Ilian (1)
« Mais c’est une embuscade abominable ! Je suis enterrée vivante dans la grotte ! Le ciel me tombe sur la tête ! »
Si tu tends l’oreille, Yoshifumi Kondo (1995)
Avec sa lourdeur coutumière qu’elle confondait régulièrement avec de l’insistance proprement maternelle, elle le lui avait bien seriné :
« Ne te trompe pas dans le dosage, surtout. Ni de poche. Tes pilules sont dans celle de droite. À droite, tu entends ? La gauche, c’est pour Mamie. Tu as bien compris, tu es sûr ? Tu as bien vérifié ton dosage ? Et le taux ? Il est à combien ton taux ? »
Il l’avait rembarrée. Un peu trop violemment pour une fois. Mais s’entendre répéter les mêmes recommandations avec une ferveur indémodable le portait à terme à se croire dans un trip en compagnie de l’étourdi petit chaperon rouge. Qui apportait à sa Mère-Grand des galettes et de la confiture. Ou du beurre. Il sait plus.
Ces indications, il les avait trop entendues. La droite pour lui, la gauche pour Mamie. À moins que ce soit l’inverse. Ça y est, le mélange avait fini par lui ramollir le cerveau. Il était certain d’avoir pris celle de droite, ce matin-là. De droite. Pas de gauche. En pilote automatique, avait enfourné son complément. Nauséeux depuis plusieurs jours, cette nuit-là sa migraine avait atteint son apogée, et au réveil, la tête lui tournait et ses jambes flageolantes le soutenaient difficilement sur le chemin. Pourtant, la dose était bien adaptée. Il l’avait vérifiée à plusieurs reprises. Côté contrôle, aucun problème non plus.
Donc, seule option restante, ce matin-là, il s’était gouré de poche. Selon toute apparence. Même s’il fallait être con pour confondre ses comprimés avec des médocs pour l’hypertension, il l’avait fait. La suite l’aura prouvé.
S’il n’avait pas été dans le coaltar, il n’aurait pas bousculé cette fille, cela coulait de source. La vie aurait repris son cours. Puisqu’il ne l’aurait pas collisionnée, elle n’aurait pas freiné sa course de dératée pour revenir vers lui et l’alpaguer sans façon, son fin visage buriné pailleté sous le voile de son effort à elle. Ou de sa surdose à lui.
Mauvaise pioche, mauvais dosage. Indubitablement.
— Cours ! lui avait crié la fille en faisant mine de l’entraîner.
Il l’avait regardé bêtement. Au meilleur de sa forme, il n’avait jamais eu le sens de l’initiative, il préférait largement se laisser guider. À tel point qu’il lui arrivait de se demander s’il sauterait par la fenêtre si quelqu’un le lui demandait. Pour être franc, il espérait que non. Enfin bref, tout cela pour dire que la prise de décision n’était pas son point fort. Alors tandis qu’une partie de son esprit lui avait soufflé que c’était complètement stupide d’obéir à l’injonction pressante d’une parfaite inconnue, il s’était mis à courir à toutes jambes derrière elle. Il faut dire qu’un immense ange vengeur de nuit noire, fondant sur votre horizon à la vitesse d’un camion lancé à vitesse maximum sur l’autoroute, constituait un argument de poids indéniable en sa faveur. Sur cet aphorisme bien choisi, il s’était lancé à la poursuite du vent, et surtout d’une échappée. Son cerveau était resté sur place, bêtement. À décortiquer ce qui relevait réellement des effets secondaires des petits comprimés de sa grand-mère, au demeurant trop similaires aux siens.
Il avait couru. Sans d’autre but clairement défini. Il aurait couru jusqu’au bout du monde si la fille ne l’avait pas agrippé pour le ceinturer, manquant de déraper au passage sous son élan affolé. Elle serait tombée s’il ne l’avait retenue. Terrifié, en déséquilibre certain, il avait établi une rapide circonférence de son périmètre, prêt à repartir dans une nouvelle envolée.
Le monstre s’était fait la malle. Il aurait été impossible de rater un mastodonte pareil.
La respiration erratique en zigzags incontrôlables, il s’était plié sur toute sa longueur. Oui, Ilian était souple, en plus d’être grand. Au moins une qualité qu’il n’avait pas volée.
— Ok, avait lancé la fille, reprenant sa respiration à elle. Tu nous sors de là ?
Elle avait la voix d’une fumeuse endurcie, hypothèse que désavouait la rapide mainmise sur son souffle.
— Dis-moi que tu sais comment ça marche, je t’en prie !
Devant son air ahuri, elle s’était énervée. Déjà sur les starting-blocks. Pour sa décharge, il y avait de quoi : il n’avait jamais été un esprit très rapide.
— Rien du tout ?! Oh, impeccable !
Certes, aurait-il poliment admis s’il avait pu tirer une réplique aussi concise des confins de ses poumons brûlants.
— Errrr, avait-il ahané bien péniblement.
La main de la fille qu’il soutenait était devenue glacée. Parcourue de sueurs froides se baladant de sa paume à elle à son bras à lui. Cette sensation dans ses veines persistait également. Pour ressentir aussi brutalement la morsure du froid après ce coup de chaud, il devait avoir une sérieuse fièvre de cheval, en avait-il déduit.
Voilà ce qu’il essayait présentement d’évaluer, que son cœur pulsait encore hors de sa poitrine. Et que la fille détaillait son bras à lui en accusant le coup. Le froid se propulsa visiblement sur son visage délicat et sa couronne auburn, les asséchant de toutes leurs couleurs.
— Tu n’es pas…
Le visage se froissa, se colora d’un bleu lilas insolite. La fille perdait tous ses moyens. Elle frémit et se mordilla la lèvre, désarçonnée.
— Ne me dis pas que… Que c’est toi ?
— Euh, si… C’est moi. Enfin, ça dépend pour qui tu… vous me prenez…
Le ciel aurait dégringolé pour s’affaler sur sa tête qu’elle n’aurait pas été plus interdite.
— Mon Dieu.
— Non… Désolé, mais pas vraiment.
Elle se para d’une physionomie qui réussissait le pari de l’éclairer sur son aptitude immédiate à prendre le second degré : le néant avoisiné.
Elle planta ses ongles plus profond dans son bras et l’agita à sa guise.
— Tu viens avec moi.
Annonce qui n’avait rien d’une suggestion.
— Ah, non. Je vais porter ses médicaments à ma grand-mère.
Tenter de reprendre la main (le bras en l’occurrence) avec une riposte pareille avait de quoi faire rire aux éclats les loups les plus doucereux.
« Revois tes priorités, mon grand », décrocha-t-il en retour de la figure peu encline à la discussion.
— Garance ! s’immisça une toute jeune adolescente hurleuse. Garance, par ici !
Avec moins de souplesse que sa copine nimbée d’un éclat flamboyant dont il avait inexplicablement inspiré la sève, la nouvelle venue, brune à la chevelure châtain entrelacée dans un chignon d’une multitude de tresses, exigeait à son tour. En gueulant. Beaucoup moins de prestance.
Elle avait surgi de nulle part pour s’agiter comme un diablotin. Sans paraître aussi imposante que le démon nocturne, elle exprimait tout aussi bruyamment sa présence. Du reste, on ne pouvait la manquer : ils n’étaient que trois sur la route aussi bondée qu’un parking de supermarché les dimanches après-midi. Ce détail notoire confirmait Ilian dans son opinion qu’il se passait un truc pas net et que oui, il avait vraiment confondu les poches. Erreur de débutant que jamais plus il ne s’aviserait de recommencer, vu le bad trip qu’il subissait en imbroglio magistral.
La dénommée Garance se précipita sur elle, Ilian sur ses talons qu’elle tirait résolument et sans mollesse.
— Voilà le colis en question, dit-elle en le poussant brutalement devant elle.
— Ce n’est pas Mathieu ! s’exclama la brune au comble de la surprise.
— Non, ce n’est pas Mathieu. T’es vachement perspicace, dis.
La brune fit la moue, à court.
— Qui que ce soit, je m’en occupe, va, décida-t-elle finalement.
Garance restait sur la défensive, indécise.
— Claire… Ça pourrait ne pas être lui. C’est sûrement une pièce de rechange tu vois, mais ça pourrait… c’est peut-être lui. C’est peut-être un autre piège.
— Je sais. Et alors ? Ça change quelque chose ?
Garance glana un partage de ses convictions sur la frimousse juvénile de Claire, mais n’y trouvant rien, sembla se raviser.
— Rien du tout, tu as raison. On ne peut pas l’abandonner aux fouchtris.
— On est d’accord.
Le sort du colis était fixé, et s’opéra le transfert sans tenir compte de son libre arbitre.
Avant de comprendre ce qui lui arrivait, c’est Claire qui lui broyait le bras.
— Quoiqu’il se passe, je t’interdis de me lâcher, intima-t-elle.
Il était à deux doigts de la gifler, cette « enfant qui pétait plus haut que son cul », ainsi que l’aurait à coup sûr défini sa grand-mère dans ses idées bien arrêtées.
— Ma grand-mère attend ses médicaments, siffla-t-il avec en tête des représailles qui se mijotent à petit feu.
— Ta grand-mère attendra. Pas question de te laisser filer après ce que tu viens de voir.
Elle tourna lentement autour de lui pour le scanner avec une application mesurée, sentencieuse. S’attarde sur son bras une main distraite, qui contrevient à ses airs empruntés, portée à lui faire croire qu’il était libre de son influence. Mais la présence opiniâtre de cette main seule qui le retenait négligemment infirmait cette supposition. On a beau rajouter une rallonge lâche à la laisse…, tu es à moi, à nous lui affirmait cette main qui voltige, sautille, dansote, s’enroule autour de son bras pour accompagner fièrement le tour du propriétaire. Qu’importe ce qu’englobait ce nous, il lui conférait l’étrange pressentiment de se voir embarqué dans une machinerie qui le dépasse, palpé en marchandise pour se faire modeler en bonne pâte par la suite. Jamais encore n’avait-il ressenti cette appréhension curieusement familière.
— Il correspond au profil, mais il pourrait tout aussi bien ne pas l’être, acquiesça Claire à mi-voix.
Elle le fit sursauter, revenue se poster juste sous son nez, perdue dans une rêverie contemplative de sa personne.
Correspondre au profil ? Il n’avait pas postulé, bordel ! Pourquoi partir du principe qu’il acceptait le job ?! Et quel job d’abord ?
Garance ne participait plus à l’entretien. Immobile, absorbée dans un silence méditatif qui la confondait dans l’obscurité de ses longs cils ombragés qui ne clignaient pas. Une poupée de cire plus vraie que nature. Était-elle morte au-dedans ?
Elle déplia brusquement en une contraction ses pupilles tigrées qui reprenaient sens, papillonnant de vie. Pour le coup, Ilian en oublia de respirer.
— Il y a du monde, il ne va pas passer inaperçu. Tu es certaine que c’est le bon jour pour… pour l’emmener ?
— Oui, certifia Claire, catégorique. C’est justement le moment parfait pour entamer des présentations et détendre l’atmosphère. Et on aura une confirmation de son identité par la même occasion.
La rousse avait l’air convaincue du tonnerre par ce petit pitch PowerPointisé. Limite si elle ne s’apprêtait pas à déguerpir.
— Et Mathieu ? opposa-t-elle, presque timidement.
Claire tapota l’épaule d’Ilian.
— Lui. Il était là ou Mathieu était censé se trouver, pas vrai ? Pour moi, ça explique tout. Donc, pas besoin de Mathieu. Mathieu se débrouille très bien tout seul. Mathieu n’a pas besoin d’aide.
— Fais pas ton hystérique. C’est vraiment bas.
— Combien de fois je dois le répéter ? Je-ne-suis-pas-fâchée-contre-Mathieu ! s’insurgea Claire d’une voix aiguë égosillée qui suggérait plutôt qu’elle lui en voulait à mort, à ce Mathieu.
Garance soupira pour la forme. Sans doute afin de mettre un terme à cette conversation absurde. Elle se replongea dans une réflexion léthargique, se figeant dans une parfaite catalepsie.
Une série de vertiges semblait entamer en vagues le sol oscillant pour le précipiter sur Ilian, qui chutait sans même permettre à son corps d’obéir à l’urgence. Tandis que le balancement le ramenait dans le giron de Claire d’une violente poussée titubante en ivrogne, elle le rassura d’une pression en resserrant la sienne.
— Tout ira bien, confia-t-elle d’un ton convaincu. À défaut d’être convaincant.
Moins d’une seconde plus tard, elle se carapatait de sa vue. Une main fantôme toujours posée sur son bras.
Un dernier martèlement dans ses artères, et Ilian se sent attiré dans une rafale qui pulvérise décor et hallucinations médicamenteuses.
Si seulement…

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