Thomas /Ilian (1/6)

7 minutes de lecture

Deux mois plus tôt

Il avait toujours détesté le silence.

— Il est un peu trop... volubile, avait reconnu son maître en CM2. Du bout de la langue, rattrapé le terme plus approprié, avant qu’il ne fugue, de casse-pieds.

Un petit bémol noyé de compliments sur son assiduité et sa "formidable énergie".

— Je veux dire, il est très enthousiaste et investi dans son travail, mais il peut parfois empêcher ses camarades de se concentrer sur les leçons par la profusion de ses... commentaires.

Peut-être avait-il espéré que ce genre de remarques passerait crème. Erreur monumentale. La crème fouettée ne monterait jamais jusqu’aux critères d’admissibilité de Françoise Beaumont.

— Insinuez-vous que mon petit-fils n’ait pas le droit d’être une pipelette ? Qu’il aurait mieux valu qu’il soit moins loquace pour laisser ce privilège à sa petite voisine ?

Rien n’aurait pu l’arrêter. Qu’elle se lance dans une croisade contre le corps professoral au nom de l’égalité des chances et des sexes parce que son petit-fils n’avait pas eu la prétention de naître la peau moins bistrée, fille à papa dans une bonne petite famille bourgeoise ; ou qu’elle réagisse au quart de tour, au détriment de sa crédibilité, pour défendre les droits de Thomas auquel on reprochait de ne pas avoir attaché correctement ses lacets.

— Je vous vois venir, vous. Quel dommage qu’il soit mal coordonné, c’est ce que vous pensez, pas vrai ? Aurait-il mieux valu qu’il soit doué pour la menuiserie ou la mécanique, comme il le devrait ? Hein ?

Il adorait sa grand-mère mais il n’avait jamais compris, à titre de comparaison, qu’elle puisse s’étonner que son débit à lui prenne des proportions démesurées.

Il était insatiable. Dévorait jusqu’à la moelle un sujet quelconque avant d’embrayer sur un autre, parfaitement antithétique. Picorait de-ci, voletait de-là. Sans s’accorder la moindre trêve. Il n’était pas bavard compulsif. Ni hyperactif. Même s’il s’activait pour casser les blancs en les casant au maximum. Il se démenait pour se prévenir de la solitude de son corps et de sa tête, empêcher le silence d’y planter ses crocs et de s’installer à demeure. Consulter un psy ? Merci bien mais non merci ! S’il cherchait à ne pas être seul dans sa tête, c’est qu’il y avait une raison. À ses yeux, le repos, le sommeil, l’immobilité même, c’était la mort assurée.

Dans un de ses rares silences à elle, sa grand-mère l’avait bien compris. Elle l’avait pris sous son aile pour le laisser s’abreuver autant qu’il le voulait. Pas aussi longtemps qu’il aurait mieux valu.

À présent, Clarisse et Bruno s’évertuaient patiemment à le comprendre... Pas leur fils. Thibault l’avait immédiatement pris en grippe. Et le fait qu’il se chuchote bruyamment à lui-même, la nuit, pour ne pas céder au sommeil et à sa paralysie n’avait pas franchement arrangé leurs rapports. Il s’efforçait juste de ne pas rester seul, même s’il fallait concilier avec lui-même.

Hélas, il ne croyait pas si bien penser.

Quand ça s’est finalement manifesté, sa solitude n’en avait été que plus réelle. Avec sa présence, le silence avait finalement signé l’armistice. Au point de lui faire regretter son absence. Plus besoin d’assurer une conversation mentale, la bestiole s’en chargeait pour lui, avec d’autant plus de vigueur que Thomas n’en avait jamais montré. Lui, Thomas, était volubile ? Que dire de cette part soigneusement dissimulée qui surgissait dans le but clairement ultime de le faire chier ? Car ce bougre prenait énormément de place. Genre, de plus en plus. H24, il donnait son avis sur tout, et un avis toujours bien tranché. Manichéen. En gros, Thomas devait se débarrasser de tout ce qui n’était pas de son bord. C’est-à-dire à peu près de tout, à peu de choses près.

Souvent, il se disait que c’était là sa punition de n’être pas mort dans l’accident. Ou peut-être justement y était-il mort un peu. En se prenant un bris de vitre, fiché en plein cœur, pour engendrer ça. En tout cas, il aurait préféré cette version.

Il n’avait jamais voulu s’endormir de peur de se voir mourir alors que, manifestement, à cause d’un bête éclat, c’était déjà le cas. Bien avant sa naissance. Tu parles d’une lutte inutile.

Un simple fragment que la défection mortelle de Florian avait déverrouillé pour donner vie au monstre difforme qui étouffait progressivement en lui l’unique partie encore réelle, la sienne. Auparavant il mugissait pour quelques-uns seulement ; il s’était ensuite réveillé pour Thomas afin d’implanter ses racines dans son crâne, dans un hurlement latent tel qu’il en était venu à supplier le silence de refaire son apparition. Rien à faire. Longtemps dédaigné, le silence restait sourd à ses suppliques.

Il bondit à travers le vaste vestibule marbré et s’enfila le couloir comme qui rigole. Son cœur ne paniquait pas encore. Il eut quelques ratés en constatant que le passage s’en allait en rétrécissant, mais ce n’était qu’un tour de son imagination. La sortie le cueillit en pleine bouffée d’angoisse : un hall carrelé, plus étendu encore, étalait sournoisement ses trajectoires dallées de noir. Perdu à la croisée des voies, il était seul. Et pourtant s’élevait entre quelques colonnades la même incantation qui l’avait frappé dans son étrange litanie. Des chuchotements agitaient en un souffle impétueux l’antichambre des fantômes.

— J’étais sûre que tu viendrais. Tu vois que tu sais te décider.

Il sursauta, à la limite de la crise cardiaque. Adossée à un pilier soigneusement dissimulé dans l’encoche d’un escalier, Garance épiait ses réactions effarouchées avec son petit sourire fier. On aurait dit que l’égarement d’Ilian réalimentait son enjouement, retrouvé alors qu’il perdait la boule.

— Relax, tu ne risques rien. À part nous deux, les seuls monstres que tu pourras trouver ici sont mes… mes amis.

L’inflexion chancelante ne lui avait pas échappé. Très rassurant, son assurance. Pour calmer ses battements effrénés, Garance lui montra un petit groupe grappé dans l’ombre, autour de l’autre pilier que soutenait l’escalier. Trois ou quatre personnes dont les éclats mesurés mais agressifs se renvoyaient la balle en échos vibrants pour se faufiler dans les couloirs.

— Tu vois ? Inoffensifs.

Elle plissa des yeux pour regarder Ilian.

— Pour l’instant, décréta-t-elle, évasive de nouveau, en évaluant le potentiel danger caché quelque part en lui.

« Ils s’engueulent sur la tactique du jour. Ils ont passé une bonne partie de l’aprèm à s’engueuler et ils s’engueuleront longtemps encore. Ça aussi, il va falloir t’y faire. Et encore, si on stagne au stade d’engueulades, on peut s’estimer heureux. Mais on sera vraiment verni si on atteint la salle à manger sans rencontrer de problèmes.

— Des problèmes ? Quel…quel gen-re de problèmes ? s’entendit-il bégayer dans l’affolement le plus total.

Elle se rembrunit.

— Des fantômes, par exemple.

Le souvenir d’il y a neuf ans le prenait à la gorge et il se sentait disparaître derrière, conscient de ne plus contrôler. Garance repéra les premiers signes de sa défaillance et lui tendit la main. Simplement.

— Oh, tu ne les verras pas. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne se manifestent pas. Crois-moi, les fantômes à craindre sont ceux qui se faufilent parmi nous pour nous séparer.

Sur ce, elle inspira très amplement et attrapa sa main qu’il n’amenait pas vers elle, coincé dans sa détresse. Son étreinte, violente et fugace, se noua sur ses doigts et se desserra avant même que l’idée de la lui rendre ne l’effleure.

Étrange et touchant message que cette femme en recherche du soutien qu’elle offrait en aveugle. Sous l’eau, Ilian perçut toutefois la puissance de la non-communication chez Garance. Toute en non-dits désespérés.

— Ok, Monsieur l’Indécis, murmura-t-elle. Va falloir y aller. Accroche-toi.

Et Garance s’avança lentement, en prenant soin d’apposer sa résonnance dans chacun de ses pas. Tout en douceur bourdonnante, elle traînait Ilian qui se laisser porter – pour ne pas changer.

Ils contournent, dépassent posément l’escalier, et le groupe dont la rumeur s’enraille et se tait brusquement ; puis explose en grondements. Mais déjà elle l’entraîne plus vivement, et Ilian ne peut récolter les réactions que leur parcours a engendrées.

Garance accéléra jusqu’à un petit salon aux dimensions plus raisonnables. Coquet et confortable, il s’exhibait au premier abord et invitait à la détente. Un feu léger démarrait mollement dans l’âtre. L’intention était louable mais superflue : aucun ravitaillement n’avait été prévu pour entretenir le féroce appétit des flammèches.

Ilian tremblota derechef sous la caresse chimérique de leur chaleur qui déjà lui échappait pour disparaître dans le trou géant écru creusé dans le mur d’en face. Sur la promenade aménagée, un large balconnet imprenable dominait l’ensemble avec un fragile siège en osier dans lequel s’enfonçait insensiblement un gamin désœuvré. En réalité, en dépit en contrebas d’autres fauteuils rembourrés aux coussins colorés et dépareillés, le garçon était bien le seul à imiter la paresse du lieu.

Pile sous la balustrade, concentrée autour d’une table basse, l’atmosphère était studieuse. Et frénétique. Frénétique dans la classification « on a une dissert à rendre dans une heure et on n’a pas encore l’ébauche du plan alors ça urge ».

Le feu pouvait bien crever en paix. Les trois individus réunis dans un conciliabule divisé étaient trop occupés à concevoir leur champ de bataille, sous l’égide goguenarde mais distraite du benjamin au-dessus d’eux.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Cagou0975 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0