Thomas / Ilian

10 minutes de lecture

C’était pour cette raison même, en dépit de son aversion première, qu’il savourait son errance dans cet univers ouaté. Et surtout bien, bien silencieux.

Il s’était senti happé alors qu’il se débattait pour échapper au sommeil. Ou à la hargne de ce pâle reflet cynique qui l’enjoignait à assassiner toute sa famille d’accueil en mode ninja. Pour l’avoir expérimentée à quelques reprises invraisemblables, il avait reconnu la violence qui le projetait hors de sa coquille... sans pour autant parvenir à l’arracher totalement de son emprise : tirant en contrepoids comme un forcené pour le ramener dans son corps-cercueil, la bête s’était farouchement opposée à cette escapade. Coincé dans l’entre-deux de la bataille qu’entamaient corps et âme pour sa pomme, Thomas avait été un pantin désarticulé étirable à merci. Visiblement, son opinion sur la question ne valait pas tripette. C’était lui le premier concerné, merde !

La peur, que remplaçait la frustration, s’était muée en profonde exaspération. Il l’avait ressentie dans tout son être, traversant son éther pour refluer jusqu’à la pointe de ses pieds inertes. De son orteil, reprendre son élan pour repartir à l’assaut, en une longue corde qui se tend et se tend, se superposant aux filins qui le retiennent. La distension qui s’accentue encore et encore aux limites de la distorsion. Mais rien ne cède. Thomas ne s’avoue pas vaincu pour autant, décidé d’y apposer en grain de sel sa volonté. Et bien qu’aucune trajectoire ne s’offre à son esprit, il amorce une téléportation à l’aveugle, se laissant guider par cette force si impérieuse mais porteuse d’une signature inconcevable.

L’impulsion nécessaire pour se libérer de l’asphyxie. Le lien se rompt, Thomas s’était senti dériver dans un entrelac familier de sentiers-tourbillons. Une sensation apaisante dont il avait été en manque par abus de précautions.

Dans le feu de l’action, il ne s’était même pas intéressé aux dangers d’une évocation de la téléportation. Il n’était pas sans savoir que son utilisation attirerait tous les revenants à la ronde. Mais en considérant il n’atterrissait pas, un ancrage qu’il avait juste effleuré de son ombre sans l’avoir jamais connu, il avait réalisé la portée de son acte.

Privé de la pesanteur de son corps qui ne l’avait pas emboîté comme il le devait, toujours cloué au lit tandis que lui flotte dans un univers dépourvu de logique humaine, il se dit que ses craintes initiales n’étaient qu’un problème secondaire. Voire tertiaire. Car il s’aventure sur un territoire dont il pouvait bien ne jamais revenir, englouti jusqu’à s’y noyer dans les circonvolutions hypnotiques de reflets reflétés sur d’autres reflets en spirales infinies. Alix l’avait payé de sa vie. Et Thomas, naviguant d’une prison à l’autre, Thomas n’y connaît rien.

En toute connaissance de cause, il devrait paniquer. Pourtant, Thomas n’est pas quelqu’un de défaitiste. Ni de résigné. Il s’adapte plutôt bien à toute situation, sans vouloir se vanter. Il ne peut que continuer à suivre à la trace l’attraction qui l’a porté ici et qui l’en sortira, au bout du parcours sinueux. Elle serait son filin de secours, son mentor salvateur. Un piège ? Fort probable. Il désire toutefois conserver en mémoire les battements de son cœur ranimé, ravi dans l’analyse confuse des composantes de cet effluve ténu, mais bel et bien présent. Porté par un espoir aussi fou que vain, sûrement. Mais réconfortant.

De même que ce magnifique silence. Ouuuahhhh, c’est assourdissant.

Une parenthèse de silence.

 Garance ralentit à peine quand elle se campa à l’orée de la pièce. Le chambardement n’intéressa personne. Elle s’attela alors sur le battant dans un tapotement tapageur. Elle attendit juste qu’ils lèvent la tête et la repèrent. Satisfaite, elle força Ilian à exécuter un tour m’as-tu-vu, et tourna les talons sur un pied de nez désuet et charmant en direction de l’homme qui rédigeait une note sur son ordinateur. Le frénétique garçon arrêta son cliquètement enragé pour l’intégrer en sourdine dans un halètement hélé. Dans sa bouche éberluée, le prénom de Garance tonnait comme une insulte. Mais Garance avait choisi de reprendre sa route inébranlable.

Indifférente au remous fébrile qu’elle provoquait délibérément sur leur passage, elle lui fit retraverser le hall dans une démarche altière et inflexible n’ayant rien à envier à la plus lente des pavanes. Elle ne se souciait que d’être vue en sa compagnie et s’arrangeait pour notifier leur présence mesurée mais clinquante. Si la vie n’était pas un roman, « sinon ça se saurait », personne n’avait visiblement pris la peine d’en informer la star du jour. Autour d’eux s’immergeait dans son jeu la houle stupéfiée et mugissante qui s’amassait et s’éparpillait à la guise de Garance. Elle s’y risquait dedans, tailladant le flot qui gonflait à distance respectueuse mais hostile. Et ballotté comme eux sur ce rythme appuyé, Ilian se laissait mener dans le courant qui infiltrait son rafiot pourri.

— C’est quoi le projet exactement ?

Sa question sonnait comme une reddition paniquée au bord de l’apoplexie.

En retour, le léger chevrotement dans le chuchotis qui animait la réponse de Garance n’apportait aucun réconfort.

— Je me constitue une armée de témoins. Juste au cas où.

La prestance, c’est juste pour la façade donc. Génial.

— Ah, tu me rassures. Et l’armée de témoins pour nous protéger de ton armée de témoins, elle est où ?

— Y a pas de raison que cela se passe mal, garantit Garance malgré son fragile vibrato qui anéantissait toute tentative de bluff.

Ils longèrent un salon-bibliothèque désert. Personne à l’horizon. Dans leur dos en revanche grossissait la foule, il semblait à Ilian que des escaliers cavalcadaient des jambes enchevêtrées pour gonfler les rangs. Cette aura anonyme et sombre n’arrangeait rien à ses vertiges et les nausées s’intensifiaient sous l’effet de la panique. Il lui fallait sa mesure. Et une solution. Au plus vite.

— J’ai… besoin…de…

— Plus tard. On arrive.

Garance termina son tour dans une superbe salle à manger tout en longueur et en courbe étroite qui s’écrasait un peu abruptement en-dessous d’un imposant tableau apposé au linteau d’une splendide cheminée. Un tableau de naufrage. Ben, tiens. Un autre petit groupe attablé avec les mêmes mines affairées se leva de concert à leur entrée. Suffoqué. Parmi eux, Cate. Et, restée seule debout, Claire, qui se tortillait nerveusement comme pour apaiser une envie pressante.

Une splendide verrière repliée en arrondi discret sur une alcôve de lumière occupait tout le reste de l’espace. Elle y déversait son éclatement chatoyant de lait baratté relative aux froides mais inoubliables journées d’automne. Un grand magnolia catapulté au milieu d’un jardin tentait une percée pour le moins remarquable.

Ilian percevait le charme de son environnement, vraiment. Mais ses voyants d’alerte l’incitaient fortement à y être insensible.

Il n’y voyait là qu’un cul-de-sac. Aucune issue de secours. La verrière s’étalait plus loin dans un couloir inaccessible, à gauche de la cheminée. Des gens lui en bouchaient l’accès, et derrière lui ? Aussi. Et en figure de proue, le naufrage écrasant au-dessus de sa tête.

Des rangées de l’armée de témoins assassins, un courageux tenta de s’extirper. Mais une main le tira en arrière pour le ramener dans les rangs de l’anonymat.

« T’es pas fou ? » crut-il entendre siffler en doublage additionnel.

Le brouhaha des derniers arrivants perdit de sa profondeur pour laisser place au blanc encore plus angoissant.

Inspire. Expire. Inspire, bordel.

La bête ne le poursuit pas de son tumulte. Restée captive de son enveloppe, elle ne peut atteindre cette dimension. Rien que d’en faire le constat est un délice pour Thomas. Ce calme est une véritable addiction. Il l’aspirerait à plein poumons s’il le pouvait. Eh ben, il comprend la cause sous-jacente des allers-retours en masse de l’Autre-Côté des miroirs.

Il paraît que c’est la même ambiance là-bas. Alors pourquoi s’y enferrer davantage si ce n’est pour profiter de quelques instants de répit, libérés de leur férule ?

De l’Autre-Côté, les Voix avaient le mérite de ne pas exister encore, elles leur lâchaient la grappe.

Mais le silence a le chic pour ne jamais s’éterniser. Quelques soient les lois du monde dans lequel il s’instaure. Car la texture dominante a beau obéir à ses propres règles de pirouettes, celle qui régit le silence est toujours immuable. Tu m’étonnes qu’il soit d’or. Rudement difficile à apprivoiser.

Graduellement sur sa progression, s’emplit cet intermédiaire royaume de plaintes étouffées et de murmures insidieux venus grossir les toiles épaisses et arachnéennes où viendraient se prendre les imposteurs.

La bilocation est un domaine de limbes par excellence. L’apanage des doubles. Et des fantômes de tous poils, en attente de muter au niveau "Revenant". Grosso modo, la résidence des reflets en recherche de nouvelles victimes des fouchtras. Une agence immobilière en quelque sorte. Voyez plutôt :


Vous êtes trépassés ? L’agence "Trépas sciemment" vous fait passer.

" Propose hôte à hanter. Location gratuite. Accroissement possible jusqu’à l’éventuel achat de l’intégralité (nous consulter pour les modalités)."

Et dans l’atermoiement de voir une correspondance trait pour trait passer, une longue mélopée lugubre résonne. Les lamentations s’entrecroisent, s’invectivent et se répondent en échos assonants dans l’infini de l’apesanteur. Sans le moindre effort à supporter, on peut dire que les seuls poids portés (trimballés plus exactement) par cette cohorte lancinante sont les tourments qu’ils se traînent péniblement en boucle.

Et ces âmes en peine sont pléthore. Certaines cherchent à retenir Thomas, à l’entraîner dans un laps désordonné de leur passé. Mais la plupart l’ignorent totalement. Quand elles ne sont carrément pas agressives, sifflant sur son passage. Et pour cause : les vivants sont proscrits de ces contrées. Peu parviennent à s’y réfugier. Voilà pourquoi Garance adore s’y perdre et arrive à s’y confondre sans le moindre problème. Garance qui s’apparente plus à un spectre bâti sur les regrets qu’à un être humain tangible.

Prudent, Thomas tâche de ne pas se laisser détourner du sentier qui se trace au-devant de lui. S’il se perd, c’en est fini. Et finir ses jours coincé dans un reflet de reflets, très peu pour lui. Du coin de l’œil, attentif à ne pas le regarder de trop près de peur de le sentir s’estomper, il suivait le souffle fugace qui se floutait de loin en loin, comme compartimenté dans une voie parallèle, avant de ressurgir de nouveau, plus vivace. Comme pour se jouer de lui dans une partie de cache-cache. Il n’en revenait toujours pas de retrouver cette marque au détour d’une nuit agitée. Délavée et presque exsangue, et pourtant omniprésente après ces longs mois d’absence. C’est encore plus irréel que de naviguer à vue dans la bilocation.

Au détour d’un croisement tortueux, une brèche le propulse dans une autre ramification : une fragrance nouvelle, dont il reconnaît immédiatement les propriétés, s’impose à lui. Un mélange décoloré subtilement aux embruns d’une lande battue par les vents. Tiens, quand on parle du loup...

Frémissant, Thomas remonte le sillage et se poste au carrefour, prêt à lui sauter dessus.

Tu es decide a te moquer du monde c est ça ton plan

Garance se tient devant lui, le prenant de court. Impossible d’en apprécier les nuances, mais la consternation émane de son essence entière, retraçant d’un contour fébrile sa silhouette élancée.

on devait se tenir a l ecart et faire profil bas ce n etait pas assez clair pour toi peut etre

  • Et toi tu fais quoi ici, du tourisme ?

petit idiot ce n est pas un jeu tu es capable de comprendre non c est dangereux tu piges quoi au dangereux

Dangereux. Voyons-voir. Danger. Pour eux. Puisque lui en était systématiquement évincé. Pour l’égalité des chances, on repassera.

tu te crois vraiment dans un jeu video le rabroue-t-elle sèchement.

  • Ah, excuse, mais rien que ton univers aurait sa place dans un scénario de jeu vidéo. Et pis, toi, t’es gonflée de me faire la leçon !

ne commence pas sur ce ton

Quel ton ? Il n’avait même pas ouvert la bouche pour une fois. Garance a l’air tellement pressée d’en finir avec lui. Rien que son esquisse exhale au bout de sa vie un gros coup de mou. Ici-bas, elle aurait probablement lâché un long et profond soupir, les yeux profondément fermés, histoire de s’ouvrir de quelconques chakras pour rester zen.

je ne sais pas comment tu m’as retrouvee mais tu as interet a degager d ici fissa avant que

  • Je ne t’ai pas suivi, et d’abord je n’ai suivi personne. Ce n’est pas ma faute, je me suis fait embarquer par Arthur et…

Quoi ?

Elle l’aurait dévisagé avec une incrédulité avide, ses yeux morts auraient pris une nouvelle dimension, à rouler dans ses orbites. Déboulonnés et déboussolés. Incroyablement mouvants l’espace d’une seconde. Vivifiés.

Sa silhouette palpite et entreprend une valse drôlement gondolée. Une flammèche ballottée par des vents contraires. Sans transition, une secousse sismique la parcourt de haut en bas avant d’étendre son périmètre en larges cercles concentriques qui ne font que s’accentuer.

Thomas s’en prend une de plein fouet avant d’avoir eu le temps de s’en protéger. La stupéfaction de Garance en irradie. L’espoir dans sa plus nue crudité fait rayonner la deuxième secousse.

Puis les suivantes s’empalent à la suite.

Quelque chose de plus singulier les anime. De nettement plus indéfinissable. Plus sombre.

La crainte d’une énième illusion, aux reflets tapageurs mais trompeurs. De se faire trahir une fois de plus, face à un espoir ratatiné à néant : un sauveur tant attendu, qui ne serait qu’une figure-carton de pâte se dégorgeant lentement d’eau en un long roucoulement pépieur pour finalement s’émietter au sol.

Ces modulations se propagent ensuite à l’assaut de parois invisibles qui s’assombrissent à mesure de leur ascension nébuleuse. Dans le même mouvement, de longues coulées noirâtres s’épanchent de Garance pour accompagner au sol une tentative d’encerclement, qualifiée sans aucun doute de subtile si l’obscurité engrangée n’étouffait pas le rendu de cette notion pour le moins abstraite. Alors qu’elle les accule dans un cadre parfaitement délimité, Thomas ne peut néanmoins nier qu’elle rajoute au tableau une touche supplémentaire de macabre s’il en est possible. C’est marrant, on se croirait dans un tombeau, là....

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Cagou0975 ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0