9 - Errance dans la ville fantôme
Lilia était encore sous le choc. Elle venait de communiquer avec sa mère. La Mémoire était fabuleuse — et terrifiante.
Island revint, une caissette remplie de nourriture du Restau’U. Tous nos amis étaient là, affaiblis, mais vivants.
Cela faisait deux jours qu’ils n’avaient plus rien mangé. La collation disparut en quelques minutes.
Nous racontâmes notre périple dans les souterrains, le garde amorphe, nos retrouvailles.
Eux ne se rappelaient rien. Après leur enfermement, ils s’étaient réveillés sans comprendre, incapables de s’évader, leurs appels restés sans réponse.
Dans un débarras, nous avions trouvé des rideaux : ils feraient une literie sommaire.
Nous organisâmes notre survie sur le campus. Nous bavardâmes tard dans la nuit. Tant de questions restaient en suspens.
Le lendemain
Au petit matin, Island décida de partir en exploration. Noha et Faby insistèrent pour venir, malgré leur faiblesse.
Je les accompagnai. En passant, nous récupérâmes l’armement des vigiles.
Nous traversâmes l’esplanade du campus. Le portail fut franchi. Nous étions dans la rue.
Qu’allions nous trouver ?
Des véhicules étaient éparpillés partout, dans un désordre calculé. Pourtant, aucun passager.
Nous avançâmes dans une rue familière. Plus bas, un supermarché. S’il restait quelqu’un, ce serait là.
À notre approche, un bruit nous arrêta.
Une ribambelle de gamins vidait les rayons.
Nous nous approchâmes.
Le plus grand nous lança :
— Ici, c’est notre spot. Bouge.
Island ne broncha pas. Sa voix resta calme.
— Tu as raison. Mais cogite : dans un mois, tu bouffes du caddie.
— D’ici là, les Kisdé débarquent.
Les gamins éclatèrent de rire.
— Vous êtes scotchés ? — Wesh, tu crois qu’on est saucés !
Island secoua la tête.
— Non. Je me doute. Mais regarde autour de toi : tous les Implantés sont absents.
Le grand fronça les sourcils.
— Tu me prends pour un boloss ?
— Pas du tout. Vous avez rencontré du monde autour de vous ?
Un silence. Puis :
— Pas trop. Des clodos surtout.
Island acquiesça.
— Bien. On vous laisse.
Les rires cessèrent net. La bande nous encercla. Leurs yeux brillaient d’une faim brute, d’une violence contenue.
— Ici, c’est notre spot, répéta le grand, mais cette fois sa voix était dure.
Nous échangeâmes un regard.
Island ne broncha pas. Lentement, il glissa la main dans son sac.
Les ados s’avancèrent, menaçants.
Alors, d’un geste sec, Island sortit le Fébrilateur.
L’arme claqua dans l’air. Un arc électrique jaillit.
Le grand recula, surpris.
Les autres hésitèrent. L’un d’eux lâcha, nerveux :
— Ce truc de malade te snipes, tu sursautes, ça t’escarpille, et là pfff… ça t’explose la rétine ! C’est chanmé ! Moi je me carapate !
— Vous n’aviez pas prévu ça, dit Island calmement.
Le cercle se brisa. Les ados reculèrent, effrayés, se dispersèrent.
Le silence retomba, lourd.
Nous reculâmes lentement.
Le supermarché bruissait de cris et de rires. Mais derrière cette énergie, il y avait une faim brute. Une survie sans lendemain.
Les fruits dans les étals sentaient le pourri.
La ville fantôme
Nous déambulâmes dans la ville, à la recherche d’on ne savait quoi.
Les bâtiments administratifs étaient déserts. Le poste de police, étrangement vide.
En approchant du centre ville, Théo remarqua une affichette :
L’ancien maire invite tous les volontaires sur la place de la Comédie, mercredi 25 mars 2043 à 14 h.
— C’est demain, dit Noha.
L’affiche appelait les citoyens à la solidarité et au civisme.
Distribution de nourriture devant les supermarchés de 9 h à 12 h. Identification obligatoire. Les pillages seront sévèrement réprimés.
Nous décidâmes de nous rendre au point de distribution le plus proche.
Le détour fut court.
Mais la queue devant le supermarché était impressionnante. Les visages fermés, épuisés.
Un couple de personnes âgées nous observa.
Island s’adressa à eux :
— Bonjour, madame, monsieur. Vous venez souvent ?
— Depuis le début… Trois fois.
— Vous avez des informations ?
— Non. Vous non plus ?
— Nous étions enfermés. Cela nous a pris du temps pour nous libérer.
— C’est affreux… Vous étiez dans un ascenseur ?
— Non. Dans une pièce avec une serrure électrique.
Silence.
Puis la vieille dame reprit :
— Il paraît qu’il y a eu un bug avec les Implants. Ceux qui restent n’en ont pas. C’est votre cas ?
— Oui. Et ailleurs ?
— Les communications sont impossibles. Plus rien ne fonctionne.
— Que sont devenus les Implantés ?
— Personne n’en sait rien. Qu’allons nous devenir ? Notre fille est à Paris…
Island tenta de la rassurer.
— Avec de la bonne volonté, tout devrait rentrer en ordre bientôt.
La file avança lentement.
Devant nous, quatre personnes accueillaient les citoyens. Un appareil scanna notre pupille. Une lumière froide traversa notre œil. Nous étions sur les listes des étudiants.
C’était enfin notre tour.
Nous passâmes sur la position III.
Nous n’avions rien prévu pour transporter les provisions. Heureusement, la jeune fille nous tendit un carton. Son geste était simple, mais il nous sauva.
Sur le retour, nous observâmes des jeunes gens. Ils garaient les véhicules abandonnés, refermaient les portières, notaient les immatriculations, étiquetaient les clefs.
Un semblant d’organisation. La vie tentait de reprendre. Mais les difficultés ne feraient que croître.
Le choc
Il était presque midi lorsque nous arrivâmes au campus.
Lilia s’isola. Elle ferma les yeux. La Mémoire s’ouvrit.
— Coucou Maman…
— Lilia, je ne peux vraiment pas te parler. Nous sommes à Nîmes. Pris dans une émeute. Rappelle moi—
Un fracas de tôles. Puis plus rien.
— Maman ? Maman…
Le silence.
Lilia resta figée, le souffle suspendu. Comme si la voix de sa mère venait de s’extraire hors d’elle.
Où étaient ils ? Leur vie était elle en danger ? Ou déjà engloutie par le chaos ?
Dans cette ville désertée, l’existence qui s’offrait à nous était pleine d’incertitudes.
Nos pas cherchaient encore la trace des êtres aimés. Nous avancions dans l’inconnu, portés par l’espoir fragile de nous retrouver un jour.

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