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— Eh, dis-moi, Einstein, l’apostropha le plus âgé des garçons, l’homme un peu trop persifleur à son goût. Arrête-moi si je me trompe, mais je croyais qu’ils arrêtaient et condamnaient au bûcher les sorciers dans le coin.
Devant l’effronterie d’un tel usage de consonances dont il ne comprenait traître mot, il secoua la tête avec incrédulité.
— Pour les sorciers en vérité, je ne sais trop ce qu’il en est. En revanche, les sympathisants prussiens à coup sûr, répliqua-t-il. Alors prête un peu attention aux mots que tu prononces.
— Bien envoyé ! salua le brun frisé, et effilé comme une baguette torsadée. Je l’aime bien, il me plaît, confia-t-il à son camarade, en aparté pas si discret assorti d’une bourrade avertie.
Dans une ébauche de rebuffade quelque peu limitée par sa dépendance à leur sauveur improvisé spontanément, le plus âgé qu’il avait mouché par sa répartie se satisfit d’un regard noir à son encontre, qu’il incurva ensuite sur celui qui n’avait cessé de le fixer. Comme si ce dernier se constituait responsable des faits et gestes d’Aurélien.
Aveugle et sourd aux interactions de ses compagnons qui le plaçaient au centre de leurs débats, ce garçon au teint laiteux et aux yeux lumineux continuait inlassablement d’établir sa fixette sur lui, dans une forme d’intérêt qui virait à une certaine perversion malhabile. Pas un instant depuis son entrée il n’avait détourné son regard anxieux de sa personne. Sous la pâleur maladive qui le rongeait dans un mal mystérieux à faire ressortir de grandes cernes caves, ce jeune garçon se préoccupait de son sort plus que n’importe qui d’autre. C’était ridiculement inexplicable, au décompte une dizaine d’années au bas mot le séparaient de ce petit adulte en devenir. Pourtant il n’arrivait pas non plus à démentir une certaine attraction pour lui. Outre le fait que sa présence le ramenait inconcevablement au même âge, il paraissait comme tangiblement aimanté. Il devait se faire violence pour ne pas revenir à lui, entre deux essais plus ou moins fructueux. Une tocade singulière qu’il n’était pas en mesure de s’expliquer. Pourquoi diable s’intéresser à un tel être qu’il ne connaissait pas, mais par la faute de qui il se portait au secours de toute une bande de renégats aux origines – et à l’existence – douteuses ?
— Sortez, ordonna-t-il en leur ouvrant la porte. Une invitation à laquelle ils consentirent volontiers. Le plus jeune en tête du cortège, un véritable gamin celui-ci, ils se déployèrent sans s’attarder. Sauf lui. L’inconnu ne bougea pas, bien trop occupé à le fixer pour s’interrompre à si bon compte. Engoncé dans l’instant dans une sorte de désespoir, il le regardait. À la manière d’une prémonition funeste, il le regardait.
Il se racla la gorge et se mit à lui retourner l’invite.
— Sors, persévéra-t-il en insérant dans sa voix une once d’alarme. Tu es libre.
— Et toi ? Je… On ne peut pas te laisser ici, s’entêta la tête de mule obstinée en nouant ses mains aux barreaux. S’ils le voient… Cela retombera sur toi.
— J’en prends le risque.
— Mais pourquoi ? Pourquoi tu le ferais pour nous ? l’interrogea-t-il, blême. Tu ne nous connais pas.
— Je ne crois pas. Mais… Je ne le sais pas vraiment moi-même. Disons que j’ai… confiance en vous. C’est stupide, mais tu m’inspires confiance.
Le garçon ouvrit plus grand ses yeux, comme frappé de catatonie.
— Dépêche-toi de sortir maintenant. Vite, avant de vous faire prendre.
— Ilian. Ilian, on n’a pas le temps pour ça, rappliqua le frisé.
Encadré par leur aîné qui, dans leur fuite, semblait avoir égaré toute envie de plaisanter, il était revenu sur leurs pas pour ramener à la raison leur camarade enraciné.
— Il faut y aller, renchérit encore une fois l’autre dans sa grande sagesse. Fais-lui tes adieux et tout ce que tu veux, mais grouille. Ah, il est beau notre héritage, marmonna-t-il sur le fil de ses dents. Quand on pense que notre avenir conceptuel repose sur lui, franchement…
— Tais-toi, tu veux ? Ilian…
— Filez, trancha-t-il en empoignant presque Ilian pour le remettre à ses compagnons.
— Mais…
— Tu seras en sécurité, lui assura-t-il.
Et Ilian se fit emporter. Ses yeux sur lui, toujours. Irrécupérables.
Et Aurélien emporterait ces yeux tout au fond de lui, imbriqués dans son cœur quelque part.

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