17 - La vie au campus
La vie au campus suivait son cours, rythmée par les tâches, les échanges et cette fragile impression de normalité qui donnait l’illusion que l’avenir leur appartenait encore.
Mais ce matin‑là, un groupe d’individus surgit, armés, venus réquisitionner la faculté des sciences au nom du maire.
La discussion tourna court. Les injures pleuvaient. Les étudiants se regroupèrent, inquiets. Island arriva enfin, sa voix claire couvrant le tumulte :
— Messieurs, vous êtes ici sur le campus des étudiants. Nous poursuivons nos études avec deux professeurs qui ont réchappé à l’hécatombe.
Le chef des miliciens rétorqua, menaçant :
— Monsieur le Maire a décrété que chaque concitoyen devait s’inscrire sur les listes afin de participer à l’effort collectif. Tout contrevenant sera jugé comme réactionnaire. Il encourt une condamnation.
Island, imperturbable :
— Nous connaissons vos procédés. Et nous savons ce qu’il est advenu des Implantés.
Les miliciens montrèrent leurs armes. L’atmosphère se chargea d’électricité.
Celui qui commandait avança d’un pas, la voix dure :
— Si vous n’obtempérez pas, nous emploierons la force.
Island fit un pas en avant, dans une attitude de défi :
— Nous sommes ici par la volonté des étudiants. Et nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes.
Les mots résonnèrent. Les étudiants levèrent la tête, soudés. Les miliciens hésitèrent, puis se retirèrent.
Mais chacun savait que ce n’était qu’un répit. Une menace suspendue au-dessus du campus.
Le mécontentement gronda, la colère n’était pas bonne conseillère. Peu à peu, le calme revint, les discussions s’animèrent, les idées jaillirent.
Island, d’une voix posée, trancha :
— Discutons dans l’amphi.
Dans l’amphithéâtre.
Les étudiants se rassemblèrent en cercle. Les voix s’élèvaient, inquiètes, ou déterminées.
Island prit la parole, ferme, mais mesuré :
— Les miliciens reviendront. Nous devons être prêts. Les recherches pluridisciplinaires doivent être réduites à l’essentiel. Chaque groupe doit produire des résultats concrets dans les jours qui viennent.
Un étudiant en biologie ajouta :
— Nous concentrerons nos travaux sur les cultures rapides, pour assurer l’approvisionnement.
Un autre, en informatique :
— Nous mettrons nos efforts sur les systèmes de communication sécurisés.
Nos ondes antipersonnel sont au point, il reste à trouver une protection efficace pour nous.
Island poursuivit :
— En parallèle, il faut consolider l’enceinte. Les murs doivent être renforcés. Et surtout, nous devons préparer des pièges anti‑drones.
Un murmure parcourt la salle. Les drones étaient devenus le symbole de la surveillance et de la répression.
Les étudiants savaient qu’ils devraient faire preuve d’ingéniosité.
— Nous avons des spécialistes en électronique, reprend Island. Ils travailleront sur des brouilleurs. Les mécaniciens prépareront des filets et des dispositifs de capture. Les chimistes réfléchiront à des fumigènes pour masquer nos mouvements.
Lilia, restée en retrait, intervint :
— Ce campus est notre refuge. Mais s'il doit devenir une forteresse, alors nous devons l’assumer. Nous ne cherchons pas la guerre, seulement à protéger notre liberté.
Les mains se lèvèrent, les voix s’unirent.
La décision fut prise : réduire les recherches à l’essentiel et préparer la défense du campus. L'amphi se vide petit à petit.
Après la réunion, Lilia rejoint Island.
— Si seulement papa et maman étaient là... Pourquoi Paris ?
Island la regarda avec douceur.
— Tu m’as parlé de leurs aventures extraordinaires. Ils avaient à peine plus que nos âges.
Lilia hocha la tête.
— Tu as raison, dans le carnet de papa, il est question de Mémoire de manipulation de fréquence. J'étais jeune quand je l'ai lu et je n'ai pas tout compris.
Island posa une main sur son épaule.
— Il faut que tu le retrouves, je dois le lire.
Lilia se rendit dans la maison de ses parents, elle se souvenait du coffre dans la chambre, mais aujourd'hui, il n'y avait plus de coffre, elle réfléchit, où rangerais-tu tout cela ?
Lilia fouilla méthodiquement.
La commode, les tiroirs un à un, celui du bas, celui qu'on ouvre le moins souvent.
Elle étala tout sur le lit : la première couche, puis la deuxième, enfin la dernière.
Ses doigts se posent sur un carnet bleu, inconnu.
Elle l’ouvrit. Les pages jaunies sentaient le papier ancien, un parfum oublié ou de tabac froid.
Les mots défilaient : une bande de copains, réunis à la terrasse d’un café.
Jean occupe toutes ses pensées. Thomas, aventurier fascinant, voyageur infatigable, passionné par les peuples disparus, les objets, les légendes...
Et Françoise, toujours auprès de Jean...
Lilia referma le carnet brusquement. Son cœur battait fort.
Papa… Avec Françoise… Comment a‑t‑il pu faire souffrir maman ainsi ?
Ses yeux se brouillèrent.
— Les hommes…
Puis elle relèva la tête, déterminée.
— Island n’est pas comme cela.
Elle serra le carnet contre elle.
Elle savait qu’il contenait plus que des souvenirs : quelque part, entre ces pages, se cachait aussi la Mémoire des fréquences.
Ce carnet n’était pas celui de son père.
En feuilletant, une feuille glissa et tomba au sol.
Lylia la ramassa : un papyrus fragile, jauni par le temps.
Au milieu des hiéroglyphiques égyptiennes, un dessin se détachait :
trois cercles concentriques, traversés par une ligne brisée.
Elle resta figée, fascinée.
Les hiéroglyphes portaient des notes manuscrites : l'écriture de sa mère.
Lylia comprit de suite.
Les trois cercles représentaient des formes de vie.
La ligne ondulée, les fréquences qui les relient.
Elle ferme les yeux et interroge la Mémoire.
La réponse fut ambiguë, presque une enigme :
« La vie n’est qu’une question d’équilibre… »
—Comment cela ?
« L’homme fait partie du vivant, ni au-dessus ni en-dessous.
Le vivant est un champ énergétique qui nous enveloppe. »
—Oui, bien sûr, merci.
Elle découvre dans un coin du document ce message :
" Merci François pour ce merveilleux présent. "
Un frisson la parcourut.
François… Qui est François ?
C’était lui qui avait remis le papyrus à sa mère.
Elle comprit alors : ce document n’était pas seulement un vestige archéologique.
C’était une piste vers un savoir oublié, un fil tendu entre leurs vies.
Un savoir ancien confié à Marie, et qui revenait aujourd’hui entre ses mains.
Elle se précipita pour rejoindre Island…

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