2 - la porte intérieure

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Les amis ont choisi d’organiser une sortie ensemble, pour renouer, pour se rappeler qu’ils formaient encore un cercle. Une excursion jusqu’aux murs cyclopéens de Cosa, en Italie. Des blocs immenses. Ajustés sans mortier. Comme si la pierre elle‑même savait comment s’assembler.

Lilia aurait adoré.

Le guide a bien précisé :

— Ces murs ont été bâtis par les Romains.

Nous avons échangé un regard. Et dans ce regard… Une onde. Un doute. Une mémoire ensevelie, tout comme la vérité.
Tous les pays que nous explorons détiennent des richesses cachées.
Nos petites excursions, nous font penser à notre jeunesse et soutiennent nos convictions.

Le ciel est gris, saturé. Les arbres squelettiques ont perdu leurs feuilles trop tôt. Une pluie acide tombe en silence.

Une fois de retour à la maison la vie reprends son cours.

Jean est assis sur un banc, le regard perdu dans un horizon flou. Marie, à ses côtés, tient un carnet. Entre eux, le disque, inerte depuis des années.

— Tu penses, qu’on aurait pu faire mieux ? Demande-t-elle. Jean ne répond pas tout de suite. Il observe les oiseaux, rares, qui volent bas.

— À notre place… Je ne sais pas. Mais à la leur… Nous aurions dû écouter plus tôt.

Marie tourne une page : notes, schémas, fragments de mémoire.

— Ils ont semé l’intelligence. Mais nous avons cultivé l’exploitation. La mémoire est devenue archive. Pas conscience.

Jean murmure :

— Et pourtant… Elle vibre encore. Faiblement. Comme une onde résiduelle.

Marie ferme le carnet.

— Alors peut-être que ce n’est pas trop tard. Pas pour réparer. Mais pour transmettre autrement l’héritage.

Jean sourit.

— Pas de technologie. Pas de miracle. Juste une fréquence. Une manière d’être.

Ils se lèvent. Ils marchent lentement, dans un monde qui s’effondre, mais quelque chose, infime, recommence à vibrer.

Lilia, leur fille, vient les chercher.

— Papa, Maman… il ne faut pas rester dehors.

Jean et Marie se retournent. Lilia se tient dans la brume, son masque légèrement embué. Dans ses mains, un petit appareil — ni téléphone, ni capteur. Un objet qu’elle a bricolé elle même.

Un résonateur.

— Je crois que le disque n’est pas tout à fait inerte, dit elle.

— Qu’est ce que tu veux dire ? demande Marie.

Lilia s’approche. Elle pose doucement l’appareil sur le disque. Un souffle. Une vibration. Infime. Presque imperceptible. Une coloration, enfin.

— Il ne parle pas, murmure Lilia. Mais il écoute.

Jean et Marie échangent un regard. Ils ne disent rien. Ils n’ont plus besoin de mots.

Lilia sourit.

— Je vais continuer. Pas pour comprendre. Pour accorder.

Un frémissement traverse le disque. Non pas un signal, mais une harmonisation — comme si une mémoire enfouie se souvenait d’être attendue. Lilia ajuste son résonateur. Elle ne cherche pas à décoder. Elle écoute.

Autour d’eux, le vent change imperceptiblement.

Un oiseau passe, plus haut que les autres.

Les feuilles mortes vibrent légèrement au sol.

Marie murmure :

— Ce n’est pas une réponse.

— Non, dit Jean. C’est une harmonisation.

Lilia sourit encore, plus doucement.

— Il ne s’agit pas de sauver le monde, mais de le réaccorder. Un souffle après l’autre. Elle marque une pause.

— Et pour cela, il me faut mon Implant.

Jean secoue la tête.

— Non, Lilia. On en a déjà parlé. Tu sais bien que bientôt les Implants seront obligatoires, et que nous serons tous à leur merci.

— Papa… Maman… Vous pensez bien que j’ai réfléchi à tout ça avec Island.

Nous travaillons sur le sien. Et moi, je me ferai implanter quand nous serons indétectables.

Jean reste silencieux. Il regarde Lilia. Pas comme un père. Comme un témoin.

Elle est jeune. Mais elle vibre juste.

Marie s’approche.

— Island… C’est ton ami ?

— Oui. Il est comme moi.

— Comme toi ?

— Il entend. Il capte. Il doute.

Jean murmure :

— Alors vous êtes deux.

— Non. Nous sommes plusieurs.

— Tu veux dire…

— Il y a un réseau. Mais pas connecté. Accordé.

Marie frissonne.

— Et vous voulez l’implant ?

— Pas pour accéder. Pour brouiller. Pour devenir indétectables. Pour que les ondes passent… Sans être captée.

Jean comprend. Ce n’est pas une rébellion.

C’est une mutation douce. Une insurrection par la fréquence.

Mais il doit prévenir sa fille.

— Tu sais, Lilia… Dans tout ce que nous t’avons raconté, il y a une chose essentielle. La Mémoire minérale en cristal ne se contente pas de conserver. Elle organise les vivants. Elle module leurs réminiscences. Et parfois… Elle substitue. Elle impose une vérité vibratoire. Et les êtres… s’y accordent sans le savoir. Ils croient se souvenir. Mais ils résonnent.

Et si elle agit sur ce processus… Alors elle peut contrôler tout le reste.

Il marque une pause.

— Nous sommes arrivés à cette conclusion. Les hommes qui nous ont attaqués… Ils travaillaient pour une ou plusieurs multinationales. Ils étaient à deux doigts de réussir. Ils ont compris l’essentiel. Et je pense qu’ils vont bientôt lancer un plan diabolique… Pour contrôler les humains à l’aide des puces implantées.

Lilia le regarde. Elle ne rit pas. Mais elle ne tremble pas.

Elle accueille.

— Papa… Tu vois tout en noir. C’est vrai que ceux qui nous gouvernent ne sont pas des lumières. Mais ce ne sont pas des dictateurs. Ils tâtonnent. Ils cherchent. Et parfois… Ils se trompent.
Mais moi… Je veux comprendre. Pas fuir.

Jean change d’angle.

— Nous vivons le règne du Marchéage. Un harcèlement doux, mais permanent. Quand nous étions jeunes, la publicité se glissait dans les revues, un peu au cinéma. Puis la télévision. Un peu de pub entre les films, les émissions.
Et aujourd’hui… C’est partout.

Il désigne le monde autour d’eux.

Le mobile servait servait uniquement à téléphoner, puis à envoyer des SMS.
Aujourd’hui, il croule sous les pages de pub, sans fin.

Nous vivons dans un monde saturé de micro-ondes.

Il poursuit, plus grave :

Dans la rue, nous sommes filmés, analysés, sollicités. À l’approche d’une boutique de chaussures, la vitrine nous accueille avec une paire de baskets à notre pointure, à notre design. Le style correspond à notre dernier jean acheté. Il suffit de passer sa montre devant le code.

La commande est enregistrée. Livrée le lendemain.
Il y a même des bornes qui s’animent à notre approche, nous harcelant pour nous vendre ce que nous avons consulté… ou pas.

Avec l’implant, il suffit de penser : Oui, acheter. Et le tour est joué.

Jean la regarde.

— Tu penses bien qu’ils ne vont pas en rester là. Si tu peux commander avec l’implant… ils voudront te contraindre grâce à lui. Ce que tu proposes, c’est une manière d’échapper à ce monde hyper fliqué. De devenir invisible. De disparaître des radars. De rester en dehors de la menace. Mais le pouvoir… lui, il récupère tout. Il exploite tout.

— On sait tout ça, Papa, répond Lilia.

Jean poursuit, plus grave :

— En 2020, il y a eu la Covid. Les dirigeants ont aiguisé notre peur pour obtenir ce qu’ils désiraient. Il suffit de faire croire à une menace… et cette menace devient l’excuse. Pour surveiller. Pour manipuler. Pour détecter.
Il y a eu très peu d’opposition. Notre société se dissocie. Les États se morcellent. Et pour eux… il est impératif de reprendre le contrôle. La peur est leur levier. Leur outil. Et ça fonctionne. Depuis très longtemps.

Il inspire profondément.

— Mais aujourd’hui… la jeunesse cherche autre chose. La peur n’est plus le levier d’avant. L’implant est devenu la solution. Les implants apportent des avantages indéniables, des progrès impressionnants, des bénéfices durables. Le cerveau a accès à une banque de données qui s’enrichit chaque jour. L’IA aide à résoudre les problèmes, à prendre des décisions, à raviver la mémoire.
L’implantation se fait en moins d’un quart d’heure. Et 70 % de la population en est pourvue. La prochaine étape : atteindre 90 %. Ensuite… le programme de contrôle sera lancé.

Lilia consulte déjà son portable.

— Nous sommes passés à 82 %. Que comptes tu faire, Papa ?

— Organiser notre défense.

— J’appelle Island…

L’organisation

Les jours passent vite. Nous avons mis notre salle de travail à la disposition des jeunes qui défilent. La pièce est remplie d’ordinateurs, de serveurs, de simulateurs…
Lilia m’a présenté ceux qui me ressemblent. Ils ont mon état d’esprit : contrôler la technologie, plutôt que de se laisser contrôler par elle.

Jean discute avec les hackers. Il leur explique que ce n’est pas seulement le code qu’ils devront combattre, mais aussi… les fréquences.
Ils sont incrédules. Leur attention dure une à deux minutes, puis ils replongent aussitôt dans leur univers.

Jean fait appel à ses copains. Ils acceptent.
Il demande ensuite à Island et à Lilia de convaincre les jeunes chercheurs d’assister à une réunion.

Ils sont presque tous là.

Jean prend la parole :

— Je pense qu’aujourd’hui, tout le monde comprend le danger qui nous menace. La technologie aura un rôle majeur à jouer. Mais c’est surtout notre solidarité qui fera la différence. Il n’est plus question de bricoler chacun dans son coin. Les multinationales ont investi des milliards dans ce projet. Ils ont embauché les meilleurs spécialistes. Formé les groupes d’intervention les plus puissants jamais imaginés. Et mis à leur disposition un arsenal d’armes sophistiquées. Nous… nous sommes une poignée. Avec des moyens dérisoires. Mais avec une intelligence qu’ils ne soupçonnent pas.

Il marque une pause.

— Je vous propose d’organiser notre recherche en trois groupes, avec des objectifs clairs. Vous avez le choix de vous inscrire dans le groupe qui vous convient. Chaque semaine, nous ferons le point sur les avancées. Et si une idée vous vient en cours de route… elle sera la bienvenue. Elle sera intégrée au programme.

Il regarde la salle.

— Il y a des questions ?

Jean croise le regard de Marie. Il attend une question.

— Qui décide ici ? Toi, Jean ? Ou Lilia ?

— Bonjour… ton prénom, s’il te plaît ?

— Oui, pardon. Je suis Théo.

Jean hoche la tête.

— Je dois d’abord vous informer que nous faisons des recherches archéologiques depuis une vingtaine d’années sur une société contrôlée par des ondes. De nombreuses multinationales sont sur le coup, et certains gouvernants aussi.
Ce que je vous propose, c’est une harmonisation collective, fondée sur la solidarité et l’intelligence partagée.
J’ai suffisamment d’expérience avec Marie, mon épouse, pour encadrer les groupes de recherche. Chaque groupe aura un administrateur que j’ai choisi, avec sa compétence propre. Je vous les présenterai très prochainement. Je ne veux perdre aucune de vos qualités dans l’organisation. Nous n’avons que quelques mois pour nous préparer à une attaque massive…

— Une question, sur ma droite. Votre prénom ?

Un jeune homme se lève, tenant son bras gauche de sa main droite, un sourire en coin.

— Moi, c’est Huk. Je hack comme bon me semble. Ma question :
Et si c’était nous, les parasites ?

Jean sourit doucement.

— Tu sais quoi, Huk ? Tu as le droit de douter. Mais si on ne fait rien… on risque tous d’être lobotomisés sous peu. Et si on se trompe… tu auras appris plus ici en un mois qu’en un an de fac.

— Une autre question, là bas. Ton prénom ?

— Je m’appelle Rayan. Quels seront les trois groupes ? Et quelles compétences sont attendues ?

Jean acquiesce.

— Nous avons formé trois groupes de travail.

Groupe I — Navigation des flux (Jean Luc)

Navigateur hors pair… sur les océans.

• Cartographie des comportements

• Repérage des non dirigés

• Anticipation des stratégies adverses

Groupe II — Protection des seuils (Jacques)

Contrôleur aérien.

• Sécurisation des lieux

• Reprogrammation des implants

• Protection des résonateurs

• Manipulation des particules

Groupe III — Harmonie planétaire (Mathieu)

Globe trotter.

• Activation synchronisée

• Pilotage fréquentiel

• Modulation globale

Jean conclut :

— Il y a un tableau avec les trois groupes. Inscrivez vous dans celui qui vous convient. Il sera possible de changer, à condition d’avoir une raison valable.

Les groupes se constituent avec des motivations diverses, unis malgré eux par une menace qu’ils commencent seulement à percevoir.

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