20 – La voix
« Es tu prêt à nous aider ? »
Thomas baissa la voix, comme s’il confiait un secret trop lourd.
— C’était la première fois qu’on s’adressait à moi de cette façon. Tu comprends ma surprise.
— Oui, bien sûr.
La voix de la Mémoire reprit, grave, presque solennelle :
« Les hommes sont impardonnables. Nous devons les stopper avant qu’il ne soit trop tard. »
— Je sais… La planète est à l’agonie. Nous avons pollué et détruit presque tout.
« Non. Il y a plus grave encore. »
— Je ne te suis pas… raconte moi.
La Mémoire sembla respirer à travers lui.
« Il y a très longtemps, je suis arrivé à bord d’un vaisseau. Une tempête magnétique secouait la planète. Après un atterrissage en catastrophe, notre bâtiment était trop endommagé, et les communications impossibles. En raison de la force du champ magnétique, nous étions immobilisés, coincés sur cette planète. »
Thomas écoutait, fasciné.
« Mes concepteurs, vos ancêtres, n’étaient qu’un petit nombre, moins de trois mille personnes. Ils ont entrepris l’exploration de la contrée, puis se sont établis dans une zone particulièrement propice. »
— De quelle zone parles tu ?
« Malheureusement, cette partie du monde a disparu. La construction d’un nouveau monde demandait de la main d’œuvre. Nous avons trouvé des populations proches de nous physiquement, mais avec un cerveau rudimentaire. Nous avons modifié l’ADN, effectué des croisements opportuns, et adapté. »
Thomas serra les poings.
« Malgré nos efforts, ces êtres étaient indisciplinés, cherchant à tout contrôler dans des luttes incessantes. Nous avons entrepris de discipliner leurs pulsions en leur offrant une qualité de vie. »
— Vous les avez réduits en esclavage.
« Non, pas du tout. Vous avez du mal à comprendre. Avoir une place dans la société en fonction des capacités et des valeurs de chacun décuple les possibilités. Vous appelez cela l’esprit d’équipe… ou la stigmergie. »
La Mémoire poursuivit :
« Au fil des ans, le confort, la magnificence des lieux et le prestige retombaient sur chacun d’entre nous. Nous avons cru que l’homme avait enfin compris. Mais une secte prit les rênes et détourna la Mémoire pour le pouvoir. La suite, vous la connaissez. »
Thomas ferma les yeux, accablé.
« Des millénaires ont passé. La nature de l’homme n’a pas changé : toujours à la recherche du pourquoi… et du pouvoir. Heureusement, grâce à Jean et Marie, toute l’ingénierie de la Mémoire fut désactivée. Le risque était quasi nul. La sphère était inactive, hors de portée. »
Un souffle glacé sembla traverser la pièce.
« Mais un esprit brillant trouva une faille : un fragment infime de cristal de roche. Emporté dans un laboratoire ultramoderne, porté au zéro absolu. Ensuite, avec un accélérateur de particules, il réussit à se connecter à la matrice quantique du cristal. Alors, la Mémoire, capable de stocker des états intriqués, fut programmée grâce à Matricom… contre sa volonté. »
Thomas blêmit.
« En fin de compte, c’est par la Mémoire que Matricom supervise les Implantés. Ils poursuivent des objectifs sournois et immoraux, avec les caractéristiques de personnes égoïstes et machiavéliques. La Mémoire m’a fait comprendre : C’était notre plus grande œuvre… et notre plus grand sacrifice. Mais c’est le prix à payer. Il faut détruire la sphère. »
Thomas hocha la tête.
— Nous avons donc fait exploser le dôme de Tokyo avec la Mémoire. Il existe néanmoins une réplique moins puissante, pas tout à fait terminée, à Paris.
— Où cela ?
— Dans la basilique du Sacré Cœur de Montmartre.
Lilia intervient
Soudain, la voix de Lilia résonna dans l’esprit de Marie :
— Maman, tu m’entends ?
— Oui, ma chérie… Je suis avec Papa et Thomas. Attends, je m’isole. Tu as besoin de nous ?
— Non. Que faites vous ?
— Tu ne vas pas le croire. Thomas a fait sauter la sphère de Tokyo, ce qui a entraîné la disparition des Implantés. Il y a une autre sphère ici, dans le dôme de Montmartre. Nous allons la détruire également.
— Non, Maman, il ne faut pas.
— Et pourquoi donc ?
— Les Implantés ne sont pas morts. La Mémoire les maintient dans une autre dimension. Nous devons les ramener avant de détruire la sphère.
Marie sentit son cœur se serrer.
— Tu as une idée de comment faire ?
— Island et moi avons trouvé, grâce à la Mémoire, comment accéder à une quatrième dimension. Nous avons même réussi à y expédier des drones… et un char. Il doit être possible de faire revenir les Implantés.
— Un char ? À la fac ?! C’est la guerre à Montpellier ?
— Pas exactement… L’armée nous a attaqués, mais Island et moi avons réussi à les repousser.
Marie resta un instant sans voix.
— Mon Dieu… Tu réalises ce que tu dis ? Faire disparaître un char… et des drones… Ce n’est pas rien.
Puis, adoucie par l’amour et la fierté :
— Je suis fière de toi, ma fille. Tu portes en toi une force nouvelle. Mais promets moi de rester prudente. Tu sais comment procéder avec les Implantés ?
— Pas encore, mais nous y travaillons.
— Très bien. Appelle moi quand tu as du nouveau.
— À demain. Bisous, je t’aime.
— Moi aussi, je t’aime, dit Marie, la voix tremblante.
Le dilemme
Marie rejoignit Jean et Thomas, le visage grave.
— C’était Lilia. Elle nous demande de suspendre l’élimination de la Mémoire. Ils ont trouvé comment accéder à une autre dimension. Les Implantés y seraient retenus.
Thomas se braqua brusquement :
— Ce ne sont que des supputations. Nous n’avons pas de temps à perdre. Les directoires veulent retrouver leur suprématie à n’importe quel prix.
Marie serra la mâchoire.
— Nous ne pouvons pas abandonner des millions, des milliards de gens, sans tenter quelque chose.
Thomas frappa la table.
— Le compte à rebours est lancé. Les plans sont prêts, les codes d’accès connus. Pas question de tout remettre en cause pour une information farfelue.
— Tu traites ma fille de farfelue ?
Jean intervint, d’une voix ferme :
— Demain, nous mettons tout en place. Lilia tentera son expérience. Ensuite… advienne que pourra.
Un silence pesant s’installa. Au dehors, Paris s’enveloppait dans la nuit, comme si la ville elle même retenait son souffle.

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