CHAPITRE I - La poudre devint prière
Yussuf, septembre 2022
Neukölln- nord, Berlin, Allemagne,
Tazkya prit son sac, drapée de son manteau longs comme les jupons de Cendrillon, et quitta l’appartement. Le vide m'assaillit tout à coup, me confrontant à moi-même, comme chaque matin où elle s’en allait étudier.
Mon regard détailla l’habitat. Tout était propre, rangé de façon compulsive, comme un psy proche du burn-out le ferait. La seule chose perturbante était ce cadre, dont la face reposait contre une table de bois bientôt branlante. Me levant, je lui donnais un regard, puis en passais outre, presque dédaigneux, et me rendit à ma chambre, cette fois-ci moins vide.
Je troquais rapidement mon short contre un survêtement et une sacoche, sans réellement prêter attention à mon reflet. Il n’était rien, ne composait finalement en lui aucune quelconque forme d’importance.
Un regard pour mon portable me rappela de le prendre, ce que je fis, le fourrant distraitement dans ma poche. J’ajustais rapidement mes cheveux sans réel intérêt, puis sortis, laissant le vide à l’appartement.
Berlin s’offrit à moi, sous son angle le plus misérable : celui d’une ville ségréguée, où les plus riches trônaient en héros, et les plus pauvres étaient sans cesse traités de voyous pour leurs tentatives de survie. Avec une moue, j’avançais parmi les ruelles du quartier. Neukölln-nord comptait parmi les quartiers les plus défavorisés de la ville, et nul ne semblait s’en soucier.
Arrivé près d’une haute tour, les silhouettes de quelques hommes se découpèrent du paysage, la fumée qu’ils crachaient se dissipant dans le brouillard d’un septembre berlinois. L’un d’entre eux m’adressa un signe de la main, que je lui rendis.
Une fois arrivé à leur niveau, un autre me prit dans ses bras, tandis qu’un troisième me tendit une cigarette sans un mot, avec un regard insistant.
D’un geste distrait, je la positionnais entre mes lèvres et l’allumer, fumant en tentant d’être détaché, instantanément réchauffé par la flamme.
— Déjà là, Yuss’
Un grand homme sorti du hall du bâtiment, pour m’effectuer cette remarque. La peau ébène, mais dotée d’un sous-ton chaud, presque aussi haut que la porte et les yeux légèrement en amande, Ishmael était le gérant de point, responsable de nous et dictant sa loi comme bon lui semblait.
Je tirais une taffe avant de lui répondre :
— Eh oui, murmurais-je seulement, la cigarette entre les doigts.
Il se retourna, et je lui emboîtais le pas, pénétrant à sa suite dans le hall du bâtiment. L’odeur mentholée de l’héroïne vint se frotter à mes narines, les irritant malgré l’habitude. La poudre traînait un peu partout dans la cave, au milieu des liasses de billets et des hauts sachets destinés à la contenir. Comme chaque jour, il payerait un gosse pour essuyer nos bavures.
— Recompte, m’ordonna Ishmael avec un signe du menton pour le paquet de billets.
— Derya a ramené ça ce matin ?
Il approuva d’un signe du menton :
— La nourrice ne faille pas à son travail.
J'exécutais son ordre, repoussant les quelques sachets de cocaïne ayant échappé à une misérable tentative de rangement. Le compte arriva rapidement à cinq mille. Ishmael approuva le chiffre.
— Prends 1300.
De nouveau, je m’éxécutais, cette fois-ci de meilleure grâce, la cigarette toujours entre les dents, avec quelques regards discrets pour ceux occupés à peser les poudres, les ranger et annoter les sachets.
L’industrie de la drogue était ce qui nous faisait vivre, le chemin que nous avions été contraints de prendre. Répondre à la demande des consommateurs, sous-estimé par l'État, était l’option qu’il nous avait resté pour survivre.
Les journées se résumaient à compter des liasses, couper des plaquettes, compter ensuite les sachets, peser des poudres, tenir à jour les comptes, faire passer commandes et arrivages, puis gérer quelques livraisons ponctuelles. Chaque jour était la même valse, où quelquefois, il arrivait qu’un pas dérape, le danseur glissant sur un contrôle ou une descente, ponctuant ainsi nos journées, brisant la monotonie du travail des trafiquants.
Les soirs, quand à eux, se faisaient dans la constante négociation des prix et la surveillance des alertes du guetteur. La vie qui nous avait été imposée par notre propre manque de sérieux pouvaient souvent être considérée comme misérables par nous-mêmes la subissant, illégale, mais les billets entassés constituaient une compensation considérable pour chaque risque encouru.
12 heures plus tard, vingt-deux heures
— C’est marqué. 325 euros. Point. C’est non négociable.
Un homme me toisait, ayant probablement seulement trois ou quatre ans de plus que moi, une lueur de mépris dans les yeux, cherchant à négocier le prix de cinq grammes de cocaïne.
— T’es Al-Farjani, me fit-il, plus méprisant encore.
J’approuvais distraitement, surpris qu’il sache mon nom.
— Le frère d’Adem Al-Farjani.
Je me stoppais net, le sachet figé dans ma main.
— Et donc ? soulevais-je, tentant de rester indifférent.
— J’ai pas plus de 250 sur moi. Soit tu me laisses ça pour ça, soit vous êtes morts.
— Si t’as pas l’argent, t’as rien, point, fis-je, le plus fermement possible. On est pas à l’hôpital ici, j’suis pas là pour être sentimental mais pragmatique.
— Donne ou j’appelle. J’ai ton nom.
Je jetais un rapide coup d'œil autour de moi. Malgré ma répartie, encourir un tel risque serait bien trop important. Ne valait-il pas mieux perdre quelques dizaines d’euros, mais rester sûr ?
Je soufflais, échouant pour une fois lors d’une négociation, en signe d’approbation. L’homme me tira la somme de sa poche la somme promise. Une fois la liasse en main, je lui cédais le sachet de l’autre, ravalant ma rage, de l’écume de haine envers ce maître chanteur au bord des lèvres.
2 heures du matin,
Les pieds sur une chaise, un joint calé entre les dents, Ishmael nous observait, nous scrutant tour à tour, pour la plupart en train de compter des liasses de billets ou bien de chercher un briquet.
— On a bien failli finir comme ton frère, Yus’, fit le gérant avec un rictus.
La cigarette à peine allumée et le compte à trois mille sous la main, j’avalais de travers ma fumée, la mention de mon frère étant trop incongrue pour ma part.
— Pourquoi ça ? interrogeais-je en tentant d’être ferme, sachant pertinemment au fond de moi ce qu’il cherchait à exprimer.
— Parce que le chouf a manqué à sa qualité et qu’on a failli se faire attraper.
— Direction la prison comme ton grand si ça arrive, sah, lança Nassym un peu plus loin, extirpant son mégot de sa bouche pour parler.
Le Libanais tenta de ravaler sa phrase alors que je le gratifiais d’un regard noir, bien que sa phrase ne fit objet d’aucune offense.
— Il n’aurait jamais dû passer une seule heure derrière les barreaux, me contentais-je.
A mon tour, je déracinais ma cigarette d’entre les commissures de mes lèvres. Elle avait perdu tout goût à cet instant.
Ishmael et Nassym haussèrent chacun un sourcil, laissant un silence planer dans la pièce. Les autres ne firent aucun commentaire, la plupart ignorant l’histoire de mon parent. Ils préféraient tirer des taffes ou respirer le papier coloré, neuf mais sale, plutôt que de lever le regard sur celui qui détenait présentement leur sort et chercher à savoir une vérité qui leur importait peu.
— Le chouf qui a manqué de sérieux, tu vas en faire quoi ? rebondissais-je à l’intention d’Ishmael.
— Il va garder sa place mais perdre de son salaire, c’est tout. J’en ai pas d’autre sous la main quoi qu’il arrive.
Je ne répondis pas, mais demeurai tout de même inquiet pour ce petit. Âgé seulement de dix-neuf ans, il ne paraissait n’avoir aucun chemin empruntable dans sa vie pour s’en sortir, j’avais eu quelques fois l’occasion de le voir, et connaissait l’Erythréen nous dirigeant, s’il se gardait de l’avouer pour l’instant, à coup sûr, Rayyan ferait l’objet de violences contre lesquelles nul n’irait.
Je baissais les yeux, soudain asphyxié par la fumée et l’odeur de l’héroïne. Le décor prit soudain des couleurs chaudes, la fumée venant brouiller mon regard et onduler le paysage alors que j’écrasais mon mégot contre la table de bois. Avec une grande inspiration, je le délaissais et me levais, attirant l’attention du gérant.
— Je vais y aller.
Ma phrase me fit tourner la tête, et je pris pleinement appui sur mes jambes pour ne pas chavirer, sentant le sol se dérober de mes pieds.
Ishmael se leva, son regard m’intimant presque de l’attendre. A deux, alors que je mettais en oeuvre tous les efforts possible pour parvenir à marcher correctement. Il s’arrêta net une fois arrivés en dehors du bâtiment.
— Demain, Derya veut que ce soit toi qui la paye.
Mon coeur manqua un battement lorsque mon esprit saisit le sens de ses mots.
— Comment ça ?
— Elle a dit qu’elle te voulait toi, pour changer. Je crois surtout que tu lui plaît.
— Elle veut être payée comment ? questionnais-je faussement, avec l’espoir qu’il me réponde “ en cash”.
— Comme d’habitude. En nature, Yus’.
Cette fois-ci, mon coeur manqua deux battements. Derya Aksoy, turque, veuve de 24 ans jouant pour nous le rôle de la nourrice, dissimulant dans sa grande maison de Neukölln-est pratiquement la totalité de notre stock ainsi que de notre gagne-pain, désirait donc m’avoir contre elle le temps d’un acte, en guise de paiement.
— C’est impossible.
Ishmael me toisa, l’air de me réprimander.
— Elle est catégorique. J’en ai discuté avec elle, j’lui ai dit que tu serais pas bon, elle ne veut rien savoir.
— Et c’est pour quand ? fis-je en me prenant la tête à deux mains pour tenter de contenir le choc.
— Demain soir. Et t’as pas le choix.
— Pour le coup faudra me le laisser.
Mon regard s’ancra dans le sien. Une nouvelle fois, le sol se débina de moi, alors que je réalisais l’affront que mes paroles constituaient. Loin d’être laide, Derya Aksoy se voulait être une femme relativement attirante. Simplement, je me refusais à de telles actions si le seul sens qu’elles possédaient résidait dans l’intérêt. Un corps-à-corps était un acte d’amour. Aucun débat n’était envisageable de mon côté.
— Tu veux mourir ou quoi Farjani ?
Mes mains lâchèrent mon crâne afin que mes doigts viennent doucement masser mes tempes. Le sang y battait, mes artères semblant prêtes à exploser sous ma peau.
— C’est bon, lâchais-je, renonçant à tout espoir de changement.
— Elle me tiendra au courant. Elle nous tient en joue, Farjani. Si tu lui donnes pas ce qu’elle veut on sera morts avant de pouvoir la descendre.
Sur ces mots, il m’abandonna à mon sort et se retourna, sa silhouette s’évanouissant dans la pénombre.
Une demi-heure plus tard,
La lumière de la Lune se projetait sur les attractions du petit parc de quartier. Seul, une cigarette entre les lèvres, une apparence presque identique à celle d’un sans domicile fixe, j’observais le ciel, une mélancolie presque cynique sévissant dans l’âme.
Je retirais un instant ma cigarette d’entre mes lèvres, les bras sur les genoux, crachant une dernière bouffée de fumée en espérant me réchauffer, avant de laisser le goût de l’air froid remplacer celui de la nicotine.
— Ya rabbi, soufflais-je au milieu du vide, qui vulgairement, s’amusait à me tenir compagnie puis à se débiner.
Mon regard se releva sur la mer de bleu nuit. Mes yeux n’y voyaient aucune étoile, aucun point incandescent ne le marbrait, comme si, alors qu’elles peuplaient sept couches de ciel sans exception, elles se désavouaient de moi, et fuyaient dès lors que je leur apparaissais. Comme si rien ne me souriait, m’enfermant avec moi-même, prenant mon échec comme barreaux de titane, comme si je n’étais qu’un paria de ce monde, de qui même les astérisques nocturnes osaient railler.
Parce que ce n’est pas la vérité, Yussuf ?
D’un geste du revers de la main, j’envoyais la petite voix nasillarde et audacieuse dans ma tête balader.
A l’origine bon élève, j’avais su m’en sortir jusqu'à mes quatorze ans, dès petit, promis à un avenir glorieux et licite, faisant ainsi la fierté de ma mère. Mais, quelque temps après, un événement inattendu s’était permis de renverser ma scolarité et mon existence. Sans que quiconque ne puisse lutter, mon père avait été jeté six pieds sous terre, et bon nombre d’affaires à son sujet ont fusé dès lors que sa mort fut annoncée.
Alors le petit Yussuf, admiré par les femmes de sa vie, s’était retrouvé avec une mère absente et dévastée, une soeur silencieuse sur les bras et une sale image placardée au visage.
Et une année derrière, la nouvelle d’un frère accusé de viol et pour cela enfermé pendant huit ans derrière des barreaux dont nul ne le libérera était venue sublimer un chaos qui ne demandait qu’à être contemplé.
Je remis ma cigarette contre la commissure droite de mes lèvres, avec un regard de dédain pour ce monde repeint en gris, auquel la poudre adhérait incessamment, et qu’on avait beau gratter, sans aucun résultat. Elle faisait partie de la peinture, fallait-il croire.
Mon portable m’indiqua qu’il était trois heures du matin. Ne valait-il pas mieux pour moi passer une nuit dans le froid, sous l’emprise constante de la nicotine, se perdant à chercher les étoiles plutôt qu’à les compter, au beau milieu d’un quartier sur lequel on crachait, plutôt que dans un lit créant sans cesse des démangeaisons, dans un appartement sous vide, dénué de toute personnalité ? Je préférais une franche réalité à un mensonge abusant de ma crédulité.
La cigarette dans la bouche, mes paupières se fermèrent, adressant un troisième doigt levé à ces foutues étoiles refusant de m’illuminer pour me guider, laissant à la lune le plaisir de devenir le projecteur d’ une scène uniquement destinée à m’humilier.

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