CHAPITRE II - L'argent sale prie debout
“ Ici, la fée clochette elle a capté qu’il faut des sous pour rêver”
— Saif, 171
L’air chaud de l’appartement de Neukölln nord - le mien -, me sembla asphyxiant, comme s’il m’était impossible d’y vivre. La voix de Tazkya y résonnait, inhabituelle. Elle me paraissait plus douce, plus mielleuse, mais également plus fébrile, s’accrochant à l’air, valsant avec lui. Ma soeur éclata de rire, et je la devinais au téléphone avec une de ses amies.
Claquant bruyamment la porte, je l’avertis de ma présence. Elle raccrocha subitement, m’observant débarquer dans le salon avec la même stupeur que celle qu’aurait eu une femme voyant un fantôme apparaître sous ses yeux.
— Yussuf… T’étais où ?
Son ton dépité m’avertit de mon état miteux et de son attente à une médiocre réponse comme à mon habitude.
— Là où tu n’étais pas.
Tazkya soupira, puis me toisa de haut en bas, ses cils me balayant du regard. Elle consulta ensuite l’heure, constatant qu’elle serait sans aucun doute en retard. Une seconde fois, elle me jaugea. Quelque chose en elle me semblait différent, étranger à sa personne. Un trouble incongru émanait de sa personne, touchant également la mienne.
— Ca va ? l’interrogeais-je comme si c’était à moi de poser cette question.
— J’te retourne la question, fit-elle, confirmant mes attentes. Va prendre une douche, Yussuf.
Sur ces mots, me laissant croire que mon retour après une nuit faite dans un parc, à dormir en bas d’un toboggan censé engendrer la joie, elle se munit de son sac de cours, puis sortit. A peine eût-elle franchi le seuil de la porte que je l’entendis lâcher un “ allô”, net et hâtif. Elle avait manifestement repris l’appel que j’avais malgré moi interrompu.
Un matin de plus, je me retrouvais étranger à mon propre habitat, hanté par le vide qu’il composait, le manque de deux parents, une vie de criminel sur les bras et une sœur lunatique. Puis un frère jeté aux oubliettes pour ses fautes lui ayant coûté sa liberté.
Soufflant un grand coup, je fis ce que Tazkya m’avait recommandé : je pris une douche, brûlante, sans que l’eau ne parvienne réellement à me réchauffer, ni à laver la crasse que le commerce laissait invisiblement contre ma peau.
Berlin, Neukölln-nord, 21 heures
— Tu vois qui c’est, Brahim Al-Mansouri ?
Mon cœur fit un bond à l’entente de la voix de Nassym Safieddine, qui m’accosta alors que je venais d’empocher six cents euros d’un coup. En réalité, je ne savais pas si c’était à cause du nom, ou bien de son arrivée improviste.
— Non, il est de où ? rebondissais -je faussement, ayant peur de savoir à qui il faisait référence.
— De Gropiussadt.
La réponse du Libanais confirma mes craintes. Nassym repoussa une de ses boucles qui le gênait pour la remettre sous sa cagoule, dégageant ses yeux en amande et ses longs cils.
— ‘Connais pas, mentis-je en tentant d’être crédible.
— C’est un mec qui a volé Neukölln-nord à plusieurs reprises. Et qui a des soucis avec Ishmael.
Je manquais de m’étouffer à la première phrase, et de m’évanouir à la seconde. Brahim. Al-Mansouri. Gropiussadt. Brahim Al-Mansouri de Gropiussadt. Je priais intérieurement pour me tromper sur sa personne, et que Nassym ne fit pas allusion à l’homme que je pensais.
— Ça va ? m’interrogea-t-il face à mon absence de réponse.
Je ne répondis pas, un homme étranger au deal m’abordant. La négociation de dix grammes de cannabis s’entama alors, face à un homme téméraire qui refusait de comprendre qu’un gramme valait déjà 28 euros.
Neukölln-nord, 23 heures
Adossé contre la façade de l’énorme bâtiment du quartier, une cigarette dans la bouche, j’observais les autres imposer les prix et se faire leurs marges face aux clients qui tentaient vainement de négocier les tarifs.
J’avais également travaillé cinq heures, mais celle de me rendre chez Derya allait venir. Ishmael s’approcha de moi, une liasse de billets en main. Il m’en tira cinq cent euros, que je saisis et observais avec culpabilité, avant de les mettre dans ma sacoche, réalisant que l’Erythréen me fixait.
De sa poche, il me tira une paire de clefs de voiture, marquées des quatre anneaux du logo Audi. Il me les tendit, d’un regard insistant.
— Va voir Derya. Et qu’elle ne manifeste aucune plainte te concernant. Tu tiens notre survie et notre réussite entre tes mains, Yus’.
La main tremblotante, je les saisis, les admirant un instant. Le gérant me toisait, dédaigneux, semblant presque avoir envie de me violenter pour mon refus d’obtempérer implicite cette fois-ci.
— T’as pas le choix, Yussuf Al-Farjani.
— J’me le donnerais, répliquais-je sans un regard pour lui.
Il serra son poing, le bras allongé contre sa jambe, un nerf ressortant légèrement sur son front.
— Y'a pas qu'ici que t'as pas le choix. T'as pas le choix nulle part, c'est comme partout.
Mes yeux se levèrent enfin sur lui. Il avait raison. Et le pire résidait là. Le choix n’appartenait qu’à ceux qui volaient les possibilités des autres, espèce dont j’étais loin de faire partie. Alors il me faudrait m’accoutumer à ce qui m’était inévitablement imposé, et qu’il m’était impossible d’esquiver.
— Son adresse est sur le tableau de bord, m’informa-t-il en fronçant les sourcils face à mon attitude ignorante. Tu lui donneras aussi ce qui est dans le coffre.
Je me retournais alors, prêt à m’en aller chez la fameuse Derya Aksoy, dont il avait fallu qu’elle nous serve de nourrice.
— Et entre nous, elle vaut le coup.
Il entend quoi par là, lui ?
La remarque fut faite par cette petite voix arrogante qui avait récemment élu domicile dans mon esprit. Pour une fois, parmi un milliard, elle avait raison de s’interroger : qu’entendait-il par cette objection ?
Ma conscience le savait, mais je préférais enfouir cette réponse au plus profond de mon inconscience, refusant de réduire une femme à son apparence et ce qu’elle procurait.
Je posais les mains sur le volant de la Audi d’Ishmael, distrait, plus occupé à admirer le cuir et la technologie dont l’engin disposait, plutôt que de m’attarder sur l’itinéraire. Tout ça pour une femme pour que je n’éprouverais jamais rien, songeais-je.
Après un long souffle, je démarrais enfin, suivant le parcours indiqué par le tableau de bord. Derya Aksoy habitait non loin du quartier de Britz. Seulement une vingtaine de minutes me seraient nécessaires pour m’y rendre.
Les yeux concentrés sur la route, et l’esprit rivé sur la négociation, je réfléchissais à une stratégie pour éviter d’avoir à ne serait-ce que frôler la peau de cette femme, cherchant comment la convaincre de recevoir du cash plutôt que de la jouissance. Aucun billet ne remplacerait la chaleur d’un corps contre un autre pour elle, et ce même si les deux chairs s’abandonnaient à cette valse par intérêt, mais en aucun cas je ne céderais à cette façon de faire, et tenterais de la convaincre coûte que coûte.
" Y'a pas qu'ici que t'as pas le choix. T'as pas le choix nulle part, c'est comme partout."
Pourtant, j’allais m’offrir ce luxe, contre le gré de chacun. Derya recevrait du cash, sale, gagné en vendant ce qu’elle conservait pour nous, comme une prière de nous laisser en paix. Parce que la saleté encrassant les billets gagnés chaque jour dans le mal, parfois dans le regret, mais dans l’impossibilité de retour en arrière, faisait d’eux des entités qui priaient debout, nous offrant des possibilités que nous n’aurions jamais pensé avoir auparavant.
Neukölln-sud, non loin du quartier Britz, Minuit
La Turque qui servait de nourrice aux dealers de Neukölln-nord habitait une grande maison, en quelques endroits délabrée, qui respirait la tristesse et l’abandon. Les portails neufs et éclatants contrastaient avec cette impression de chagrin émanant de l’habitat.
Je me garais au bord d’un trottoir alentour, veillant à ne pas égratigner la carrosserie de la RS6.
Le portail extérieur était déjà entrouvert : sans sonner, je pénétrais dans la cour de la demeure, et la porte d’entrée s’ouvrit par la suite, une silhouette se dessinant dans la lumière nocturne.
— Entre, me fit-elle presque en chuchotant.
Dans l’entrée, elle m’observa, détaillant chaque coin de moi comme si cela l’aiderait à déceler mon âme. Elle était vêtue d’une longue robe noire fendue jusqu’en haut de la cuisse, à laquelle elle avait additionné un mince gilet rose court, qui dissimulait ses bras.
Je comprenais ce qu’Ishmael avait insinué par “ Elle vaut le coup”. Longs cheveux noirs, teint légèrement basané et nez parfait, elle incarnait un idéal de beauté, avec ses lèvres et sa poitrine refaites, auquel peu d’hommes se garderaient de succomber.
— J’viens pas pour toi, Aksoy.
Son regard se leva sur moi, et ses lèvres s’entrouvrirent, en signe de stupéfaction.
— J’sais pas ce qu’Ishmael t’a dit, mais moi j’veux pas de ça. J’ai des trucs à te donner et pour ta paie on s’arrangera.
Ce fut à mon tour de la regarder intensément, dans l’expectative d’une réponse de sa part. Après quelques instants passés à regarder dans le vide, elle soupira enfin :
— Viens.
Derya Aksoy, la démarche raffinée mais les pieds traînants, me conduit à sa chambre. Sans demander permission, je pris place au bord de son lit, me déchaussant juste avant.
— Tu veux combien, Aksoy ?
— Pourquoi tu veux pas ?
La femme semblait déconnectée de la réalité. Les raisons de mon refus étaient pourtant logiques et cohérentes.
— On s’connaît pas, Aksoy. Je poserais pas les mains sur une femme par intérêt. Je préfère crever entre les mains de mon ennemi plutôt que ça.
Elle baissa les yeux, s’asseyant à côté de moi, ne cherchant pas même à se donner un air provocant pour me convaincre de changer d’avis. J’imaginais qu’elle comprenait.
— Tu n’aimes pas ça, toi ?
Encore une question posée d’un ton bas, discret, comme si elle ne réalisait pas ce qu’elle disait.
— C’est pas une question d’aimer ou pas mais de valeurs. Même si j’vends de la drogue, j’en ai. Je te donne ce que tu veux d’autre, même trois mille euros cash s’il le faut, mais pas ça.
— J’veux pas d’argent. J’en ai déjà trop. Ça ne me rend pas heureuse. J’suis seule et l’argent ne me rachètera pas mon mari.
Elle se tut après avoir débité toutes ces phrases qu’elle retenait sans doute sur son cœur depuis un certain temps.
— Coucher avec des trafiquants ne t’apportera rien non plus.
Je tirais un briquet et un paquet de Marlboro de ma sacoche, lui en proposant une par pure politesse, qu’elle prit volontairement. J’allumais ma cigarette, puis elle fit de même, les yeux tournés vers le vide.
— Ça m'apporte de la compagnie et du plaisir. Ce que l’argent ne peut m’offrir.
Je crachais une bouffée de fumée, dans un soupir. Décidément, Derya Aksoy me voulait contre elle, et pensait que je la comblerais ne serait-ce que quelques minutes pour qu’elle oublie son défunt mari. Si je m’étais rendu ici dans une optique de négociation, il s’avérait qu’il me serait plutôt nécessaire de jouer les psys.
— Tu veux quoi, alors Derya ?
Un éclair de lumière passa brièvement dans sa pupille, brèche d’espoir au beau milieu d’une tempête. Le fait que j’ai employé mon prénom plutôt que son nom semblait l’avoir atteinte profondément.
— J’te veux toi, Yussuf.
Je menaçais de m’étouffer avec ma fumée lorsqu’elle prononça mon prénom. Elle ne voulait donc pas se défaire de l’idée que ce soir, personne ne serait sous ses draps, si ce n’était un malheur incessant.
Un haut le cœur traversa tout ce que j’avais avalé depuis ce matin. Il m’arrivait bien trop souvent d’oublier que le monde de la drogue allait de paire avec celui de luxure. Ceux qui aimaient la consommer, la vendait et s’y faisaient de l’argent sale aimaient bien trop souvent le dépenser dans des activités tout autant malpropres.
Et en 2022, dans une société qui avait donné pour mot d’ordre la beauté et la jouissance, laissant trôner l’éphémère, n’accordant de l’importance qu’aux courbes des corps. En conséquence, le seul divertissement que les hommes avaient déniché pour claquer leurs talles s’était trouvé être la luxure.
— Derya tu veux pas comprendre ou quoi ?
Elle se tourna vers moi, sa cigarette dans la bouche, une larme au coin de l'œil. Une vague d’agressivité était montée en moi.
— Tu gardes de la drogue chez toi, de l’argent dégueulasse chez toi, et tu me parles d’amour, tu philosophes pendant que je tourne en bourrique. Vois-toi, t’es blindée, t’es belle et au lieu de te barrer en Turquie, de refaire ta vie, tu pleures parce qu’un pauvre mec de ma caste se refuse à toi.
Je serrais mon poing. La femme plaqua ses bras à elle, en signe de peur, comme si je m’apprêtais à la violenter. En vérité elle s’infligeait seule un mal que personne ne pourrait ôter d’elle contrairement à ce qu’elle pensait intensément.
J’expirais un bon coup avant de reprendre, remarquant le flot prêt à dévaler ses joues en cascade :
— J’suis pas venu ici pour te baiser. Et encore moins pour subir ton malheur. Désolé. Imagine si t’apprenais que ton frère allumait des femmes pour des histoires de drogue. Tu serais déçue, non ? J’veux pas infliger ça à ma sœur. Et j’aimerais encore moins qu’on lui fasse ça. Donc j’te le ferai pas. Parce que t’es la soeur, la fille, la cousine, l’ex-femme et la future femme de quelqu’un. On vit dans un monde assez dégueulasse comme ça pour ne pas en rajouter plus en rajouter. C’est pas parce que mes collègues te le font avec plaisir que j’te le ferais avec aussi.
Je tirais un coup, reprenant en même temps mon souffle.
— Je vends d' la drogue et j’en consomme, oui. Mais j’suis pas assez pourri pour souiller un corps parce que son cœur va mal.
Une larme glissa le long de sa joue, suivie d’une dizaine, qui ne tardèrent pas à devenir un flot. Mon regard s’ancra dans le sien, la prunelle de ses yeux luisait, non pas à cause de ses larmes, mais à cause d’une tristesse empreinte de compréhension. Elle avait malgré elle compris ce que je tentais de lui expliquer depuis vingt minutes.
— Désolé Derya. Tu veux combien ? C’est tout ce que je peux te donner pour l’instant.
— Je veux rien, Yussuf. T’as raison.
Elle écrasa son mégot contre sa table de chevet, et je retirais le mien d’entre mes lèvres, incapable d’en apprécier la nicotine.
— J’aurais jamais dû dire à Ishmael que je te voulais toi, alors qu’on se connaissait pas. J’pensais que comme les autres, tu te sentirais chanceux.
Je tournais la tête, détaillant sa chambre. Un drapeau de la Turquie était tendu contre un mur, assorti à la couleur de celui-ci. Je déglutis, tentant d’imaginer le nombre d’hommes ayant eu l’occasion d’admirer ce décor.
— Alors j’peux m’en aller ? demandais-je, ramenant mes mèches de corbeau contre mon front.
— T’es pas comme les autres, toi… murmura-t-elle en se levant.
— Si, lâchais-je en prenant le chemin de la sortie.
La main sur la poignée, je franchis le seuil pour arriver sur la cour. Je partis chercher les deux sacs que le gérant m’avait demandé de lui donner. Lorsque je ressortis après lui les avoir posé dans l’entrée, elle m’adressa quelques derniers mots dans un souffle :
— Je t’aurais, Yussuf Al-Farjani… Un jour.
Regagant la RS6, je soufflais un grand coup, extirpant de mon être toute la frustration accumulée ces trente dernières minutes et exprimant mon soulagement. J’étais reparti avec tout mon argent et n’avais eu à toucher aucune femme. Si j’avais été débutant et naïf comme quelques mois auparavant, je me serais réjoui de cette victoire, mais en réalité, je savais que je ne tarderais pas à la payer amèrement, notamment auprès d’Ishmael. J’avais refusé de m’exécuter, et avais crée mes règles : je perdrais à mon propre jeu.
Mon regard passa sur l’extérieur. La brume d’un jour nouveau s’accrochait aux réverbères, refusant de fuir la lumière qu’elle trahissait. La tour télé, monument berlinois populaire, se distinguait au loin à son travers. Malgré l’heure, Berlin était bruyante, les moteurs des bolides allemands résonnant à travers les rues et autoroutes. La capitale allemande faisait partie des villes les plus insomniaques de ce monde, et si le jour appartenait aux riches, la nuit, quant à elle, était la maîtresse des dealeurs et de leurs confessions nocturnes.
Un appel m’interrompit. La sonnerie de mon portable résonna dans tout l’habitacle, se mêlant aux bruits sourds et lointains de la ville. Nassym me réclamait.
— Allô, fit-il fébrilement une fois que j'eus décroché.
— Oui ?
— Yussuf.
Son ton m’alerta immédiatement. Le Libanais me paraissait bien trop fébrile, ce qui lui était plutôt étranger. D’ordinaire, il faisait preuve d’un aplomb remarquable.
— Reviens. Et vite. C’est urgent.
Mon coeur fit un bon. Avec un mauvais pressentiment, je tournais la clef, reprenant la route, oubliant même d’attacher ma ceinture.
— J’arrive, lâchais-je, concentrant mon attention sur le volant.

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