18 - La capitale
Pendant que les étudiants s’organisaient au campus, Jean et Marie appréhendaient Paris…
Ils prirent place dans l’avion. À leurs côtés, l’assistant de Bernard et un homme très avenant : Victor. Lui aussi avait repris du service, mais à la préfecture.
Son sourire ne masquait pas sa conviction : les Implantés allaient revenir. Pas de doute, il était persuadé que tout était sous contrôle.
Après un décollage parfait, Marie, toujours habile, orienta la conversation. Peu à peu, Victor se livra, fier de lui-même.
— Quand je suis parti, les implants étaient au point. Chaque personne a une personnalité, avec ses qualités et ses défauts. La société du futur devait gérer nos compétences en fonction des besoins. Ainsi, chacun serait utile à l’ensemble.
Marie et Jean échangèrent un regard. Jean, d’un ton innocent, demanda :
— Comment convaincre les gens de coopérer ?
Victor haussa les épaules :
— À ce stade, il n’est plus question de l’avis des gens…
Un silence pesant s’installa. Le bruit des turbines martelait ces mots.
Marie reprit doucement, l’amenant à parler de l’organisation de la ville : discipline, autorité, contrôle. Rien d’autre. Victor était un homme facile à cerner.
Le trajet se déroula sans incident. L’avion atterrit sur la base militaire du camp des Loges. Victor, toujours souriant, proposa de les déposer dans Paris.
Ils acceptèrent avec joie, mais derrière ce sourire, l’ombre des implants planait encore.
— On va vers le centre, on vous dépose quelque part ?
Jean proposa :
— Déposez nous à Nanterre, ce sera très bien.
— Pas de souci, c’est sur notre route.
Marie tenta une approche :
— Vous allez où ?
— Je suis attendu au ministère de l’Intérieur.
— Il est toujours en service ?
Victor sourit :
— Oui. Tous les cas de figure sont prévus. Les communications aussi.
Une fois déposés, après des remerciements polis, la voiture redémarra.
Marie se tourna vers Jean :
— Tu ne rejoins pas Thomas ?
— Si, bien sûr.
— Mais le musée est à Saint Germain en Laye, tout comme la base aérienne.
Jean hésita, puis répondit :
— Tu lui fais confiance, toi ?
Marie baissa les yeux.
— Heu… tu as raison. Il vaut mieux être prudent.
Ils parcoururent le trajet en sens inverse. Heureusement, ils n’étaient pas très chargés.
Les rues étaient étonnamment calmes, presque vides, quand une voix les interpella depuis une fenêtre :
— Ils vont passer, et s’ils vous aperçoivent, ils viendront vous chercher. Entrez, la porte n’est pas fermée.
— Entrons, dit Jean. Nous verrons bien ce qu’elle veut.
Louise
À l’intérieur, Louise les accueillit avec un sourire fatigué. Son déambulateur l’accompagnait, mais son regard restait vif.
— Vous avez l’accent du Midi. Vous êtes de Marseille ?
— Non, de Montpellier, répondit Marie.
Louise hocha la tête.
— Vous n’êtes pas au courant. Les drones passent deux fois par jour. Les vieux comme moi, on ne les intéresse pas, mais les jeunes… Vous n’avez pas d’implant ?
— Non, nous sommes contre.
— Alors c’est exactement ce qu’ils cherchent. Ils capturent les jeunes, et on ne les revoit jamais. Cela a commencé il y a une semaine. Maintenant, tous les jeunes se cachent.
Jean et Marie échangèrent un regard.
— Nous allons au musée d’archéologie, à Saint Germain en Laye.
— Hé ben…
Louise sourit doucement.
— Mon petit fils doit venir me voir ce matin. Asseyez vous, je vous apporte du café.
Marie la suivit, émue par sa démarche lente. Le café était fort, parfumé, presque rassurant.
Ils le dégustaient quand Agill arriva : un jeune homme plein de fougue, méfiant, les yeux vifs.
— Ma Mi, j’t’ai dit de pas incruster les étrangs, les temps sont gloke !
Louise le calma :
— Agill, ils viennent de Montpellier. Ils sont neige. Marie et Jean sont contre les manips. Tu dois les driver jusqu’au musée.
Marie sourit :
— Louise, vous parlez comme votre petit fils.
— Il faut suivre son temps, répondit elle. Les jeunes s’expriment comme ça. Ils rebootent.
Agill haussa les épaules, amusé :
— J’adore, t’sais. Mais c’est plutôt la natchave avec les schmitts au cul.
Marie fronça les sourcils. Louise traduisit doucement :
— Il veut dire que ce ne sera pas une promenade de plaisir. La police est partout.
— D’accord, nous suivrons vos conseils.
— T’as pas capté : j’ouvre et vous suivez. Le parcours est class. On broute, puis on décol.
La traversée
Après un repas simple, ils quittèrent Louise.
Agill bondit en tête, ses baskets frappant le sol avec une énergie fébrile.
— Suivez. Pas de bruit. Souffle court.
Ils traversèrent une ruelle, quand soudain le bourdonnement d’un drone se rapprocha. Agill les plaqua contre un mur, doigt sur les lèvres.
Le faisceau lumineux balaya la rue, frôla leurs visages… puis disparut.
Plus loin, un barrage de police bloquait l’avenue. Agill bifurqua, grimpa une grille, les entraîna dans un jardin abandonné. Les herbes hautes étouffaient leurs pas.
Chaque détour était une épreuve. Mais à mesure qu’ils avançaient, le musée se rapprochait.
Le plus dur restait devant : la Seine.
Agill sortit une planche bricolée : deux vieux skates renforcés, l’un équipé d’un moteur de drone récupéré. Les batteries fixées au ruban, les câbles pendants. Les deux planches glissaient sur un rail, reliées par deux tubes métalliques.
— C’est pas bobo, mais ça roule, dit il avec un sourire.
Jean et Marie échangèrent un regard inquiet.
Le pont Georges Pompidou était trop surveillé. La voie ferrée était leur seule chance.
Le vent froid s’engouffrait entre les rails. Le skate vrombit doucement. Jean et Marie montèrent sur une planche. Agill s’élança sur l’autre.
Un drone surgit, projecteur allumé. Le faisceau balaya la passerelle.
Agill accéléra. Le moteur grésilla. Il passa juste sous la lumière.
Jean vacilla. Marie le retint de justesse.
Ils atteignirent l’autre rive, haletants. Le skate s’arrêta dans un grincement, batteries presque à plat.
Agill rit, essoufflé :
— Classé ! On a rebooté la schmitt !
Le musée
Ils contournèrent le parc du château, évitèrent la rue Thiers. Le musée était en vue, mais des agents de sécurité veillaient.
Ils traversèrent un parking, escaladèrent le mur du fond. La cour les accueillit dans un silence tendu.
Jean reconnut aussitôt l’entrée du sous sol.
Ils remercièrent Agill, qui disparut sans un mot, happé par la ville.
L’entrée n’était pas fermée. Ils se glissèrent à l’intérieur.
Dans l’ombre du couloir, Jean s’approcha d’une armoire métallique. En haut, à droite, un petit boîtier dissimulé. Ses doigts composèrent un code.
L’armoire coulissa lentement, dévoilant une porte étroite.
Ils se faufilèrent. Le mécanisme se referma aussitôt, effaçant toute trace de leur passage.
Marie, stupéfaite :
— Je viens ici depuis des années, et je ne connais pas ce passage.
Jean baissa la voix :
— Moi non plus. C’est Thomas qui me l’a montré. Il date de la guerre de 40.
Ils avancèrent à tâtons, jusqu’à une porte. Elle s’ouvrit sur un escalier étroit. Ils montèrent, souffle court, et débouchèrent dans le hall du musée.
La lumière filtrée par les vitraux contrastait avec l’ombre qu’ils venaient de quitter.
Au fond du couloir, Jean poussa la porte d’un laboratoire.
L’air était chargé d’odeurs de papier et de produits chimiques.
Thomas les accueillit, visage marqué par la fatigue, yeux brillants d’une énergie fébrile.
— Vous êtes enfin là, dit il d’une voix basse mais ferme.
— Le voyage n’a pas été de tout repos.
— L’aéroport n’est pas très loin, répondit Thomas.
Jean lui expliqua sa méfiance.
Thomas sourit :
— Tu ne changes pas. Venez, allons dans la salle de réunion. Nous y serons plus tranquilles.
Assis autour de la table, Thomas raconta :
— Je me trouvais à Tokyo quand une voix dans ma tête m’a demandé : “Es tu prêt à nous aider ?”
Intrigué, j’ai répondu :
— Tu es de retour… Aigle de mer de Steller ?
La voix résonna, claire, presque cristalline :
— “Tu sais très bien que nos amis ont disparu, comme un grand nombre d’autres espèces.”
— Qui es-tu ?
Un silence vibrant. Puis la réponse :
— “La Mémoire. Tu t’en doutes bien, non ? ”

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