Thomas / Ilian
— D’où il sort, lui ?
— Ce n’est pas Mathieu ! renchérit un autre.
— On ne peut rien vous cacher. Non, effectivement, ce n’est toujours pas Mathieu, répéta Garance, manifestement adepte du running-gag. Je ne savais pas qu’il vous manquait à ce point.
Frissons dans la meute qui gronde de perplexité.
— Qu’est-ce qu’il fout là ? C’est pas le moment !
— Et alors, il est où Mathieu ?
Garance haussa une épaule incertaine. Une seule, qui se dédouanait visiblement de LA grande inconnue du jour, tandis que l’autre supportait toute la responsabilité de la présence d’Ilian. Du grand art. Spéciale cette fille. Et encore, elle n’était sans doute pas la plus atteinte. Des timides encouragements qui commençaient à émerger de-ci-delà, le sien lui avait paru le moins fataliste :
— Mon pauvre vieux, t’es pas prêt de sortir d’ici, lui asséna un mec dans une simplicité toute fraternelle.
— Un aller simple pour la damnation éternelle.
Il tenta de se retourner pour mettre sur les voix caverneuses mais ne se heurta que sur des visages barbouillés sans portraits. Les points et traits se gondolaient pour ne former que ce florilège de bienvenus amers qu’ils lui balançaient en plein sur sa carcasse déjà encombrée d’un immense « HELP ! ». Chacun y allait de son point de vue pour lui assurer qu’en clair, il était foutu. On aurait dit que son aptitude à égarer à la ronde des appels à l’aide singulièrement parlants redoublait leur familiarité envers lui, en plus d’alléger leur tension à eux.
C’est simple, ils semblaient soudainement se repaître de la détresse d’Ilian qui devenait d’office le nouveau réceptacle sur lequel délester leur pression. En reporter sur lui des couches supplémentaires l’englobait dans leur cercle obscur pour mieux le noyer. L’hypocrisie humaine aime se rassurer à réaliser que nous ne sommes pas les seuls à patauger dans la nuit. Une compassion de comptoir.
L’image très précise sauta sur ses yeux brouillés : un nouveau compagnon de route embarqué dans un radeau prêt à couler. Un naufragé de plus qu’on va pouvoir grailler, chouette !
Stop, pitié !
— Je me suis trompé de pilule, balbutia-t-il, autant pour s’en convaincre que pour en dissiper les effets au plus vite.
— C’est évident, gloussa une des créatures dans une jubilation malvenue. Fallait prendre la bleue, pas la rouge, man !
Ilian n’était pas certain d’apprécier la blague. De moins en moins sûr qu’il s’agissait d’une blague : en bout de table, Claire ne se trémoussait plus de la même manière. Non, elle clignotait furieusement à s’évaporer, libéralement, sans y parvenir jusqu’au bout. Effaçant en lui le persistant espoir que le flou qui entourait son arrivée ici n’était que le fruit de son imagination.
D’accord. Mais d’un autre côté, s’ils prenaient la peine de le charrier, c’était qu’ils n’allaient pas le tuer de suite. On ne pouvait en dire autant pour Claire. Elle se débattait pour résister à la violente compression qu’exerçait sur son épaule un jeune adulte particulièrement remonté. Le bras calme qui la clouait sur place était trompeur. En témoignaient la mâchoire contractée et la pomme d’Adam qui s’agitait fébrile en allers-retours à s’en prendre dans la tronche. D’ailleurs ça n’allait pas louper : quand bien même il se retenait, on sentait couver la colère que des lunettes studieuses ne parvenaient à cacher.
— Tu vas finir par lui faire mal, lui glissa fort à propos une de ses voisines en tentant de s’interposer.
Aux allures d’une impératrice et la peau cuivrée, la jeune femme optait pour une approche tendre mais prudente, passant doucement sa main sur le flanc de son camarade. Comme pour apaiser une bête tourmentée. Le garçon fit volteface pour la fixer. Ilian ne voyait pas son expression, mais celle de la fille dénota la tendance : si elle continuait, la bête allait bondir sur elle. Elle retira sa main en vitesse avant la morsure en retenant de justesse un petit jappement terrifié.
— Rémi, s’il-te-plaît…
Et ce fut tout.
Dans la pièce qui aspirait les rires et se figeait, il n’y eut plus qu’un cliquetis tortillant. Et cette haine glaciale qui se déversait pour l’engloutir.
— Et donc, Mathieu ? Je t’écoute.
Focalisé de nouveau sur Claire, « Rémi » dégageait une aura d’autorité qui transparaissait au détour d’une bestialité à peine contenue dans ses mots. Claire ne cherchait pas à s’en défendre. Elle ne protestait pas. Ne geignait pas. Elle luttait dans le plus grand des silences, contrasté au hurlement qui flottait dans ses yeux glacés. Ilian en capta l’essence en même temps que le retournement : aujourd’hui, c’est elle qui dégusterait.
Comme ses comparses de tablée, Rémi semblait figurer parmi les plus âgés ; Claire appartenait sans doute au groupe des plus jeunes. Mais personne ne pipait mot devant ce rapport de forces. C’était inégal. Et c’était comme si chacun en était conscient et s’efforçait de le faire passer pour normal.
Et t’attends quoi pour montrer qui commande ?
— Reste tranquille, murmura Garance en l’agrippant par la manche.
Ilian s’aperçut qu’il s’était avancé dans leur direction. En automate. Une grande élancée. Pas seulement quelques pas hésitants de peur.
Et pas pour l’arrêter.
Plus que l’injonction de Garance, c’est cette réalisation qui le stoppe net. Il s’empresse de reculer comme le chiot apeuré qu’il était.
— Mais qu’est-ce que… Vous attendez quoi exactement ? Vous allez pas…
L’aider à l’achever ?
— L’aider à l’a… L’aider ?
— Non. Le monstre, maintenant, c’est lui.
Garance tremblotait sans quitter Claire des yeux. Sans bouger.
- Euh, Garance ? C’est quoi ça exactement, au juste ?
Garance se pétrifie tandis qu’elle considère la progression rampante les contourner, s’enfiler des dédales jusqu’aux extrémités de leur prison. S’élever pour emprunter des formes filiformes et disparates qui n’en finissent pas de se masser, entrechevauchant les ténèbres. Sur cette toile opaque s’engendrent d’autres congénères affleurant la surface dans un silence spongieux très oppressant pour les nerfs.
Il serait peut-être temps de paniquer. En tout cas, Garance s’en charge pour lui. Elle semble à la limite de l’implosion. Et partant, redouble l’écoulement de ces insalubrités.
non non non non
- Garance, pour commencer, veux-tu bien stopper ce truc ? C’est légèrement flippant.
Bravement, Garance essaie de renouer avec sa carapace à fleur d’éther. En vain. Un travers, la distraction de trop, et sa garde fragilisée ne peut se raffermir. Thomas qui se pointe sans préavis ébranle ses fondations ? L’allusion à Arthur la réduit en charpie.
Garance a entrouvert sa porte sur ses failles et ses démons s’y précipitent à tire-d’aile par brassées entières. À l’affût du moindre interstice, ils surfent en maître sur la vague des ombres peuplant la zone. Thomas s’en souvient, Elsie l’avait prévenu : toujours maintenir une distance significative entre les hommes et leurs Ombres. Car les vitalités et solitudes des premiers attisent la convoitise et l’appétit des seconds. Ouvrir la porte à la peur, c’est parasiter la limite. C’est s’offrir en pâture.
Il est difficile d’échapper aux fantômes qui se repaissent de peurs et de regrets. Il est quasiment impossible d’échapper aux siens. On ne peut se prémunir de ses démons intérieurs. De soi. Alix, qu’ils avaient piégée seule avec elle-même dans son imaginaire torturé, s’était vue dépouillée de sa substance pour laisser à loisir ses reflets démoniaques la dévorer. De les avoir autorisés à franchir cette limite avait été sa seule erreur. C’est l’erreur que reproduit Garance.
Les ectoplasmes hiss-hissent en continu, invisibles dans la meute dont ils grossissent les rangs. Et le noir vrombit et ploie sous la charge qui s’accumule au-dessus d’eux. Alors... Quelle que soit l’option à laquelle ils seront confrontés, tout finira sous une chape de plomb enténébrée. Vaste programme tout ça.
Il aurait hurlé s’il l’avait pu.
Un rai que nul chagrin ne perce vient se poser sur l’épaule de Garance, virevoltant de lumière. Avant de s’attacher à l’épée que Garance s’approprie et sort de son fourreau mental. Il se met à chatouiller sa garde, flatter amoureusement son tranchant. À danser sur sa lame : chatoyante sous sa caresse, cette dernière aspire de Garance les coulées anxieuses dont la source se tarit, s’apaise.
Le faisceau vient finalement s’enrouler à la pointe de l’épée en un long ruban moiré. Que Garance brandit en étendard à la gueule des fauves, autant pour mieux les identifier que les repousser. Les Ombres se recroquevillent et s’agitent pêle-mêle en une danse sinistre pour se soustraire à la luminosité qu’agite la jeune femme. Cet halo protecteur semble agir sur elle comme un charme magique en ranimant son essence : il colore ses contours telle une aquarelle qui prendrait sa naissance sous les doigts d’un artiste en herbe s’essayant avec un enthousiasme délié de contraintes. Les détails et les traits restent imprécis. Mais sous le pinceau délicat représenté par l’épée virevoltant dans la nuit claire, Thomas devine la Garance qu’il pense connaître, son casque auburn de cheveux bouclés, ses yeux teinte acajou. Avec une caractéristique nouvelle : de la vie insufflée par touffes timides, puis vives dans ses yeux gorgés comme des cerises d’un nouveau soleil. De détermination. Du refus d’une histoire inachevée avant de l’avoir arpentée.
Garance n’était plus à l’image d’un mythe, une illusion instable, évanescente fuyarde, prête à se briser. Ici-même, en bilocation, là où Thomas sait que rien n’y sera jamais autrement que fugace et insaisissable, comme elle qui s’y perdait pour mieux se retrouver, ici Garance n’a jamais paru aussi vivante aux yeux du garçon. Une note d’espoir à la pointe de l’épée, elle se drape de cet arôme qui l’enveloppe toute entière avant de se volatiliser, avec une discrétion telle que même Garance ne le remarque. Trop absorbée par cette énergie qui l’habite.
- Ok. Allons-y, décide-t-elle tout de go.
Elle raffermit sa prise sur le manche de son arme et fonce d’un pas résolu dans une des parois nuance pétrole. De coups précis et maîtrisés, elle taillade une trouée juste assez grande pour le passage d’une âme. Elle se retourne vers son cadet qui l’observe faire, encore sonné.
- C’est moi qui les ai fait venir, c’est moi qui les vire. Toi, tu repars d’où tu es venu et tu ne reviens pas. Quoiqu’il arrive.
- T’es pas bien ? Pourquoi je ferais une chose pareille ? Ces trucs vont avoir ta peau !
- J’ai l’habitude de ces trucs, comme tu dis, je peux m’en débrouiller mais seulement si je suis seule. Ils te considèrent comme un intrus, ça ne m’aide pas. Pars devant, je te rejoins dès que je les aurai repoussés et je t’évacue. Promis. Si je m’y attelle pas tout de suite, ils finiront par nous attraper tous les deux avant que j’aie le temps de…
- Je ne peux pas…
- Pour une fois dans ta vie, fais ce qu’on te dit !
- Et moi je te répète que je ne peux pas ! Je ne t’ai vraiment pas suivi et je suis incapable de retrouver mon chemin tout seul sans me perdre ! Sa marque a disparu, t’as vu ? Comment veux-tu que je retombe dessus sans me faire bouffer ?
Il la sent trembler presque alors qu’elle se raidit et observe les silhouettes qui se rapprochent sournoisement, glissant dans le noir à leur rencontre. Mais elle ne flanche pas. Elle durcit ses yeux en feintes amande et fait passer Thomas dans son dos.
- Je peux te sauver, lui affirme-t-elle sans le laisser céder à l’abattement. Surtout, n’interviens pas si tu ne veux pas leur fournir une raison supplémentaire pour te tuer.
Parce qu’il leur en faut une ?
De quoi parlait-elle ?
Personne ne commenta son intervention. Rémi encore moins que les autres. Rien d’autre ne paraissait l’intéresser que la réponse à sa question. Ni la lutte de Claire qui s’évertuait vainement à escamoter son bras pour pouvoir fuir, ni l’attention qui s’était reportée sur lui, ni même Ilian n’avaient réellement d’intérêt.
— Je ne sais pas où il est, finit par haleter Claire. Il n’était pas là où il devait être.
— Et tu nous en ramènes un autre à la place ? Tu sais ce qui est arrivé la dernière fois que Léane a eu la même idée d’avoir de la compassion pour une pièce de rechange ?
Claire avait pâli encore un peu plus mais ne se laissa pas démonter.
— Calme-toi d’abord. Rémi… Si tu m’avais laissé le temps d’expliquer au lieu de t’énerver, tu ne te serais pas fait avoir…
Claire avait discrètement déporté son regard désemparé sur Garance.
— Oh non. Oh non, ça, ça craint.
Garance maugréa dans sa barbe, verte comme une prune.
« Il n’est pas encore au courant. S’il l’apprend maintenant, dans cet état, elle va se faire tuer. Et toi aussi. Toi aussi, t’entends ! vociféroça-t-elle en le saisissant brutalement par son pull devant son absence de réaction.
— Et alors ? protesta-t-il stupidement.
— Prépare-toi à déguerpir. À mon signal.
Elle était sérieuse ? Ça faisait plus de dix minutes qu’il était prêt à déguerpir !
— Personne ne bouge d’ici ! tonna Rémi d’une voix de stentor, les faisant sursauter.
— Maintenant ! lui intima Garance.
C’est étrange. Dans sa bouche, son signal sonnait comme une supplique désespérée. Ilian lui renvoya son air ahuri.
Fuir, il n’attendait que cela. Seulement ses jambes refusaient de lui obéir. Solidement ancrées sur le sol. Comme si elles avaient décidé de prendre les choses en main. Garance analysa la situation.
— Et merde.
— Je… Je suis désolé, cafouilla Ilian.
Totalement dépassé.
— Pas autant que moi.
Garance ferma les yeux, anéantie.
— Rémi, Rémi arrête ! hurla-t-elle. C’est de ma faute, c’est moi qui ai eu l’idée de l’amener ici !
Rémi ne l’écoutait pas. Soudainement, il regardait avec horreur Ilian qui s’enlisait sans pouvoir bouger d’un iota.
— C’est qui, lui ?
Toute à sa surprise, il en relâcha Claire qui en profita pour filer… Pour bondir juste devant Ilian. Ce dernier frémit. Mais rien à faire, même se dérober, ses jambes ne savaient plus le faire.
— Tiens bon, je vais te chercher du secours, lui souffla Claire avant de s’enfoncer plus avant dans la masse qui a contrario, reculait.
— C’est qui ?!
Rémi s’avançait maintenant vers eux.
— On… on n’a pas encore échangé sur ce sujet, déglutit Garance, consciente d’être le nouveau point de mire.
— Ce n’est pas une réponse satisfaisante ! aboya Rémi. Ce n’est pas une pièce de rechange, pas vrai ? Il représente un nouveau cycle ? Comment tu l’as trouvé ?! En train de se faire étrangler ?
Garance releva bravement la tête pour le défier. Même si Rémi faisait bien une bonne tête de plus qu’elle et que ses foudres filaient à n’importe qui l’idée de se rapetisser davantage.
— Calme-toi d’abord.
Un grand silence s’installa. Rémi jaugea à peine à Garance. Il n’en avait plus que pour Ilian. Lequel peinait à soutenir l’orage qui frappait au-dessus de lui. C’était en lui que soufflait la véritable tempête. Dévoré de fourmillements, de ses bras à l’ensemble de son tronc, et de vertiges intenses qui zigzaguaient d’un pôle à l’autre. Il se demandait par quel miracle il tenait encore debout. Le stress qui crescendait en prestance n’arrangeait rien. Putain, cette crise aura sa peau bien avant Rémi. Incroyable de se dire que ce gars lui inspirait moins de terreur que cette vérité simple.
L’animosité dans les prunelles de Rémi s’éteignit d’un coup de vent. Sur son visage, auparavant aussi inexpressif qu’un charbon attisé par l’allumette, ne se lisait plus une colère aveugle mais une douloureuse désillusion qui projette dans ses prunelles affolées un ahurissement brut. Il initia un mouvement de recul qui ne collait pas au personnage. Semblable à l’impact d’une massue à bout portant. La majestueuse brune y vit sa chance et tenta de s’engouffrer dans la brèche de raison qu’offrait ce répit d’égarement.
— Rémi, on peut en discuter calmement.
Rémi ne l’écoutait pas, il avait délaissé Ilian pour partir à l’assaut de la cheminée comme saisi par une idée fixe. Il se ruait littéralement sur la cheminée et tout se remit en branle.
Si toute l’assemblée avait retenu sa respiration sans broncher, de légers grouillements montaient en arrière-fond en vagues constamment refoulées. Le mouvement de Rémi provoqua la fourmilière, tandis que Cate se dépliait sur son passage. Plaquant son dos contre la cheminée, les bras étalés en croix de tout leur long pour lui restreindre l’accès à la tablette. Alarmée, elle opposait à la mine interloquée de Rémi son insistance à vouloir camoufler l’objet des convoitises qui déchainait la foule.
— À quoi tu joues ? Ce n’est pas parce que tu les caches qu’ils disparaîtront.
Rémi restait sincèrement bluffé par une prestation aussi ridiculement louable que pitoyable. Son intonation en avait perdu de sa morgue.
— On n’est pas obligé de lui mettre la pression dès le départ. Il ne sait même pas ce qui se passe.
L’accent chaloupé de Cate vacillait sur une nuance encore plus prononcée, alourdie par une voix s’enrayant dans les hauteurs. Elle lança un regard penaud sur Garance, l’air de présenter une apologie bancale. Ilian sentait confusément que se jouait un accrochage essentiel à sa protection. Cate se dressait toute tremblante en dernier rempart entre lui et Rémi. Cate échouait avec art et elle en était parfaitement consciente dans toute son attitude.
— C’est vrai, appuya sa brune complice en venant s’appuyer à ses côtés en renfort.
« Rémi, ce n’est pas grave. Ce n’est pas de ta faute. On est tous inquiets pour Mathieu mais ce n’est pas une raison pour te laisser submerger.
Rémi observa leurs corps arqués dans l’effort mâtiné de panique.
— Et là, qui se laisse submerger ?
— Écartez-vous !
Un homme émergea du bloc avec l’imposance de celui qui s’attend à une obéissance immédiate. De ce fait, Cate obtempéra dans l’instant pour se replier à la table dans une position toute stratégique.
— Mel, écarte-toi. Il peut devenir dangereux, insista celui qu’Ilian identifia comme « le garçon à l’ordi » de la scène précédente.
Mel lui adressa en retour une mimique dégoûtée. Mais le fait de voir celle-ci se répercuter en masque de rejet sur Rémi ravala sur ses lèvres tout le bien qu’elle pensait d’un tel ordre. Elle se retira avec réticence tandis que Rémi chargeait droit sur son nouvel adversaire.
— Dangereux ? singea-t-il. Surtout pour toi, non ?
Particulièrement instable sur ses fondations d’autorité incontestablement contestée, son interlocuteur ne répondit pas de suite, manifestement soucieux du choix de ses mots. Et pour Ilian, regarder un adulte confirmé s’empêtrer dans un rôle dépassé par sa propre incompétence renforçait cette impression psychédélique d’un manoir peuplé de gosses maladroits aux corps un brin trop dégingandés pour eux et de gamins aux âmes millénaires. Le garçon à l’ordi avait beau dégainer un physique d’un guerrier assuré et droit comme un piquet, qui en jette en dépit d’une déperdition notable de sommeil, il jouait le penaud apeuré coupable d’une grosse bêtise. Il tenta de se ressaisir en raffermissant davantage sa prise de position à l’image de sa posture.
— Je ne laisserai pas les choses déraper sous mon toit. Éloigne-toi de cette boîte.
Rémi le fixa, un étrange rictus sombre incarné sur ses traits. Un silence et il s’enhardit dans l’insubordination en s’emparant d’un simple coffret.
Il l’ouvrit d’un geste rageur pour en déloger un tissu râpeux qu’il secoua violemment pour en dégager sans égard son précieux contenu. Sans l’intervention de Cate, les cliquetants bibelots se seraient écrasés au sol.
— Tu veux tous nous tuer ou quoi ? C’est fragile ! maugréa la blonde en refermant délicatement ses poings sur sa prise.
Une mèche rebelle sur ses yeux dissimulait un brusque emportement qui couvait dans sa voix en demi-teinte.
— Effectivement, pardon, consentit la voix neutre de Rémi dont l’attitude entière disconvenait ses mots.
Il reporta son attention sur Ilian qui luttait fort pour forcer sa main à atteindre sa sacoche. En vain. Ilian restait figé dans une inexplicable léthargie qui requérait toute son énergie restante. Le froid et les nausées intenses s’infiltraient et s’exfiltraient à un rythme chaloupé qu’il ne reconnaissait pas. Ce n’était pas une crise comme les autres. Pas de cette ambivalence.
— …, c’est ça ?
Un ton froid mais mesuré qui s’essayait tant bien que mal à l’impartialité. Ilian essaya de se faire violence pour se concentrer sur Rémi, mais même ça, ça semblait lui coûter un effort monstrueux.
Ilian en transpire alors qu’il balbutie la vérité nue :
— Je… Je ne comprends rien à… vos histoires… je n’ai rien à… voir… là…dedans…
— Le déni, le coup classique, soupire Rémi. C’est le moment de le prouver, petit génie. Tu as de bons réflexes ?
Le poids de sa caboche bien trop lourde pour esquisser le non…
Cate sursaute et dans la précipitation, manquant d’envoyer valser ce qu’elle enfermait, ouvre sa paume. L’air horrifié qui s’imprime sur son visage se passe de commentaires.
— Rémi, stop ! Ne fais pas ça ! hurle-t-elle alors à l’aveugle.
Ses yeux fous balaient la foule en recherche d’une perche qu’elle ne trouve pas.
— Tiens, attrape !
Sans transition, Rémi balance d’une habile coulée ce qu’il dissimulait dans les recoins de sa poche. Et c’est dans la même lancée souple qu’Ilian lève simplement le bras pour réceptionner sagement l’objet qu’il lui destinait. En pilote automatique. Alors qu’il grésillait de partout, la soumission à ce commandement consiste le seul point d’ancrage qui le rattache à son corps tout en laissant un autre le contrôler.
Lui voulait déguerpir. Mais il était aux commandes. Et pleinement servile à Rémi. Le il en question n’est pas lui.
Merde.
C’est le seul commentaire qu’eut la force d’épeler sa conscience alors que son bras se soulevait sans aucun effort de sa part. Juste avant que tout s’éteigne.
*

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