Ilian (2)
Quand il retrouve un usage correct mais tremblotant de ses yeux, c’est pour émerger dans une allée qu’il reconnaît bien pour l’éviter le plus souvent possible. À plus forte raison à la nuit tombée. On n’oublie jamais les souvenirs d’enfance. Profondément ancrés sur l’identité qu’ils constituent, sur lesquels s’empilent à la hâte d’autres expériences interchangeables qu’on jure pourtant inoubliables. Et le souvenir qui forgeait Ilian en sa base s’incarnait dans l’imposante bâtisse qui se dressait en fière régente de l’allée aux corneilles.
— La maison Carphantée, chuchota-t-il en retrouvant ses inflexions apeurées d’antan.
— Ouais. En briques et ardoises, confirma Garance d’une sombre pointe revêche déparée de sarcasme. T’as pas dû participer aux Journées du Patrimoine, toi.
Elle talonnait l’ombre enfantine d’Ilian, qui se déployait à toute allure dans son dos pour mieux détaler. Ramenée à une configuration bien concrète, acariâtre et âcre en terre-à-terre, elle ne prêtait plus attention aux tentatives d’escapade d’une sombreur toutefois moins morne que son humeur.
Elles l’emmenaient dans la maison hantée. Elles voulaient le faire entrer dans cette putain de maison hantée. Cela correspondait au scénario toutefois. C’était donc une action appropriée ; et pourtant ses cellules s’y révoltaient. C’est bon, que les effets se dissipent maintenant, là !
— Minute, papillon. Pas de refus d’obstacle.
La main, toujours la même, cette foutue main se coula au creux de son dos pour bloquer toute retraite à reculons dans la suite éperdue de son ombre. Ilian se cabra, mais Claire se fit plus insistante en le rappelant à l’ordre.
— Avance.
Et de le pousser devant elle tel un condamné vers l’échafaud.
Ils devaient former une drôle de procession, Claire pilotant Ilian au hasard, pourvu qu’il atteigne le porche. Garance suivait en râlant assez bas pour qu’ils retiennent ses réticences à l’embarquer dans une galère pareille – Ilian aurait bien voulu en faire de même.
Dans la cour en gravillons, il tenta bien de se dérober une nouvelle fois mais elle conjura d’un croche-pied en traître.
— Arrête un peu, tu veux ? Tu devrais nous remercier !
— Ça va être discret comme entrée, ricana Garance, s’encanaillant presque de la perspective en se postant de l’autre côté d’Ilian.
Claire lui jeta un coup d’œil furtif alors qu’elles forçaient Ilian, toutes deux avec peine, à monter les deux marches jusqu’à la porte.
— Cette année ne t’as pas arrangée, dis-moi.
— Oh, tu veux lancer un débat ? Et toi alors, ton année ? maugréa Garance, fermement concentrée.
Claire s’apprêtait à afficher une mine aussi rébarbative qu’elle mais se retint face à celle d’Ilian, littéralement coincé au milieu de leur crêpage de chignons.
— On en reparlera plus tard. On va lui faire peur.
— Je crois que c’est déjà fait. Pauvre gars.
Le hic, c’est que Garance en semblait sincèrement persuadée. Et que Claire ne la contredit pas.
Ilian étouffa un hoquet prometteur d’une série en chaines.
La porte s’ouvrit inopinément sur une fille électrisée qui leur bondit dessus sans préavis.
— CE N’EST TOUJOURS PAS LE MOMENT ! glapit-t-elle, à bout.
Avant de se reprendre. Ses épaules retombèrent en enclumes dans un relâchement tendu.
— Ah. C’est vous.
Simple constat duquel émanait un épuisement à la longue ; mais aussi un autre détail qui ressortait d’une nuit de veille à s’engloutir de cafés serrés : un accent traîné et traînant, mâché à rouler avec difficulté sur une langue pâteuse. Accent qui suintait une mélancolie nostalgique d’un champ de tournesols sous des cheveux toffee. Ses yeux revêtaient lentement la couleur d’un marais sur lequel se reflètent de lourds nuages. Tout aussi pesants.
— Je croyais que la petite revenait nous faire…
Elle remarqua enfin Ilian et, dans la foulée, sa phrase détachée se carapata de sa gorge. Un bruyant râle s’en échappa en feulement de la dernière chance. Elle se retira prestement derrière la porte qu’elle établit en rempart.
— Ce n’est pas Mathieu, constata-t-elle en le zieutant entre un prudent interstice.
— Non, en effet, attesta Claire en adoptant une tonalité excessivement réjouie. Tu nous laisses entrer, ou bien ?
Ou bien non. La jeune femme avança son corps défendant pour bloquer l’entrée, calant la porte contre un pied arrogamment dissuasif.
Réaction épidermique. Dictée par la peur. Ilian ne savait pas quoi en penser. Qu’elle craigne sa présence et démontre le même entrain que lui à le laisser entrer le dépassait. Alors, pourquoi ?
Dans l’état où il se trouvait, il n’avait rien à mouliner de toute manière. Rien de logique, s’entend. Alors, pourquoi pas.
— S’il-te-plaît, Cate. Ne fais pas l’idiote. La nuit a été longue pour tout le monde.
« Cate » s’entêta dans l’objection.
— Ce n’est pas le bon moment, répéta-t-elle en lorgnant par-dessus son épaule dans un acte tourmenté. Vraiment.
— Il n’y a plus de bon moment, déclara Claire, intraitable. Vraiment.
— C’est un caméléon lui aussi, laissa tomber Garance avec aplomb. Comme toi. Tu n’as jamais voulu en voir un autre ?
Scotchée, Claire en resta transie. Déroutée, elle accusait enfin son jeune âge. Elle se ressaisit bien vite et se hâta de placer son pied avant que Cate n’ait l’idée de retirer le sien.
— C’est maintenant que tu choisis de lâcher ta bombe ? T’es sérieuse ? marmonna-t-elle en direction de sa coéquipière, les traits crispés.
— Tu comprends un peu le tableau, non ?
Claire roula des yeux, courroucée.
— « Ça pourrait ne pas être lui », hein ? Nan mais j’y crois pas, tu te fous de moi, en fait.
— On n’en est pas encore sûres, nuança Garance.
— Ben voyons. C’est tellement évident mais oui, on n’en est pas encore sûres, singea Claire. T’as raison, c’est sans doute une pièce de rechange. Je comprends mieux ton cinéma.
— On peut encore le faire. Le dégager.
Claire la dévisagea comme si sa camarade avait perdu la raison mais ne s’arrêta pas plus avant. Elle pivota vers Ilian pour le dévorer des yeux, avec un intérêt nouveau.
— Eh ben… Bon, on n’arrive jamais à une réception les mains vides. Tu nous ouvres ?
La porte baillait mais ne répondit pas. Cate avait choisi l’option de repli.
Ilian ne savait diantre rien de ce que le terme de caméléon impliquait pour ce trio. À ses propres yeux, à bien des égards, l’appellation n’était guère flatteuse. Dans son quotidien, elle ne lui correspondait que par trop bien. Hélas. Mais pour elles, il désignait assurément une arme redoutable. Redoutée même par celle qui la détenait également.
— J’essaie juste d’être polie pour le principe, tu sais, siffla Claire. Tu préfères une entrée plus remarquée ?
On ne leurrait pas aussi facilement la brunette.
La tête de Cate pointa en museau de souris. Une souris terrifiée qui n’osait lever les yeux vers lui, de peur de se faire vitrifier sur place.
— Où est Mathieu ? mâchonna-t-elle à l’intention du sol.
— Juste là. C’est le Mathieu du message, expliqua Garance, totalement blasée. On s’est fait avoir. Encore. Et encore.
Manifestement, Cate ne l’entendait pas de cette oreille. Elle secouait la tête frénétiquement pour chasser une mouche importune qui se baladerait trop près de son canal auditif. Elle présenta sa figure à découvert, une expression paniquée lui dévorait progressivement le visage. Ses tremblements agitèrent la porte, qui libéra la vue sur une large entrée lumineuse débouchant plus loin sur un étroit couloir obscur.
— Nous… Ils vont le tailler en pièces.
Aucun jeu de mots décelé. La tension palpable ne s’y prêtait guère. Venu du couloir spectral, un froid soudain parut s’infiltrer en Ilian dans une étouffante sensation oppressée. Une légère clameur à glacer les nerfs, en calme clapotis, s’exfiltrait de cet inconnu au-devant. Déjà il s’imaginait un corps à dissimuler, le sien, par des habitants décomplexés parmi lesquels s’incluait nerveusement en lapsus révélateur cette fille à la chevelure caramel.
— C’est toujours mieux que les fouchtris. Les monstres, quoi, précisa Claire.
Comme pour mieux le digérer, Cate balada ce mot de fouchtris dans sa bouche dans un chuintement encore plus prononcé, déstabilisée. Pas autant qu’Ilian. Fouchtris ? Genre, une incantation pour éloigner le mal ?
Dans un claquement de langue, elle finit par l’avaler. Revigorée, elle imposa de nouveau son statut de gardienne et leur opposa son refus.
— No way. Il ne peut pas. S’il entre, c’est… c’est…
Dans un langage qui lui était moins familier, elle cherchait le mot adéquat, frappant. Mais Claire n’avait pas la patience d’attendre. D’un nouveau tour de passe-passe, elle se projeta de l’autre côté de la porte, barrière infranchissable. Aux côtés de Cate qu’elle bouscula sans ménagement pour maintenir l’embrasure grande ouverte.
— C’est mieux, non ?
Elle traversa le vestibule et allongea le pas pour s’engouffrer dans le couloir.
— Vous venez ?
Cate échangea un regard consterné avec Garance. D’une volte timide, elle s’aventura à reluquer Ilian, soupira et s’écarta du passage.
— Celle-ci aussi, c’est une petite peste. Clément est introuvable, signala-t-elle à l’adresse de Garance. Rémi est ingérable.
— Il l’est tout le temps.
Cate acquiesça, regarda Ilian à la dérobée, re-soupira avec grandiloquence et emboîta le pas à Claire. Résignée. Épuisée par une détermination qu’elle est loin de partager. Curieux endroit que celui-ci, où les plus jeunes imposaient leur volonté.
Où le comité d’accueil ne manquait pas d’enthousiasme. En bref, une invitation qu’Ilian avait moins de scrupules à décliner.
Ruant dans les brancards, il agrippa fermement l’encadrement et se tourna vers Garance. Elle l’observait faire, non sans curiosité, un rien fascinée.
— Je ne rentre pas dedans.
Elle opina, compatissante.
— Et tu aurais bien raison. Mais si tu restes dehors, une autre de ces créatures-reflets va te sauter dessus. C’est à toi de voir.
Ce qu’il voyait surtout, c’est qu’il n’allait pas bien. Le froid s’insinuait toujours plus fort à l’en faire claquer des dents. Sa morsure le brûlait dans ses extrémités et s’amassait dans son esprit gelé qui s’engourdissait lentement. Et ça depuis qu’il avait touché cette fille.
— Note bien que si j’étais à ta place, je prendrais la créature.
— Hein ?
Elle hésita. Sembla peser le pour et le contre.
— Nous sommes nombreux. Et il y en a parmi nous que tu dois craindre. Nous trois, par exemple.
« Sans déconner. »
— Bah, tu apprendras vite à reconnaître ceux qui sont dans ton camp. C’est ceux que tu n’as pas envie de tuer.
— …
Elle agita une paume en mode « Passons. Ne mettons pas la charrue avant les bœufs ».
— Il y en a qui te l’expliqueront mieux que moi, crois-moi. Si tu es… Enfin, tu verras bien. Après, tu pourras choisir quel est le pire, entre nous et les fouchtris. Honnêtement, je te conseille les fouchtris. Au moins, tu sais à qui tu as affaire.
Elle traça devant lui, et le planta là à s’en sentir stupide. Mais qu’est-ce que… ?
— Eh ! Attends ! C’est… C’est tout ? Tu ne m’obliges pas à entrer ?
— Faut savoir ce que tu veux, lui lança-t-elle sans se retourner.
— Je n’ai jamais su ce que je voulais, rétorqua-t-il d’emblée.
Agacé malgré lui par la touche de déception qu’il ressentait à ce qu’elle n’insiste pas davantage. Mais qu’est-ce qui clochait chez lui ?
Pourquoi, tu as envie de te sentir spécial ? Unique en ton genre ?
Eh ben, oui. Se démarquer une fois dans sa vie, être au cœur d’un enjeu quelconque, pourquoi pas ?
Tu as une idée de l’enjeu ?
Tu as une idée de ce que tu racontes ?
Garance revint sur ses pas et rigola copieusement devant le spectacle qui s’offrait à ses yeux déridés, brillants : un koala craintif cramponné à sa porte. Hagard. Attendri, son rire dériva en une longue modulation moqueuse.
— J’espère pour toi que tu apprends vite alors, dit-elle en tapotant gentiment son crâne. Il te faut une certaine volonté pour t’imposer. Il ne te lâchera plus, tu sais.
Ilian frissonna de la symbolique du geste. Comme pour lui signifier qu’elle comprenait le petit tête-à-tête têtu qu’il entamait avec lui-même. Dans le bruissement de son esprit, il ronronnait de concert avec elle pour mieux le ridiculiser.
— Tu es libre de me suivre ou pas. Mais sache qu’il n’y a plus de retour en arrière possible.
Garance disparut dans le couloir, l’abandonnant à son sort. À sa porte.
Désemparé, Ilian balance tous les jurons qu’il connaît et s’apprête ensuite à les balancer dans la langue de « Cate » alors qu’il cogite à toute vitesse. Enfin, à la vitesse qu’il est actuellement en droit d’atteindre. Pas d’une rapidité foudroyante, en gros.
Il peut très bien rebrousser chemin et faire comme de rien. Il y aurait bien le monstre scintillant de nuit et de verre dans les parages, mais il était flagrant qu’il disparaîtrait une fois la fièvre retombée. S’il parvenait à rentrer chez lui, ce ne serait que la fin d’un horrible cauchemar. Rien de plus.
D’un autre côté, que trouverait-il s’il franchissait le seuil de la maison hantée de son enfance ? Rien qu’une maison vide peuplée de sorciers fous à lier et d’autres hallucinations enfiévrées ? Ou au contraire un éclaircissement à ses incertitudes, mais qui effacerait cet espoir que tout n’était que manipulations de son cerveau torturé ?
Il dénicherait certainement une réponse à cette interrogation inspirée d’une pulsion ridiculement puérile : que recelait la villa Carphantée et les combines magiques qu’elle cachait entre ses murs ?
« Sache qu’il n’y a plus de retour en arrière possible. »
Elle a raison, putain.
— Attends-moi ! lança-t-il en se propulsant à sa suite. Hé !

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