10 - Insurrection
Le matin, après une toilette rapide, nous prenons un petit-déjeuner plutôt sympa. Le voisin élève des poules. Nous leur donnons à manger. Une dizaine d’œufs trouvés, un cadeau fragile. Nous partons en laissant la porte du poulailler ouverte.
La nationale 7 s’étire devant nous, direction Valence. Au sud, il nous faut franchir le barrage de Vaugris. Il y a effectivement un barrage. Des hommes armés, des regards froids, des voitures immobilisées.
Jean baisse la vitre.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Un homme s’approche.
— Droit de passage.
— Combien ?
— Cent euros par personne.
Le silence est lourd. Nous avançons, payons un peu plus loin, et poursuivons notre route.
Jean me glisse, amer :
— Nous sommes revenus au pontonage du Moyen Âge.
Je souris, malgré moi.
— Heureusement, avec l’argent trouvé chez Jean-Luc, c’est lui qui régale.
Nous poursuivons notre route, le soleil du mois de mars commence à bien chauffer.
Nous arrivons bientôt à Valence, Jean décide de passer sur la rive droite évitant ainsi la ville.
La suite de notre voyage, se passe bien nous retrouvons la N°7 avant Pierrelatte. Nous passons à proximité de la centrale nucléaire du Tricastin, qui semble en activité, le pilotage automatique doit toujours fonctionner. Nous rencontrons parfois un contrôle, les voitures sont rares. Ils cherchent surtout des bandes de pillards. Nous approchons d'Orange, la première ville rachetée par une multinationale. Jean cherche un moyen de la contourner. Il s'aperçoit que le ciel à l'horizon est noir de fumée, un incendie sûrement. Nous suivons la nationale 86, puis la 580.
Nous suivons la vallée du Rhône. La nationale 86, puis la 580. Nîmes se dresse devant nous. Il nous faut la traverser en prenant les boulevards, la nationale 113.
Au stade des Costières, les affrontements éclatent. Les véhicules sont détournés vers le centre-ville. Avenue Jean Jaurès, la foule en délire, nous avale. Les cris, les vitres des boutiques brisées, l’odeur de fumée et de plastique brûlé, nous prend à la George.
La voiture devant nous est retournée. La nôtre est malmenée.
— Coucou Maman…
— Lilia, je ne peux pas te parler. Nous sommes à Nîmes. Pris dans une émeute. Rappelle-moi…
La foule se disperse, surprise. Des cavaliers chargent, sabre au clair. Ils frappent du plat de la lame. La panique est totale.
Jean tourne brusquement. Rue Puech du Teil. Il accélère. Les individus sautent sur les trottoirs. Pas de barricades. Nous filons vers les boulevards et la sortie de la ville.
Nîmes est à feu et à sang. Le pillage, le vol, la destruction sont devenus la règle de survie. Jean ne ralentit pas. La départementale 999, elle nous conduit en direction de Quissac. Les petites routes sont préférables. Il y a bien des attroupement par-ci par-là, mais rien d'inquiétant. Marie appelle sa fille :
— Lilia, coucou, tu m’entends ? … Je crois que la Mémoire ne fonctionne que dans un sens.
— Non, pas du tout. Je t’entends bien. Tu te débrouilles super. Vous allez bien ?
— Oui. Nous avons eu chaud. Nîmes est en proie aux flammes et à la violence. Papa a été formidable un vrai pilote.
— Bravo Papa, je t’aime. Où êtes-vous ?
— Nous arrivons à Quissac.
— Il faut être prudent. Ici, c’est plus calme, mais on ne sait jamais.
— Tu as raison. Nous espérons arriver dans moins d’une heure.
— Quand vous arrivez à Prades-le-Lez, prenez la route de Mende. L’entrée de la fac de ce côté est moins surveillée.
— Entendu. À tout à l’heure, bises.
Arrivés à Prades, des jeunes nous stoppent. Ils sont très polis.
— Bonjour Madame, Monsieur. Nous faisons une collecte pour notre village et sa population. Vous pouvez donner ce que vous voulez. Leur sourire est franc, mais leurs yeux guettent chaque geste.
Marie cherche dans son sac. Elle sort un billet de 100 €.
— Merci, Madame. Vous êtes généreuse. Nous vous en remercions.
Nous repartons. Le silence se brise en un éclat de rire. Nous plaisantons sur la provenance de cet argent.
Nous garons la voiture près de la Fac, et nous pénétrons sur le campus Triolet par la route de Mende. Nous nous dirigeons vers le bâtiment de travaux dirigés.
Marie aperçoit sa fille. Elle s’élance, les larmes aux yeux. Elles s’enlacent dans une étreinte émouvante, comme si le temps s’était arrêté.
Jean pose une main sur chaque épaule des deux êtres qu'il aime le plus. Elle dépose chacune un baiser sur ses joues.
Un instant suspendu, fragile et lumineux.
Après un repas sommaire, nous voilà tous réunis dans une salle de travaux ou chacun s'installent. Jean, Marie, Lilia, Island, Noha se placent sur l’estrade.
Jean prend la parole :
— Bonsoir à vous. Ce soir, notre réunion a pour but de discuter des événements qui viennent de se produire, de ceux qui pourraient survenir, et de la stratégie à adopter.
Il marque une pause.
— Je vous résume ce que nous avons découvert chez Jean-Luc.
Un ramassis d’individus qui se prennent pour l’élite. Ils se disent plus intelligents que les autres, raison pour laquelle ils sont devenus riches. Ils justifient ainsi leurs agissements au nom de la survie de l'espèce.
En d’autres termes, une confrérie de privilégiés qui cumule tous les avantages et plaisirs, au détriment d’une société réduite à l’esclavage technologique par les Implants, sous un contrôle total de la sélection et des quotas de cette civilisation.
Dans la salle, c’est la cohue. Les injures pleuvent. Les étudiants se dressent, les poings serrés, les voix s’entrechoquent.
Jean s’efforce de ramener le calme. La jeunesse est pleine de fougue.
Marie se lève. Elle demande le calme. Contre toute attente, elle l’obtient. Très rapidement.
— Nous avons toute la documentation sur cette organisation. Dès demain, elle sera à votre disposition.
Le calme revient, puis le silence. Cette prise de conscience est dure à avaler.
Jean reprend la parole.
— Durant nos recherches archéologiques, nous avons trouvé une civilisation inconnue. Elle avait mis au point une intelligence capable de contrôler les individus. Nous avons neutralisé cette Mémoire ainsi que son accès. Il y a une vingtaine d’années. Mais déjà, à cette époque, des multinationales travaillaient pour récupérer ce pouvoir.
Les mains se dressent de toutes parts, les voix fusent :
— Monsieur ! Messieurs ! Jean donne la parole sur sa gauche.
— Vous pourrez tous vous exprimer. Je vous écoute.
— Sachant tout cela, pourquoi ne pas avoir prévenu le gouvernement ?
C’est Marie, qui répond.
— Vous êtes jeunes… Nous étions sûrs que différents États étaient impliqués dans ces recherches.
La plupart des mains retombent. Jean invite une autre personne à parler.
— Oui, mademoiselle.
— D’après vous, les États ont organisé cette mise sous tutelle. Elle semble avoir très bien fonctionné. Et après, que s’est-il passé ?
Jean répond.
— Je n’ai pas suffisamment d’informations pour confirmer ou infirmer qui est impliqué dans cet acte antidémocratique. Toujours est-il que des groupes sont actuellement plus puissants que des pays. Leurs influences croissantes laissent à supposer que la coopération des États n’était pas pour eux indispensable.
Il marque une pause.
— Je n’ai pas non plus d’explication sur ce qu’il est advenu de toutes les personnes porteuses d’un implant.
Y a-t-il parmi vous quelqu’un qui a une information à nous communiquer ?
Une jeune fille lève la main.
Sur l’invitation de Marie, elle s’exprime calmement.
— J’ai entendu mon oncle, chercheur en biotique, affirmer au téléphone que les implants avaient le pouvoir de contrôler la matière. Mais je n’ai pas entendu la suite… Cela, a-t-il un rapport ?
Un silence. Les regards se croisent. Un frisson parcourt la salle.
Jean s’exprime :
— Merci, mademoiselle. Effectivement, c’est une éventualité. Pour contrôler les individus, mettre en place un système d’élimination… C’est du domaine du possible. Ces individus sont prêts à tout.
— Nous allons aborder un autre sujet. Island, je te cède la parole.

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