante reflairait un visage anormalement pâle. Yue vit comme à travers les yeux d’un autres ses iris blanches et grises s’estomper.
Sa nature fabuleuse ne pouvait pas rester en dormance éternellement.
Pourquoi maintenant ?
Un ordre siffla par les fentes du masque de bois :
— Rentre chez toi. Discrètement.
Yue vacilla, ou crut vaciller. Son corps venait de décider d’un mouvement, une volte ressuscitée de son passé d’acrobate dont l’élan projeta sa jambe contre la poitrine de Murmure. Ses bras croisés encaissèrent le choc.
Il patina sur le sol inondé, tomba en avant dans un effort de rééquilibrage. Un impératif absurde naissait en Yue : celui de l’empêcher de se relever à tout prix.
Élancée pour une seconde offensive, elle se mouvait hors du le sol. Ses pas ne perturbait plus la surface de l’eau et l’air même ne lui opposait plus aucune résistance. Jusqu’à l’impact. Le poids du monde s’abattait avec celui de sa botte.
Une esquive suivie d’un contre : Murmure lui faucha la jambe. La gravité ne pesait plus assez sur elle pour provoquer sa chute, cependant.
Son troisième mouvement fut le premier d’une valse à laquelle son adversaire participa malgré lui, de parades en ripostes. Rapides. Souples. Grisée d’adrénaline, Yue oscillait entre fureur et euphorie, jouait au plus stimulant des jeux dans la plus aveugle des rages. Un cache-cache entre les ombres d’encre, une marelle infinie, un jeu de main brutal… Et la gifle tant rêvée porta.
Agrippé à sa figure de bois pour ne pas la perdre, le dos vouté par le poids de ses vêtements imbibés, Murmure titubait. Le ridicule de sa posture, authentique, pour une fois, dessina un sourire sardonique sur le visage poupin de la fabuleuse.
Murmure leva les mains en signe de reddition.
— T’as gagné… Qu’est-ce que tu veux ?
Yue l’ignorait. Ce constat la troubla. Assez longtemps pour perdre l’avantage.
Le poing de Murmure s’abattit contre sa tempe et lui vida les poumons d’un direct à la poitrine. Rassasie de justesse, elle anticipa la trajectoire d’une jambe lancée contre ses côtes et l’esquiva par dessous, remit de la distance entre eux d’une envolée acrobatique, vit d’autant mieux venir la charge suivante.
Au point de rencontre, Yue le saisit au col, détourna l’élan de de sa course et le projeta sur le dos par les airs. Une éclaboussure prodigieuse. Murmure ne bougeait plus. Son masque ne sifflait plus.
Une poupée de bois cassée.
Yue s’agenouilla près de son crâne, hors de portée, chercha un signe de vie. Les dégâts de la lutte l’ankylosaient subitement. Ses perceptions se fondaient les unes dans les autres. Une irrésistible somnolence lui fermait les yeux, une fois, quatre fois… Bientôt, Yue se découvrit seule au milieu des décombres. Une odeur médicamenteuse.
Tu m’as eu, s’avoua Yue avant de perdre connaissance.

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