12 - Organisation
Le lendemain, nous nous retrouvâmes autour d’un petit déjeuner modeste mais chaleureux. Le café fumait. Les tartines étaient natures, sans beurre ni confiture. Très vite, la conversation glissa vers une question brûlante :
qu’allons nous devenir ?
Nous formâmes deux groupes : l’un autour de Marie, l’autre autour de Jean.
Le groupe de Marie
Marie parlait calmement, de sa voix rassurante.
— Vous avez été formés pour faire face à de nombreuses situations, dans la recherche comme dans la vie. Vous avez déjà montré votre capacité d’adaptation. Il va falloir vous dépasser. Je compte sur vous pour nous surprendre.
Cléa intervint, un peu intimidée.
— Madame…
— Marie, corrigea-t-elle. Appelez moi Marie. Nous sommes tous dans la même galère.
— Marie, donc. Vous êtes une archéologue reconnue, vous avez écrit des livres… Vous devez nous montrer le chemin.
Marie sourit, mais son regard resta grave.
— Détrompe toi. J’ai toujours douté, mais je n’ai jamais renoncé
Marie inspira profondément, comme pour ancrer ses mots dans quelque chose de plus vaste qu’elle.
— Il faut maintenant lister toutes les questions qui se posent à nous. Ensuite, nous sélectionnerons celles que nous adresserons au maire.
Pendant plus d’une heure, les interrogations fusèrent. La salle bourdonnait, les bancs grinçaient, les regards se croisaient. Chacun cherchait à comprendre, à anticiper, à reconstruire un monde qui venait de s’effondrer.
Léandro, passionné, prit la parole :
— Nous avons subi une première attaque visant à nous neutraliser. Les fréquences utilisées nous sont inconnues. Une seconde attaque, très différente, a détruit ou modifié les implants et les microprocesseurs de nouvelle génération — la génération quantique. Les centraux de télécommunication en étaient équipés. Comment rétablir Internet ? Sans réseau, nous sommes aveugles et muets.
Olivia, la voix tremblante :
— Sans communications… comment prévenir nos familles ? Comment savoir qui est encore en vie ?
Beaucoup d’entre nous avaient leurs parents dans d’autres villes. Le silence qui suivit fut lourd, presque douloureux.
Moussa, pragmatique, enchaîna :
— Les transports. Sans routes sûres, rien ne circule : ni vivres, ni secours. L’aviation doit être clouée au sol. Comment regagnerons nous nos pays d’origine ? Il faut bien relancer tout cela.
La voisine d’Olivia prit le relais, le regard sombre :
— L’alimentation. Les réserves du Restau’U diminuent. Personne ne ravitaille plus. Certains supermarchés sont déjà pillés. Ce n’est qu’un début. La faim est la pire des motivations.
Une voix plus dure s’éleva du fond de la salle :
— Le service d’ordre. Mais attention… Qui nous protégera, et contre qui ? Et sous l’autorité de qui ?
Un silence pesant s’abattit. Puis les questions reprirent, plus pratiques, plus pressantes :
— Utilisera t on encore l’euro ? — L’eau est elle potable ? — L’électricité va t elle manquer ? — Comment serons nous organisés demain ? — Qui relancera les approvisionnements, la recherche, les structures essentielles ?
Chaque parole tombait comme une pierre sur le chemin du futur. Une mosaïque d’inquiétudes, mais aussi de lucidité.
Marie leva les mains pour ramener le calme.
— Merci à toutes et tous pour ce travail remarquable. Nous irons à la réunion du maire à 14 h. Nous écouterons ce qu’il a à nous dire. Si nous ne pouvons pas poser nos questions, nous remettrons une lettre au service de la mairie.
Elle balaya la salle du regard.
— Des volontaires pour la rédiger ?
Une demi douzaine de mains se levèrent aussitôt.
— Très bien, dit elle avec un sourire. Au travail.
Le groupe de Jean
De son côté, Jean réunit une vingtaine d’étudiants pour réfléchir à l’organisation des prochains jours.
— Nous sommes tous surpris, et nous nous posons la même question :
que s’est -il passé ?
Les individus sous contrôle ont disparu. On peut imaginer un dysfonctionnement… mais les dirigeants se sont eux aussi volatilisés. Ce mystère ne sera pas résolu tout de suite.
Il poursuivit :
— Réfléchissons à notre avenir et à la manière de l’organiser. Commençons par faire le point sur ce que nous savons.
Il semblait que le problème soit avant tout informatique et électronique.
Jean céda la parole à Evann.
Evann, modeste, commença :
— Nous avons tous travaillé sur la question. Les microprocesseurs quantiques ont subi une surchauffe anormale, provoquant soit une explosion, soit une fusion de la puce. Les implants fonctionnaient avec ce type de processeur. Les nôtres avaient été modifiés pour éviter la prise de contrôle.
Il marqua une pause.
— Lors de l’intervention des commandos, ils avaient un camion équipé d’une sphère sur le toit. Tout s’est passé très vite. Il nous faudrait des implants et des microprocesseurs quantiques pour les étudier, et si possible retrouver ce camion dôme, ainsi que tout notre matériel confisqué.
Jean leva doucement la main pour l’interrompre.
— Evann… ce n’était pas un camion. Il marqua une courte pause. — C’était un ballon dirigeable. Avec une sphère suspendue en dessous. Un dispositif aérien, silencieux, conçu pour diffuser une onde sur une large zone.
Evann resta bouche bée. Il cligna des yeux, confus, puis souffla :
— C’est… encore plus énorme.
Un frisson parcourut le groupe. La perspective changeait tout : ce n’était plus une simple unité mobile, mais une technologie de contrôle aérienne, invisible, planant au dessus d’eux.
Jean acquiesça, grave.
— Oui. Et cela signifie que leurs moyens étaient bien plus avancés que ce que nous imaginions.
— Merci, Evann.
Il y a aussi Internet, toujours hors service. Nous demanderons au maire quels sont ses plans. Quelqu’un a t il une idée pour contacter Paris ou d’autres villes ?
Les visages se fermèrent. Certains prenaient des notes, d’autres fixaient le sol.
Sophie leva la main.
— Mon père est radio amateur. Il communique avec le monde entier grâce aux ondes courtes.
— Il habite loin ?
— Non, je suis de Béziers. Et il est contre les implants. Il doit être encore en vie.
Jean sourit.
— C’est une excellente nouvelle.
Il conclut :
— Une dernière chose. La mairie aura besoin de volontaires pour remettre en marche de nombreux services. Réfléchissez à vos priorités : une fois engagé, il sera difficile de revenir en arrière.
Il balaya la salle du regard.
— D’autres questions ? Sinon, rejoignons vos camarades. Nous prendrons une collation avant la réunion.
Simon leva la main.
— Nous travaillerons sur les drones. Ne vous inquiétez pas, nous veillerons.
Il marqua une pause, puis ajouta d’une voix ferme :
— Nous ne sommes pas d’accord pour faire confiance à ceux qui nous dirigeaient. Si nous les laissons reprendre la main, ils rétabliront l’ordre… leur ordre. Il est plus facile d’attendre que les services refonctionnent, mais ce serait accepter le retour à l’ancien système. Pour ma part, je refuse. Il ne faut plus subir, mais imposer.
La majorité approuva.
La salle se vida lentement. Les voix s’apaisèrent. Chacun emportait avec lui le poids des décisions à venir.
Tous étaient impatients de découvrir ce que le maire annoncerait.
Les illusions s’étaient envolées. Plus personne n’attendait de miracle. Désormais, nous ne pourrions compter que sur nous mêmes.

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