10 - Insurrection

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Ce matin là, Marie et Jean, après une toilette rapide, prirent un petit déjeuner simple mais réconfortant. Le voisin de Jean Luc élevait des poules ; ils leur donnèrent à manger et découvrirent une dizaine d’œufs encore tièdes. Un cadeau fragile, presque déplacé dans ce monde qui vacillait.

Avant de partir, ils laissèrent la porte du poulailler ouverte, comme un dernier geste de liberté offert à ce qui restait de vivant.

La nationale 7 s’étirait devant eux, direction Valence. Au sud, il leur faudrait franchir le barrage de Vaugris.

Il y avait effectivement un barrage. Des hommes armés. Des regards froids. Des voitures immobilisées.

Jean baissa la vitre.

— Qu’est ce qui se passe ?

Un homme s’approcha.

— Droit de passage.

— Combien ?

— Cent euros par personne.

Le silence fut lourd. Ils avancèrent, payèrent un peu plus loin, et poursuivirent leur route.

Jean glissa, amer :

— Nous sommes revenus au pontonage du Moyen Âge.

Marie sourit, espiègle.

— Heureusement, avec l’argent trouvé chez Jean Luc, c’est lui qui régale.

Le soleil de mars chauffait déjà.

À l’approche de Valence, Jean choisit la rive droite pour éviter la ville. Le voyage se poursuivit sans encombre. Ils retrouvèrent la nationale 7 avant Pierrelatte.

Ils passèrent près de la centrale nucléaire du Tricastin, qui semblait encore en activité : le pilotage automatique devait fonctionner.

Quelques contrôles ponctuaient la route. Les voitures étaient rares. Les forces de l’ordre traquaient surtout les bandes de pillards.

Ils approchèrent d’Orange, première ville rachetée par une multinationale. Jean chercha un moyen de la contourner.

À l’horizon, le ciel était noir de fumée : un incendie, sans doute.

Ils suivirent la nationale 86, puis la 580, dans la vallée du Rhône.

Nîmes se dressa devant eux. Il leur faudrait la traverser en prenant les boulevards, puis la nationale 113.

Nîmes en flammes

Au stade des Costières, les affrontements étaient violents. Les véhicules étaient détournés vers le centre ville.

Avenue Jean Jaurès, la foule en délire les engloutit. Les cris, les vitres brisées, l’odeur de fumée et de plastique brûlé les prirent à la gorge.

La voiture devant eux fut retournée. La leur malmenée.

— Coucou Maman…

— Lilia, je ne peux pas te parler. Nous sommes à Nîmes. Pris dans une émeute. Rappelle moi—

La foule se dispersa soudain, surprise.

Des cavaliers chargèrent, sabre au clair. Ils frappaient du plat de la lame le toit des voitures.

La panique fut totale.

Jean tourna brusquement. Rue Puech du Teil. Il accéléra.

Les individus sautèrent sur les trottoirs. Pas de barricades. Ils filèrent vers les boulevards et la sortie de la ville.

Nîmes était à feu et à sang. Le pillage, le vol, la destruction étaient devenus la règle de survie.

Jean ne ralentit pas.

La départementale 999 les conduisit en direction de Quissac. Les petites routes étaient préférables. Il y avait bien des attroupements par ci par là, mais rien d’inquiétant.

Marie appela sa fille :

— Lilia, coucou, tu m’entends ?… Pas de réponse.

Jean murmura :

— La Mémoire ne fonctionne peut être que dans un sens.

— Non, pas du tout. Je t’entends bien. Vous vous débrouillez super. Vous allez bien ?

— Oui. Nous avons eu chaud. Nîmes est en proie aux flammes et à la violence. Papa a été formidable, un vrai pilote de rallye.

— Bravo Papa, je t’aime. Où êtes vous ?

— Nous arrivons à Quissac.

— Il faut être prudents. Ici, c’est plus calme, mais on ne sait jamais.

— Tu as raison. Nous espérons arriver dans moins d’une heure.

— Quand vous arrivez à Prades le Lez, prenez la route de Mende. L’entrée de la fac de ce côté est moins surveillée.

— Entendu. À tout à l’heure, bises.

Prades le Lez

À Prades, des jeunes les arrêtèrent. Ils étaient très polis.

— Bonjour Madame, Monsieur. Nous faisons une collecte pour notre village. Donnez ce que vous voulez.

Leur sourire était franc, mais leurs yeux guettaient chaque geste.

Marie fouilla dans son sac et tendit un billet de 100 €.

— Merci, Madame. Vous êtes généreuse. Nous vous en remercions.

Ils repartirent, éclatèrent de rire, plaisantèrent sur la provenance de cet argent.

Ils garèrent la voiture près de la fac et entrèrent sur le campus Triolet par la route de Mende.

Ils se dirigèrent vers le bâtiment des travaux dirigés.

Marie aperçut sa fille.

Elle s’élança, les larmes aux yeux. Elles s’enlacèrent dans une étreinte émouvante, comme si le temps s’était arrêté.

Jean posa une main sur leurs épaules. Elles déposèrent chacune un baiser sur ses joues.

Un instant suspendu. Fragile. Lumineux.

Assemblée

Après un repas sommaire, tout le monde se réunit dans une salle de travaux dirigés. Chacun s’installa.

Jean, Marie, Lilia, Island et Noha montèrent sur l’estrade.

Jean prit la parole :

— Bonsoir à vous. Ce soir, nous devons discuter des événements récents, de ceux qui pourraient survenir, et de la stratégie à adopter.

Il marqua une pause.

— Je vous résume ce que nous avons découvert chez Jean Luc. Les grandes familles : un ramassis d’individus persuadés d’être l’élite. Ils se disent plus intelligents que les autres, justifiant ainsi leurs privilèges et leurs actes au nom de la survie de l’espèce.

Un murmure parcourut la salle.

— En réalité, une confrérie de privilégiés qui cumule avantages et plaisirs, au détriment d’une société réduite à l’esclavage technologique par les Implants. Sous contrôle total, la sélection et les quotas seraient effectués, les critères définis à l’avance.

La salle explosa.

Injures. Cris. Poings serrés.

Les voix s’entrechoquaient.

Jean tenta de calmer la jeunesse en ébullition.

Marie se leva. Elle demanda le calme. Et l’obtint aussitôt.

— Nous avons toute la documentation sur cette organisation. Dès demain, elle sera à votre disposition.

Le calme revint. Puis le silence.

La prise de conscience était brutale.

Jean reprit :

— Durant nos recherches archéologiques, nous avons trouvé une civilisation inconnue. Elle avait créé une intelligence capable de contrôler les individus. Nous avons neutralisé cette Mémoire il y a une vingtaine d’années. Mais déjà, des multinationales tentaient de s’en emparer.

Les mains se dressèrent. Les voix fusèrent.

Jean donna la parole.

— Sachant tout cela, pourquoi ne pas avoir prévenu le gouvernement ?

Marie répondit :

— Vous êtes jeunes… Nous étions convaincus que plusieurs États étaient impliqués. Sans savoir lesquels.

Une autre question :

— D’après vous, les États ont organisé cette mise sous tutelle. Elle a très bien fonctionné. Et après, que s’est -il passé ?

Jean répondit :

— Je n’ai pas suffisamment d’informations pour confirmer ou infirmer qui est impliqué dans cet acte antidémocratique. Toujours est il que certains groupes sont aujourd’hui plus puissants que des pays. Leur influence laisse supposer que la coopération des États n’était pas indispensable.

Il marqua une pause.

— Je n’ai pas non plus d’explication sur ce qu’il est advenu des personnes porteuses d’un implant. Quelqu’un parmi vous a t il une information ?

Une jeune fille leva la main.

Marie l’invita à parler.

— J’ai entendu mon oncle, chercheur en biotique, affirmer au téléphone que les implants avaient le pouvoir de contrôler la matière. Je n’ai pas entendu la suite… Cela a t il un rapport ?

Un silence. Les regards se croisèrent. Un frisson parcourut la salle.

Jean répondit :

— Merci, mademoiselle. Effectivement, c’est une éventualité. Pour contrôler les individus, mettre en place un système d’élimination… C’est du domaine du possible. Ces individus sont prêts à tout.

Il se tourna vers Island.

— Nous allons aborder un autre sujet. Island, je te cède la parole.

La salle retint son souffle. Chacun comprenait que ce qui allait suivre dépasserait tout ce qu’ils imaginaient.

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