16 - La maison Laroche

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Au campus, l’effervescence de la veille n’était pas retombée.
Les neuf pôles s’étaient mis en mouvement dès l’aube : les étudiants de tous horizons ne formaient plus qu’un. Des groupes soudés par un même désir de bien faire, de mieux faire.

Les missions étaient affichées partout :

  • Sécurité & Protection
  • Ravitaillement & Logistique
  • Recherche scientifique
  • Ingénierie & Technologie
  • Gouvernance & Coordination
  • Santé & Bien‑être
  • Agriculture & Autonomie
  • Sociale & Économique
  • Éducation & Transmission

Des groupes se formaient, des listes s’affichaient, des outils circulaient de main en main.
On aurait dit une ruche humaine, organisée, vibrante, presque joyeuse malgré la situation.

En début d’après‑midi, le groupe parti vers la Grande‑Motte revint enfin.
Très vite, la nouvelle se propage : la mission est un succès. Le travail peut commencer.

Devant le bâtiment principal, les responsables de pôles tenaient leur première réunion.
- Sécurité & Protection fait le point sur les rondes de nuit.
- Ravitaillement & Logistique prépare une sortie vers les fermes voisines.
- Ingénierie & Technologie teste déjà les premiers composants ramenés du porte‑conteneurs. Partout, ça discute, ça planifie, ça construit.

Une énergie neuve, presque euphorique, traversait le campus. L’autonomie n’était plus un rêve : elle prenait forme sous nos yeux.

À l’entrée principale, deux professeurs sollicitaient l’autorisation d’entrer.

Reconnaissant leurs visages, des étudiants les conduisirent à Jean.

Ils se présentèrent brièvement. Jean leur demanda :

— Quelles sont vos motivations pour rejoindre le campus ?

L’un d’eux raconte :

— Le jour de notre implantation, nous avons contracté une forme inhabituelle de grippe. Nous avons été mis à l’isolement à l'hôpital. un matin, ne voyant plus personne, nous avons cherché à comprendre. L'hôpital était désert, les rue vides...

Nos familles avaient disparu. Nous n’avons plus rien à perdre, nous avons tout perdu. Ici, c’est notre deuxième maison.

Personne n'osa intervenir, les regards se croisaient.

Jean réfléchit, puis trancha :

— Votons.

Il leva la main. Une hésitation parcouru la salle, puis les mains se levèrent une à une, jusqu’à ce que toutes soient tendues.

— Bienvenue parmi nous. Une dernière chose : il n’y a pas de responsables, pas de profs. Nous sommes tous frères.

Un murmure d’approbation parcourut l’assemblée. Les visages s’illuminèrent d’un même souffle.

Jean et Marie se tournèrent vers Sophie .

— Es-tu partante pour rendre visite à tes parents à Béziers ?

Sophie baissa les yeux, sa voix trembla :

— Je suis sans nouvelle… Mais comment faire ?

Jean répond simplement :

— Nous partirons avec toi. En voiture. Je souhaite qu'une dizaine de personnes soient du voyage, avec trois voitures. Je vous laisse organiser ce départ, il y aura peut-être du danger, il faut des volontaires.

Un silence, puis un mouvement. Déjà, certains se levaient, prêts à préparer le départ. Les voitures attendaient sur le campus, moteurs froids, mais la décision était prise.

Le lendemain matin, trois voitures quittèrent le campus. Leurs moteurs résonnaient dans le silence, comme une étrange caravane. La majorité des étudiants étaient présents pour le départ. Sophie s'assit à l’avant, le regard fixé sur la route, Jean conduisait, Marie était à l'arrière.

La nationale s’étirait devant eux, déserte. Les panneaux rouillés indiquaient des directions familières — Saint-Jean-de-Védas, Montagnac, Pézenas, Béziers — mais les villages traversés semblaient figés. Volets clos, rues vides. Parfois, une carcasse de voiture abandonnée, parfois un chien errant qui disparaissant dans un champ.

Le cortège longeait les vignes, les ceps noirs dressés comme des silhouettes. Plus loin, les éoliennes tournaient lentement, seules traces de mouvement dans ce paysage figé. Le vent du sud apportait une odeur de sel et de terre humide.

Sophie murmure :

— Tout paraît si calme… Mais où sont les gens ? Il y a bien des épargnés.

Jean répondit doucement :

— C’est ce qui nous inquiète. Le calme peut cacher bien des choses.

À l’approche de Béziers, l’atmosphère se densifia. Les rues désertes portaient les cicatrices d’affrontements : portes fracturées, vitrines brisées, graffitis rageurs. il y avait même des véhicules calcinés.

La sortie vers Bonaval était tenue par une milice armée. Le supermarché incendié fumait encore. Les hommes portaient des uniformes disparates, certains en treillis, d’autres en civil, mais tous étaient armés. Leurs regards étaient durs.

Un milicien s’avança, brutal :

— Quelles sont vos intentions en prenant cette direction ?

Jean répondit poliment, d’une voix posée :

— Bonjour Monsieur. Sophie ici présente est sans nouvelle de ses parents.

Nous l’accompagnons, c’est plus prudent.

— Nom et adresse ?

Sophie, tremblante :

— Mon père est Bernard Laroche. J’habite au 300, rue Loïc Caradec.

Le milicien se fige.

— Le commandant Bernard Laroche ?

— Oui… Mais mon père est à la retraite. Vous le connaissez ?

L’homme se redresse, presque respectueux :

— Pardon, mademoiselle. Vos parents vont bien. Le commandant Laroche a repris ses fonctions. C’est lui qui a maté l’insurrection. Grâce à lui, la ville a retrouvé son calme.

Il désigna la route :

— Continuez tout droit. Au premier rond-point, prenez à droite, rue Loïc Caradec.

Jean inclina la tête.

— Merci, Monsieur.

Sophie reste muette, le souffle court. Ses mains tremblaient.

Son père était vivant… Mais il était redevenu commandant.

La voiture s’engagea dans la rue Loïc Caradec. Certains murs portaient encore les marques des confrontations, mais au numéro 300, une maison se dressait, avec ses volets entrouverts. Sophie descendit précipitamment, le cœur battant.

La porte s’ouvrit avant même qu’elle ait frappé.

Sa mère apparut, silhouette frêle mais énergique, les yeux brillants.

Elle poussa un cri de joie et serra sa fille dans ses bras, comme pour ne jamais la lâcher.

— Sophie ! Mon enfant… Je n’y croyais plus…

Les larmes coulaient, les bras se refermaient encore. Jean et Marie s’approchèrent, hésitants, mais la mère leur tendit les mains avec chaleur.

— Entrez, entrez vite. Vous êtes ici chez vous.

— Nous sommes une dizaine pour accompagner votre fille, nous ne voulons pas déranger.

— Vous êtes les bienvenus.

À l’intérieur, la maison respirait la simplicité. Quelques meubles déplacés, des provisions entassées dans un coin, mais une atmosphère rassurante. La mère s’affairait, elle sortit les rallonges de la table, plaça les couverts, apporta du pain, comme si l’accueil devait être immédiat et généreux.

— Vous avez fait un long voyage. Ici, il n’y a plus grand monde, mais tant que je suis là, vous trouverez toujours une table et un toit.

Sophie, émue, murmura :

— Et papa ?

Le visage de sa mère s’assombrit légèrement.

— Ton père… Il est reparti. Ils sont venus le chercher. Il a repris ses fonctions, malgré son âge. Je ne le vois presque plus. Mais il est vivant, et il croit encore servir la ville.

Un silence s’installa. La chaleur de l’accueil contrastait avec l’ombre du père redevenu commandant.

Jean échangea un regard avec Marie. Ils comprenaient que cette maison était à la fois un refuge et un point de tension : l’amour maternel, mais aussi l’autorité paternelle qui planait, ailleurs, dans la ville.

Nous accueillîmes avec gratitude toutes les attentions de notre hôte.

La discussion s'anima. Les voix se croisaient, les récits s’entremêlaient. Nous lui rapportâmes ce que nous savions des événements. La mère écoutait avec attention, ses mains serrées sur son tablier. Elle s’étonna :

— Comment se fait-il que personne ne sache ce qu’il s’est vraiment passé ?

Jean répond calmement :

— Parce que ceux qui savent préfèrent se taire.

Et ceux qui gouvernent ont choisi de cacher la vérité.

Les Implants ont détruit plus qu’ils n’ont protégé.

Un silence pesant s’installa. Chacun comprenait que la vérité est encore plus noire.

Mais bien vite, les discussions reprirent.

Les verres étaient à moitié pleins, le pain partagé.

C’est alors que la porte s’ouvrit.

Un souffle froid traversa la pièce.

Dans l’encadrement, une silhouette imposante se découpa.

Les bottes claquèrent sur le carrelage.

Le visage était marqué, mais le port restait droit.

Sophie se leva d’un bond.

— Papa…

Le commandant Bernard Laroche fit son entrée, vêtue d'un uniforme chiffonné, ses yeux éprouvés, mais durs. Il s’arrêta, surpris de voir la table pleine, les jeunes rassemblés autour de sa femme.

— Qu’est-ce que… tout cela ?

Sa voix était grave, autoritaire. Mais dans son regard, une lueur vacilla en découvrant sa fille. Elle se jeta à son cou. Il la serra, fort, comme pour vérifier qu’elle était réelle.

La mère s’avança, douce mais ferme :

— Bernard, ils sont venus avec Sophie. Ce sont ses compagnons. Ils ont fait la route pour nous l’amener.

Un silence oppressant s’installa.

Les étudiants se figèrent, conscients que l’homme devant eux n’était pas seulement un père, mais aussi le commandant qui avait « rétabli l'ordre » dans la ville.

Puis, sa voix se fit plus chaleureuse.

— Alors, vous êtes les bienvenus dans la maison de Sophie.

Jean se leva lentement, le regard droit :

— Monsieur Laroche, nous ne sommes pas ici uniquement pour accompagner votre fille. Nous cherchons à comprendre et à communiquer.

Le commandant fixa Jean, puis Sophie.

— Appelez-moi Bernard. Qu’attendez-vous au juste de moi ?

— Je souhaiterais, Bernard, entrer en contact avec un ami. Il est radioamateur ; où qu’il soit, il doit être à l’écoute.

Un léger sourire traversa le visage du commandant, presque imperceptible.

— Vous avez frappé à la bonne porte, je suis votre homme. Suivez-moi.

Jean suivit le commandant dans sa tanière. La porte s’ouvrit sur une pièce étroite, saturée de câbles, de postes émetteurs, d’antennes bricolées. Des appareils s’empilaient sur les étagères, certains anciens, d’autres flambant neufs.

Le commandant actionna un commutateur. Aussitôt, la pièce prit vie : les lampes s’allumèrent, les cadrans s’illuminèrent, les aiguilles vibrèrent. Un bourdonnement sourd envahit l’air.

— Voilà mon monde, dit Bernard Laroche. Ici, les voix voyagent encore.

Jean s’approcha, fasciné.

— Si mon ami est à l’écoute, nous pourrons le joindre.

Le commandant ajusta un potentiomètre, ses gestes précis trahissant l’habitude. Les haut-parleurs crachèrent des parasites, puis un souffle régulier.
Il se pencha, concentré.

— Donnez-moi son indicatif. Nous allons lancer l’appel.

Jean hésite, puis murmura :

— Delta‑Echo‑4…

Le commandant enclencha l’émetteur. Un signal puissant traversa la pièce.

— Delta‑Echo‑4, ici Laroche. Répondez.

Le silence s’étira, seulement troublé par le grésillement des ondes. Jean retenait son souffle.

La tension était palpable : allaient-ils obtenir une réponse ?

— Delta‑Echo‑4, ici Laroche. Répondez.

Rien. Jean baissa les yeux.

— Delta‑Echo‑4, ici Laroche. Répondez.

— Il n'est pas à l'écoute dommage.

— Il se peut que votre ami soit pris par d'autres activités.

— Essayez une dernière fois.

— Comme vous voulez :

— Delta‑Echo‑4, ici Laroche. Répondez…

Un souffle. Puis une voix lointaine, brouillée :

— Ici Delta-Echo-4, Mathieu. Bonjour Laroche, on se connaît ?

— Il y a ici avec moi Jean, qui souhaite vous parler.

— Ce n'est pas possible, Jean, tu vas bien ? Et Marie ?

— Quelle joie de t'entendre, j'avais peur pour toi, où es-tu ?

— À Tokyo, demain, je pars pour Paris, il y a un seul avion, mais je ne peux t’en dire plus. Peux-tu me rejoindre ?

Jean secoua la tête.

— Les transports sont au point mort dans tout le pays...

Bernard intervint.

— J'ai un collaborateur qui va à Paris, après demain, il pourra vous prendre.

— Tu as entendu Mathieu ?

— Oui. On se retrouve là où tu sais. À bientôt. Salut... Salut Marie.

— Salut à toi.

Le signal s’éteignit. La pièce retomba dans le bourdonnement des émetteurs, puis dans un silence presque pesant.
Jean resta figé, le cœur battant. Marie ferma les yeux, émue. Le mystère du rendez-vous planait désormais sur eux.

Bernard coupa l’alimentation, puis, poliment, les laissa seuls.

Marie soupira :

— Thomas est toujours aussi exalté. Il n’a rien dit qui justifie le déplacement.

Jean secoue la tête :

— Il faut lire entre les lignes. Les ondes sont ouvertes à tous, il ne pouvait rien dire. Le rendez-vous est secret.

— Tu penses qu’il a découvert quelque chose ?

— Oui. Nous laisserons les jeunes rentrer. Lilia et Island géreront très bien le campus.

Marie hésita, son regard inquiet :

— Je n’ai rien pris pour me changer. Et nous n’avons pas beaucoup de liquide.

Jean sourit, presque joueur :

— Nous verrons bien sur place.

Marie le fixa, mi sourire, mi reproche :

— Tu ne changes pas. Toujours partant pour l’aventure. On n’a plus vingt ans.

Jean rit doucement :

— Mais si… vingt et un, peut-être.

La soirée chez les Laroche fut douce. Bernard, d’ordinaire raide, s’assouplit au contact de sa fille. Sa voix se fit plus calme, ses gestes moins militaires. Annette, multiplia les attentions. Bernard, nous, expliqua que la ville reprenait ses activités grâce aux patrouilles. Le ravitaillement avait également bien redémarré.

Marie, toujours diplomate, rappela que la solidarité était la seule arme face aux défis.

Bernard se leva sans un mot et se dirigea vers la grande bibliothèque qui occupait tout un pan du mur. Il fouilla quelques instants, ses doigts glissant sur les tranches, puis revint avec un livre à la main, presque triomphant.

— Il me semblait bien vous connaître, dit‑il en le montrant à Marie. J’adore votre livre… et votre sens de la communication.

Marie rougit légèrement, confuse mais touchée.

— Merci… Je ne pensais pas qu’il avait voyagé jusqu’ici.

Bernard esquissa un sourire rare, presque tendre.

La soirée se poursuivit dans une ambiance décontractée presque familière.

Le lendemain, Jean et Bernard partirent de bonne heure. À la Banque, un ami de Bernard ouvrit un guichet pour offrir son assistance à la population.

— La vie reprend, dit Bernard, presque soulagé.

Pendant ce temps, Annette et Marie explorèrent les armoires. Les tissus froissés, les vêtements oubliés reprenaient vie entre leurs mains. Elles préparaient le nécessaire, comme pour conjurer l’incertitude du voyage.

Annette s’arrêta un instant, les yeux brillants :

— Vous êtes une exploratrice, une scientifique, une écrivaine… un exemple pour tous. Je suis si fière de vous accueillir chez moi.

Marie, touchée, la prit dans ses bras.

— Merci, Annette. Votre accueil vaut tous les livres du monde.

En début d’après‑midi, la jeunesse reprit la route en direction de Montpellier. Bernard leur avait procuré un sauf‑conduit, précieux sésame dans une ville encore sous tension.

Le lendemain, sur la piste militaire, l’avion attendait, silhouette sombre dans la lumière du matin. Les turbines ronflaient, l’odeur de kérosène emplissait l’air.
Jean et Marie montèrent à bord, leurs visages graves mais décidés.

La carlingue vibrait déjà, prête à les emporter vers Paris…

Ou vers l’inconnu.

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