CHAPITRE III - Le code de la haine
Yussuf, Neukölln-nord, 1 heure du matin
Un cadavre m’accueillit à l’arrière d’un bâtiment de Neukölln-nord, non loin de là où nous nous réunissions. Le corps d’un des nôtres.
— C’est le chouf qui l’a découvert, m’apprit Nassym.
Le corps d’Haider, un Syrien qui comme moi était chargé de vendre, gisait au sol, les yeux tournés vers le ciel. On l’avait délesté de sa veste : des coups de machette marquaient son t-shirt, en ayant déchiré les fibres pour lacérer ses organes. Sa veine jugulaire y était également passée : une flaque de sang se déversait depuis le côté droit de son cou complètement ouvert.
Une fine pluie se déversait sur Neukölln, venant accentuer cette impression cinématographique. L’assassin d’Haider nous avait propulsé dans le décor d’une série policière New-Yorkaise, qu’on aurait tentée de mélanger à un clip de rap.
— Al-Farjani.
Je sursautais, mes yeux passant du cadavre à Ishmael, encadré par Ömer Yilmaz, le fournisseur, qui sur notre dos exécutait trente mille euros par mois.
— Y’avait un mot avec.
Ishmael, ferme, me le tendit. Les assassinats, les descentes, étaient récurrents au sein de notre milieu, créant de nombreuses rivalités. Hors, ici, le meurtre avait été commis d’une façon bien exotique.
“ Dites à Khoury et Al-Farjani que nous sommes venus pour les faire tomber.” — des Berlinois.
Une fois ma brève lecture achevée , je reportais mon attention sur l’Erythréen.
— T’as fait quoi pour être dedans ? m’interrogea-t-il agressivement.
— Mais rien justement ! m’exclamais-je du tac au tac, haussant le ton sur lui.
Il se saisit du col de mon pull, et me plaqua contre le mur du bâtiment. Mon dos claqua contre l’édifice, la douleur résonnant dans tout mon corps.
— Je me réitère, entama-t-il : tu as fait quoi pour te retrouver sur ce papier ?
Je restais sans voix, de peur de le contrarier de nouveau avec une seconde réponse nulle. Sa deuxième main vint serrer mon cou, me coupant la respiration. Nos regards s’ancrèrent l’un dans l’autre, le noir de nos yeux entrant en collision. Finalement, il me relâcha, sous le regard de tous les autres.
— Le mec qui a fait ça paiera cher sa naissance, souffla-t-il en me tournant le dos.
Ömer Yilmaz, une cigarette dans la bouche, m’observa longuement dans le silence de la ronde, avant de se tourner vers le corps d’Haider en crachant sa fumée.
Ishmael se positionna juste à côté du cadavre, le scrutant silencieusement, détaillant tour à tour chaque coup donné, chaque trace de lame et chaque trace de sang.
— A coup sûr c’est Gropiusstadt, lâcha-t-il.
Il effectua ensuite un tour de la tête, observant chaque membre de la ronde tour à tour.
— Qu’aucun de vous ne s’avise d’en parler. Et si jamais vous croisez un mec de Gropiusstadt, je ne veux aucune altercation. Ai-je été clair ?
Chacun approuva , les yeux baissés. Un guerre infondée se préparait au sein de l’arrondissement de Neukölln, nous tenant otage de la haine qu’une cité pouvait éprouver envers une autre.
— Y’a forcément Brahim derrière tout ça, me murmura Nassym à l’oreille. Et Sayf.
Le nom de Brahim me fit frémir. Brahim Al-Mansouri. Un homme que je ne connaissais que trop bien, à mon grand désespoir.
— Sayf c’est le gérant de Gropiusstadt, non ?
Le Libanais me fit un signe de la tête que oui. Quelques-uns de nos collègues passèrent au milieu de nous, avec un regard d’amertume pour le corps d’Haider, réalisant que ça aurait pu être eux.
Rayyan Saadeh, le chouf devenu incollable sur la plaque de la BPS*, qui quelques fois avait failli à sa qualité, fut retenu par Ishmael. Les yeux du jeune homme étaient rivés sur le cadavre, sans doute était-ce la première fois qu’il avait l’occasion d’en voir un, tout du moins d’aussi près.
Le petit baissait les yeux, pendant que le grand Érythréen lui effectuait milles et un reproches.
— J’oublie pas que la dernière fois t’aurais pu nous faire passer à la SEK*, sale con !
Ishmael s’acharnait sur le petit. Âgé de seulement 19 ans, il s’était engagé comme guetteur à Neukölln-nord pour espérer réchapper à son sort. Mais comme tous ses prédécesseurs, il finirait loin de là à se lamenter de son passé, ou sur le terrain à consommer sans s’arrêter, vendant avec la foi dans le cœur, de l’écume d’amertume et de haine au coin des lèvres.
Ishmael Khoury leva sa main, l’envoyant contre Rayyan, qui tomba à terre. Du sang vola dans sa chute, jaillissant de sa joue. Nassym et moi l’observions en silence, incapables de dire quoi que ce soit.
Rayyan Saadeh peina à lever ses yeux de nouveau vers Ishmael. Ce dernier lui remit un coup, posant sur lui un regard profondément méprisant. Un sachet d’héroïne tomba de la poche du jeune homme : le gérant le ramassa, l’examina, avec un rictus qui valait toutes les insultes existantes en ce bas-monde, puis lui jeta dessus. Il le frappa de nouveau, au niveau de l’arrière du crâne, puis se saisit de son cou, pour amener son visage à terre, le laissant admirer la pluie contre le sol froid.
Je dégainais mon paquet de cigarettes, presque vide, de ma sacoche, en tirant une, puis l’observant longuement. Mon regard la détailla, puis sous celui interrogateur de Nassym, j’y renonçais, la jetant parmi mes affaires.
Ishmael tourna enfin le dos au petit chouf, pour se retrouver face à nous :
— Vous faites quoi ?
— On regarde, fit simplement Nassym.
Mon attention se déporta sur Rayyan, humilié et battu par son gérant à seulement dix-neuf ans. Il détaillait le bitume en tentant de contenir le filet de sang qui partait de l’intérieur de sa joue. Y renonçant ensuite, il reprit son sachet d’héroïne, le fourra dans la poche de son bas de survêtement, et s’abandonna à une discrète contemplation des cieux en attendant qu’on lui donne la permission de s’en aller.
Une larme perla au coin de son œil. Son iris mordoré, sous la pluie, ne reflétait qu’une émotion, seule et unique, se mêlant à son vécu : la haine issue de la tristesse, venant abîmer son cœur, seul sentiment utile dans le monde dans lequel il avait malencontreusement atterri.
Et pour oublier tout ce qu’on venait de lui infliger, le petit serrera sa veine avec un garrot, puis se laissera porter vers les flots du par le goût miraculeux de l’échec, s’associant à l’espoir malheureux. Puis il échouera inévitablement contre le rivage de l’identique, revivant ainsi sans cesse la même chose jusqu’à en mourir. Le petit était tombé dans notre ronde, une boucle qui ne le lâcherait jamais.
Neukölln-nord, 2 h du matin
Nassym et moi étions face à une allée, dos à un bâtiment, assis sur un banc, seulement illuminés par quelques réverbères prêts à rendre leur âme à Berlin.
Le Libanais agita sa cigarette, point incandescent dans le noir de la nuit, puis se tourna vers moi, silencieux.
— Ca t’a secoué ? m’interrogea-t-il, faisant allusion au meurtre d’Haider.
Je restais impassible, ne sachant que vraiment répondre. Mon nom s’était retrouvé sur une notre écrite par la main de quelqu’un que je ne connaissais probablement pas, comme une sentence irrévocable que j’aurais tôt ou tard à affronter.
— Le mec qui a fait ça, Ishmael le fera déchiqueter plus violemment encore.
— Ca c’est sûr, se contenta mon collègue.
Je soupirais. D’abord la mention de Brahim Al-Mansouri, à laquelle a suivi la négociation avec Derya, puis un Haider mort en guise de menace. En une nuit, les prémices d’un orage tumultueux à Neukölln étaient apparus.
Safieddine tira une taffe avant de poursuivre :
— Tu t’en es sorti avec la nourrice ?
Encore une fois, je demeurais silencieux, préférant pincer les lèvres et tourner la tête vers le vide.
— Tu l’as pas vraiment baisée c’est ça ?
— Non. Elle voulait mais j’ai été catégorique sur mon refus. Elle vit sur une toute autre planète, la Aksoy. Elle pense que ce sont des trafiquants qui lui apporteront du bonheur dans sa vie, elle a pété un câble. J’ai pas d’expression plus concrète que ça.
Le Libanais replaça une mèche de ses longs cheveux bruns derrière son oreille, réfléchissant à tout ce que je venais de lui dire.
— Les femmes sont comme ça. Elles verront toujours ce qui les intéresse chez un homme, sans réellement prendre en compte qui il est vraiment. Elles pensent aimer, en vrai, elles cherchent juste quelqu’un pour mettre un terme à tous leurs soucis.
Je souriais amèrement à ses mots. Il ne parlait que d’une catégorie de femmes, celle qu’en tant que criminels, nous ne pouvions qu’avoir. Les autres nous étaient proscrites, comme un rêve qu’on pouvait frôler, mais jamais détenir au creux de sa main.
Nassym faisait référence aux belles femmes qui nous tenaient en laisse pour tout nous arracher à leur profit.
— Les plus belles sont trop souvent les pires. Parce qu’elles savent qu’on ne leur refusera rien, finit Nassym, comme s’il avait lu dans mes pensées.
— Leur beauté est éphémère, et un jour, ça leur fera du mal, crois-moi.
L’autre approuva, sa cigarette entre les lèvres, perdu au milieu de ses pensées, desquelles il ne tarderait pas à se trouver naufragé.
Le corps était sans doute, après l’argent, ce à quoi l’Homme avait donné le plus d’importance. Mon collègue taffait sans se rendre compte de ce qu’il faisait, sans doute était-il submergé par les souvenirs de son ancienne vie, celle qu’il avait mené avant le deal, atterrissant dans le trafic par la faute d’une sheytana habillée en robe satin, ayant emporté avec elle tout ce que je Libanais eut possédé.
— Un jour on baisera la vie et le monde, crachais-je, de la haine pour la vie dans la bouche.
— Puis, une nuit, on leur donnera une leçon, renchérit-il, alors que nous sommes censés être la pire des espèces.
La pire des espèces… fit mon esprit en écho. C’était ainsi que le gouvernement nous qualifiait. Comme une espèce à éradiquer, que lui-même avait pourtant formée, avec son racisme institutionnel. La société avait parqué tous les étrangers aux mêmes endroits, pour ensuite les jeter aux oubliettes, en faisant la vermine de ce monde, parce que pour se rendre héroïque, il fallait obligatoirement avoir un ennemi à combattre.
— C’est drôle, non ? poursuivit Nassym, monologuant. On dit de nous que nous sommes des voyous, sans foi ni loi. Pourtant, on se confesse à Dieu avec l’odeur du plomb sur les doigts, on venge les nôtres avec hargne, et nos larmes sont les plus sincères.
Je ne répondis rien, méditant plutôt ses paroles. Je donnais un regard au ciel qui m’en rendit un méprisant : cette nuit, même la Lune se refusait à moi.
— J’vais rentrer, fis-je au Libanais.
Je me remis sur mes jambes, lui serrais la main, puis pris le chemin de mon bâtiment, une lourde boule au ventre s’adonnant à me mettre mal à l’aise avec moi-même, et le cœur si lourd que quiconque l’ayant soulevé eut dit une enclume.
Neukölln-nord, alentours de 3heures
Doucement, je lâchais la poignée de la porte, attentif à faire le moindre bruit possible. Une voix retentissait dans l’appartement. Celle de ma sœur, qui à une telle heure, aurait dû se trouver dans ses draps. Tazkya riait, de cette même voix que le matin dernier, mais cette fois-ci bien plus détendue.
Dans l’entrée, je me déchaussais, puis m’adossais au mur, l’écoutant parler. Je sourcillais à ses accords : ils étaient faits au masculin. La main contre le front, le dépit m’assaillit. Pouvais-je réellement lui en vouloir ? Tour à tour, chaque membre de sa famille avait déserté, ne lui laissant aucun appui. Pouvais-je réellement la blâmer de s’en être allée chercher le soutien que nul homme de sa famille, y compris moi, n’avait su lui donner ?
Pénétrant dans le salon, je la trouvais en train de s’occuper de ses ongles, le téléphone entre son oreille et son épaule.
Elle sursauta en me voyant, et l’appareil sauta. Rapidement, elle raccrocha, les yeux rivés sur moi. Le contact de l’homme s’afficha à l’écran. Mes yeux s’y heurtèrent, et un sursaut saisit mon cœur. Les drapeaux suivant le prénom ne firent que confirmer ma crainte.
— Tazkya, tu rigoles j’espère ?

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