13 - Discours du Maire
Le lendemain, la place de la Comédie est noire de monde.
Les façades du centre-ville portent encore les stigmates des émeutes : vitrines éclatées, murs noircis, volets arrachés.
Pourtant, une foule compacte s’est rassemblée. Des groupes se forment, certains discutent à voix basse, d’autres s’agitent, impatients, comme si l’air lui-même vibrait d’attente.
Un pupitre a été installé sur le parvis du théâtre ; un micro attend M. le Maire.
Jean consulte sa montre : 14 h 09.
Il se passe quelque chose.
M. le Maire arrive enfin. Il salue brièvement la foule, monte sur l’estrade improvisée et prend la parole.
— Je me présente pour ceux et celles qui ne me connaissent pas : Ludovic Symphorian. J’ai été maire de cette ville pendant dix ans. J’avais laissé ma place… Et c’est dans l’urgence que j’ai repris mes fonctions.
Un murmure traverse la foule.
— Citoyens, citoyennes… Nous vivons des journées d’une gravité exceptionnelle.
Nos dirigeants ont disparu, les Implantés également. Nous ignorons encore ce qu’il leur est arrivé, mais nous savons que nous ne représentons plus qu’une fraction de la population.
Il marque une pause.
Le silence devient lourd.
— Ici, à Montpellier… Nous étions 330 000 habitants. Nous ne sommes plus que 65 000.
Beaucoup… Et trop peu.
Un frisson parcourt l’assemblée.
Certains baissent la tête. D’autres se rapprochent instinctivement les uns des autres.
— Je vous le dis avec franchise : nous sommes confrontés à des difficultés immenses.
Comment remettre en service la ville ? Comment nourrir la population ? Comment rétablir les communications, les transports, les pompiers ?
Il enchaîne, plus grave encore :
— Dans un premier temps, j’ai demandé à des volontaires de dresser un état des lieux. D’autres recensent les besoins et les ressources des villages voisins. Un troisième groupe visite les producteurs alimentaires.
Les premiers retours ne sont pas encourageants… Mais ils ne sont pas désespérés.
La foule écoute, suspendue à ses mots.
— Nous avons besoin de vous. Les compétences de chacun doivent être utilisées au mieux. Les retraités devront reprendre leur savoir-faire. Les autres se présenteront à la mairie pour remplir un questionnaire et indiquer leurs aptitudes.
Il poursuit :
— Concernant les télécommunications, Paris met tout en œuvre pour trouver des solutions.
L’aviation est clouée au sol faute de pilotes et de navigateurs.
Quant à la nourriture, les supermarchés et entrepôts sont sous surveillance : nous avons des provisions pour plusieurs mois, mais les produits frais posent problème.
Si vous avez des solutions, nous sommes preneurs.
Il redresse les épaules.
— Je vous demande de garder confiance. Ensemble, nous pouvons transformer cette épreuve en une renaissance. Nous avons traversé le pire. Maintenant, il faut construire demain.
Je vous encourage à prendre votre destinée en main. La municipalité est à vos côtés pour organiser la remise en ordre de notre société.
La municipalité vous tiendra informés de l’évolution de la situation.
Merci à tous. Nous comptons sur vous.
Je vous remercie pour votre attention.
La foule acclame le discours du maire.
Un soulagement fragile, providentiel, flotte dans l’air.
Jean s’apprête à s’exprimer, mais le maire, après un salut rapide, se détourne déjà et disparaît par une entrée secondaire du théâtre, où un bureau provisoire a été installé pour gérer la crise.
Marie se penche vers lui :
— Nous ne pouvons pas en rester là.
Ils se regroupent, suivis par Island, Cléa, Moussa et les autres. Ils traversent la place encore bruissante et atteignent la porte où le maire s’est engouffré.
Un agent municipal leur barre aussitôt le passage.
— Désolé, le maire ne reçoit personne pour l’instant.
Jean insiste :
— Nous avons des questions urgentes. Nous représentons les étudiants. Nous devons lui parler.
L’homme secoue la tête.
— Les consignes sont strictes. Seuls les responsables des services sont admis.
La tension monte. Les étudiants échangent des regards.
Marie s’avance, sa voix calme, mais ferme :
— Nous ne sommes pas venus pour troubler l’ordre. Nous voulons participer. Si vous nous refusez, nous trouverons un autre moyen.
Un second agent apparaît, plus méfiant.
— Vous devez patienter. Le maire est en réunion. Revenez demain.
Le groupe hésite.
Derrière eux, la foule se disperse lentement.
Devant eux, les portes closes symbolisent la distance entre le pouvoir et ceux qui veulent agir.
Jean veut en avoir le cœur net.
Une petite libellule se faufile par un vasistas dans la pièce.
Elle se pose sur un rideau, vibre un instant…
Et capte des mots lourds de sens.
La voix du maire :
— … Question de laisser les anarchistes prendre le pouvoir. Nous avons rassuré maintenant, il faut contrôler sans les Implants… Mais contrôler tout de même. Une milice doit-être mis en place.
Heureusement, nous avons les soldats non implantés d’une caserne. Le gouvernement avait tout prévu. Nous pourrons les utiliser si nécessaire…
La libellule revient.
Jean blêmit.
— Contrôler, toujours contrôler.
C’est clair… Les gouvernants restent des gouvernants.
Marie répond doucement :
— Notre rôle est peut-être d’une autre nature.
Lilia intervient :
— Tu penses à un contre‑pouvoir ?
Jean tranche :
— Rentrons. Nous avons des décisions à prendre.
La déception est là, tenace.
Il faut encore supporter, encore attendre, tandis que l’avenir demeure incertain.

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