11 - La relève
Island se leva. Sa silhouette se découpa sur l’estrade. Sa voix était ferme, mais posée.
— Merci, Jean. Merci, Marie. Vous avez ouvert nos yeux.
Le ton d’Island appartenait à une autre génération. Direct. Vivant. Sans détour.
— Salut à tous mes potes. Nous avons sacrément dérouillé ces derniers jours. Nous avons vu ce que ces dominants sont capables de faire. Nous ne pouvons pas rester spectateurs. Nous devons organiser notre survie, et plus encore : notre riposte.
Les étudiants se redressèrent. Certains hochèrent la tête. D’autres serrèrent les poings.
— Première arme : l’information. Dès demain, nous diffuserons les documents trouvés chez Jean Luc. Chacun doit savoir la vérité. Comme vous l’avez constaté, Internet ne fonctionne plus. Une bonne nouvelle cependant : l’intranet des facs, lui, fonctionne toujours. Un collectif doit être mis en place.
Il se tourna vers le groupe.
— Deuxième arme : la solidarité. Des cellules locales, autonomes, capables d’entraide et de résistance. Rien ne sera officiel. Aucune traçabilité.
Un murmure d’approbation parcourut la salle.
— Hier, au cours de notre excursion en ville, Noah a trouvé une affichette : la ville met en place une organisation pour relancer une citoyenneté. Il y a une réunion sur la place de la Comédie demain à 14 h. Qu’en pensez vous ?
Les voix se chevauchèrent, sans cohérence. Island leva les bras. Le silence revint. Il canalisa l’enthousiasme.
— Ceux qui sont d’accord pour que nous assistions à ce regroupement lèvent la main.
Les mains se levèrent. Une large majorité. Un souffle d’espoir traversa la salle.
Le calme revint. Island continua :
— Une question ?
Une voix s’éleva :
— Oui… Il y a peut être un piège ?
Jean répondit directement :
— Il est évident que les dirigeants — ou du moins ce qu’il en reste — vont vouloir reprendre le pouvoir très rapidement. Il faut malgré tout être au courant des initiatives. Ceux qui souhaitent participer viendront avec nous. Les autres auront pour mission de débusquer une éventuelle arnaque. L’utilisation des drones vous sera utile. Nous avons confiance en vous.
Il marqua une pause.
— En ce qui concerne les participants, je vous invite demain matin à poursuivre cet échange : proposer votre vision de notre avenir, les questions à poser, réfléchir à notre participation…
Le silence s’installa. Les visages étaient graves. Chacun mesurait la responsabilité.
Island reprit la parole :
— Notre troisième arme : la communication. Le monde est dominé par de grands industriels et financiers qui possèdent la majorité des médias. Les médias traditionnels dépendent de la publicité, des abonnements et surtout de mécènes milliardaires. Cette dépendance a entraîné une perte d’indépendance éditoriale. L’information s’est transformée en propagande.
Il marqua une pause.
— Puis toute la panoplie d’objets connectés — surtout les montres — a permis le contrôle permanent des individus.
Son regard se fit plus grave.
— L’intelligence artificielle au service de tous est devenue Matricom au service des Puissants. Matricom est désormais pleinement autonome. Il gère les tâches complexes : recrutement, négociation, attribution des ressources, surveillance des flux… Tout ce qui, autrefois, nécessitait un regard humain. Aujourd’hui, plus personne ne sait vraiment qui décide. Ou plutôt… on fait semblant de ne pas savoir.
Il balaya la salle du regard.
— Matricom supervise, surveille et contrôle tout.
Il s’interrompit. Dans la pièce, l’air sembla s’épaissir.
— Ce n’est plus un outil, murmura t il. C’est une autorité. Nous allons avoir la lourde charge de modifier tout cela. Ça a assez duré. Il faut agir, et vite. Nous devons reprendre le contrôle de Matricom. Ne l’oublions pas : c’est sûrement lui qui manipule la Mémoire minérale.
Il se redressa, déterminé :
— Nous allons pirater Internet, sécuriser nos propres réseaux, et détruire ce qui résistera. Chaque faculté, en France et dans le monde, devra intervenir. Nous travaillerons tous dans un même but.
La salle explosa.
Cris. Applaudissements. Poings qui martelaient les pupitres. Un tumulte brut, presque animal.
Island, les deux bras levés, scanda :
— Matricom ! Matricom ! Matricom !
La clameur enfla, reprise par des centaines de voix.
Il fallut de longues secondes pour que le calme revienne.
Jean se leva.
— Nous devons être à la hauteur de nos ambitions. À demain, et bonne soirée.
Jean et Marie échangèrent un regard. Ils savaient que l’insurrection venait de commencer.
Il était tard. Nous rentrâmes nous coucher. Le ciel était étoilé. La nuit, calme.

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